Le nouveau gouvernement du Québec de la CAQ accordera la priorité à son programme chauviniste anti-immigrant

Par Laurent Lafrance
10 novembre 2018

Le nouveau gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) a annoncé que ses principales priorités, au cours de ses premiers mois au pouvoir, seront la réduction des impôts, dans le cadre de la promotion d'un Québec plus «entrepreneurial» et l'adoption d'une loi interdisant aux enseignants et autres «fonctionnaires en position d’autorité» de porter des symboles religieux.

Le premier ministre du Québec et fondateur de la CAQ, François Legault, fait cyniquement la promotion de l'interdiction discriminatoire de symboles religieux la pierre angulaire d'une «charte québécoise de la laïcité», qui vise en apparence à affirmer la «neutralité religieuse de l'État» et l'égalité des sexes.

Tout comme le président américain Donald Trump, le premier ministre de l'Ontario Doug Ford, l'AfD de l'Allemagne, la Lega de l'Italie et d'autres forces populistes et ultranationalistes de droite qui sont récemment devenues politiquement importantes, le CAQ combine un programme draconien de réduction des dépenses sociales, de privatisation et de déréglementation avec la promotion de la xénophobie et des attaques contre les droits démocratiques. Sa «charte de la laïcité» est une tentative calculée d'inciter au chauvinisme québécois, afin de diviser la classe ouvrière et de détourner la colère sociale face à l'insécurité économique croissante et aux inégalités sociales, y compris l'impact de ses propres mesures d'austérité imminentes, vers des voies réactionnaires.

La proposition de Legault d'interdire les symboles religieux s'inscrit dans un programme plus vaste de la CAQ qui présente les immigrants et les minorités religieuses comme une menace pour la société québécoise. Lors de la campagne électorale du 1er octobre dernier, l'ancien patron d'Air Transat et ancien ministre du Parti québécois (PQ) a défendu sans relâche la proposition anticonstitutionnelle et antidémocratique de son parti d'expulser les immigrants qui, après trois ans de résidence au Québec, échouent soit à un test de langue française soit à un test de «valeurs québécoises».

La CAQ s'est également engagée à réduire de plus de 20 % le nombre annuel d'immigrants au Québec. Malgré les plaintes d'un grand nombre de ses partisans au sein de la grande entreprise au sujet d'une pénurie de main-d'œuvre, le nouveau gouvernement du Québec a déjà entamé des discussions avec Ottawa pour réduire le nombre d'immigrants que la province accueille en 2019 à 40.000, comparativement aux 52.000 actuels.

Legault pensait qu'il était judicieux de se distancier d'un tweet de Marine Le Pen, la cheffe du Rassemblement national d'extrême droite de la France (anciennement le Front national), qui a applaudi la victoire électorale de la CAQ. Mais quelques jours avant le vote du 1er octobre, lorsqu'un partisan de la CAQ lui a demandé s'il «combattrait» les immigrants qui «nous effacent», Legault s'est exclamé: «Oui, c'est bien sûr ce que nous voulons... Il s'agit de protéger qui nous sommes comme Québécois».

La CAQ n'a pas encore précisé les détails de sa «charte de la laïcité». Mais son projet d'interdiction du port de symboles religieux est une attaque flagrante contre les minorités religieuses du Québec et particulièrement contre les femmes musulmanes. Les enseignants, les juges, les policiers, les procureurs de la Couronne et les autres employés de l'État en «position d'autorité» n’auront plus le droit de porter des couvre-chefs tels que le hijab musulman, le turban sikh, la kippa juive et autres symboles religieux, tels que le kirpan.

En vertu du projet de loi 62, les lois adoptées en 2017 par le gouvernement libéral précédent, les hôpitaux, les écoles et tous les autres organismes publics, y compris les réseaux de transport en commun municipaux, n’auront plus le droit de fournir des services aux femmes musulmanes qui choisissent de porter le niqab ou la burqa, sauf dans les situations «d'urgence». Cette loi, dont l'application a été suspendue en attendant l'issue d'une contestation judiciaire de sa constitutionnalité, a été dénoncée par la CAQ comme «inadéquate».

La CAQ dit qu'il y aura une période de «transition» dans l'application de son interdiction des symboles religieux. Par la suite, ceux qui refusent de s’y conformer seront congédiés ou devront être mutés à un autre poste du gouvernement où ils ne seraient plus en «position d'autorité».

Le nouveau gouvernement s'est également engagé à invoquer la clause dérogatoire réactionnaire, qui permet aux gouvernements fédéral et provinciaux du Canada de refuser des droits «garantis» par la Charte canadienne des droits et libertés, dans l'éventualité où les tribunaux jugeraient sa loi inconstitutionnelle.

La charte de la laïcité de la CAQ est tout à fait hypocrite. Tout en attaquant les immigrants et les minorités religieuses au nom de la «laïcité», elle défend l'omniprésence des symboles catholiques dans les institutions québécoises sous prétexte qu'ils font partie du «patrimoine» du Québec. Il s'agit notamment du crucifix apposé au-dessus de la chaise du président de l'Assemblée nationale du Québec et de ceux que l'on retrouve dans les palais de justice de toute la province.

L'ensemble de l'establishment politique québécois est complice de la promotion des conceptions politiques réactionnaires qui ont maintenant trouvé leur expression dans les politiques chauvines et antidémocratiques de la CAQ.

En 2007, le gouvernement libéral de Jean Charest a mis sur pied la Commission de consultation Bouchard-Taylor sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, après la fusion de l'ADQ avec la CAQ lors de sa fondation en 2011, et les tabloïds avaient soulevé un tollé au sujet des «accommodements excessifs» et de la prétendue marginalisation de la «majorité» du Québec.

Par la suite, comme nous l'avons mentionné précédemment, les libéraux ont fait adopter leur projet de loi 62, qui vise spécifiquement les femmes musulmanes.

Au cours des 18 mois de son mandat, en 2012-2014, le PQ a tenté d'adopter une Charte des valeurs du Québec. La pièce maîtresse de la Charte devait être l'interdiction pour les plus d'un demi-million de travailleuses et travailleurs du secteur public québécois de porter des symboles religieux, bien qu'il y eut une exemption explicite pour les «crucifix discrets».

Québec Solidaire (QS), le parti indépendantiste pseudo-gauche québécois, a joué un rôle particulièrement ignoble. Bien que le «débat sur l'accommodement» ait été promu dès le début par la droite et l'extrême droite, QS l'a qualifié de légitime. QS a appuyé et continue d'appuyer l'appel de la commission Bouchard-Taylor pour une interdiction des «personnes en position d’autorité» portant des couvre-chefs religieux et d'autres symboles, et il soutient le refus des services publics aux femmes musulmanes qui, par conviction religieuse, portent la burqa ou le niqab.

QS a pris l'habitude de se décrire comme la «vraie opposition» à la CAQ depuis qu'il a remporté 10 sièges et 16% des voix à l'élection du 1er octobre dernier.

Mais il a boycotté la toute première manifestation contre le nouveau gouvernement – une manifestation tenue le 6 octobre dernier contre le racisme et les politiques anti-immigrantes de la CAQ, à laquelle s’est joint un grand nombre de travailleurs immigrants, dont des femmes musulmanes.

Manon Massé, cheffe parlementaire et porte-parole principale de Québec Solidaire, a cherché à plusieurs reprises à excuser et à minimiser l'importance des politiques chauvines de Legault. Elle avait notamment déclaré lors d'un échange de débat électoral avec Legault: «Je vous crois quand vous dites que vous n'avez rien contre les immigrants.»

Si Québec Solidaire tient tant à excuser la conduite de Legault et de la CAQ, c'est parce que QS veut occulter le fait que des forces profondément réactionnaires – y compris des groupes fascistes purs et simples – émergent du mouvement nationaliste québécois auquel QS appartient.

Les critiques que QS fait du chauvinisme de la CAQ sont faites d'un point de vue nationaliste, en affirmant que Legault divise les Québécois et affaiblit le Québec. Jamais QS ne dénonce la menace du chauvinisme dans le cadre de l'assaut contre la classe ouvrière, ni n'explique qu'il s'agit d'un phénomène mondial, produit de la crise du capitalisme.

Au Canada anglais, des sections de la classe dirigeante font également la promotion du chauvinisme anti-immigrant, de l'islamophobie et, particulièrement en Alberta et au Nouveau-Brunswick, de l'hostilité envers le Québec et les francophones afin de diviser la classe ouvrière. Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, en est un exemple: il cherche à faire des réfugiés les boucs émissaires d'une pénurie de logements sociaux, pendant même qu'il lance une nouvelle campagne massive d'austérité.

Ford et Legault, qui se posent en protagonistes du changement et en simples citoyens contre l'establishment politique traditionnel, doivent leurs victoires électorales à la répression systématique de la lutte des classes par les syndicats. En Ontario, les syndicats ont appuyé avec enthousiasme un gouvernement libéral qui a sabré dans les dépenses sociales, réduit les impôts des grandes entreprises et criminalisé les grèves des travailleurs. Les syndicats québécois, qui appuient depuis des décennies le PQ proaustérité, ont saboté et trahi une série de luttes ouvrières explosives au cours des six dernières années, dont le mouvement de masse contre l’austérité déclenchée par la grève étudiante québécoise de 2012 et la lutte des travailleurs du secteur public en 2015 contre les concessions et réductions budgétaires.

L'opposition à l'attaque contre les droits démocratiques des immigrants et des minorités religieuses et autres est un élément essentiel dans la lutte pour mobiliser la classe ouvrière – française, anglaise, immigrante et autochtone – contre tous les partis de l'establishment québécois et canadien et contre le système de profit qu'ils défendent.

(Article paru en anglais le 8 novembre 2018)