Sous les acclamations du patronat

L’Ontario abaisse le salaire minimum et ampute les conditions de travail

Par Keith Jones
3 novembre 2018

Trois jours après le dévoilement d'une loi abaissant le salaire minimum et coupant dans les normes du travail, le premier ministre conservateur de l'Ontario, Doug Ford, a été accueilli vendredi par les dirigeants d'entreprises réunis à un sommet économique organisé par la Chambre de commerce de l'Ontario.

Ford, pour sa part, a demandé le soutien indéfectible du monde des affaires dans «la lutte à venir» contre ceux qui s’opposent à son programme de lutte de classes qui inclut une réduction draconienne des dépenses sociales, des privatisations, la déréglementation et la destruction des droits des travailleurs.

Déposée à l'Assemblée législative provinciale le mardi 23 octobre, la loi intitulée «Making Ontario Open for Business» (Ouvrir l’Ontario aux affaires) ou le projet de loi 47 des conservateurs:

• Abolit l’augmentation du salaire minimum de 1$ l'heure prévue pour le 1er janvier et gèle le salaire minimum au taux actuel de 14 $ l'heure pendant deux ans, jusqu'en octobre 2020, date à laquelle il sera soumis à un «ajustement selon l’inflation» annuel;

• Rétablit le «droit» inaliénable des employeurs de payer les travailleurs temporaires, occasionnels et à temps partiel moins que le personnel à temps plein;

• Élimine les pénalités financières imposées aux employeurs qui annulent des quarts de travail ou des affectations à la demande à la dernière minute, tout en facilitant le licenciement des travailleurs qui refusent des quarts de dernière minute;

• Remplace 10 jours de congé d'urgence personnelle, dont deux doivent être payés, par 3 jours de «congé de maladie», 2 jours de «congé de responsabilité familiale» et 2 jours de «congé de deuil», dont aucun n'est payé et tous doivent être dûment documentés à la demande de l'employeur;

• Réduit les ratios entre les ouvriers qualifiés et les apprentis dans tous les domaines, de manière à ce que les employeurs soient légalement autorisés à embaucher un apprenti moins bien payé pour chaque travailleur pleinement qualifié (c.-à-d. un compagnon);

• Introduit de nouveaux obstacles à la reconnaissance des syndicats, notamment en supprimant l’obligation de fournir la liste des employés dans des secteurs, tels que les soins à domicile, dans lesquels les travailleurs sont largement dispersés.

Une grande partie du projet de loi 47 des conservateurs est consacrée à l'abrogation des modifications introduites par le précédent gouvernement libéral de l'Ontario dans le cadre de son projet de loi 148, la Loi sur les lieux de travail équitables, des emplois meilleurs.

Adopté à la fin de 2017, le projet de loi 148 était une tentative désespérée et finalement futile de la part des libéraux soutenus par les syndicats d'éviter l'anéantissement lors des élections en feignant être «progressistes» après des années d'imposition d’une austérité brutale.

Comme les libéraux le prévoyaient cyniquement, les syndicats et la pseudo-gauche ont salué le projet de loi 148 comme étant une grande victoire. Peu importe, à 15 dollars de l'heure, le revenu d'un travailleur à temps plein resterait bien inférieur au seuil de pauvreté. De plus, beaucoup des «réformes» phares du projet de loi étaient beaucoup moins éclatantes que ce que l'on voulait faire croire. Prenons par exemple la disposition sur le «salaire égal pour travail égal». Elle était sujette à de nombreuses exceptions, de sorte que le système de salaires et d'avantages sociaux à plusieurs niveaux de l'industrie automobile est resté complètement intact.

Pour «indemniser» les employeurs des coûts supplémentaires que leur aurait imposés la loi 148, les libéraux ont réduit de 25% le taux d'imposition des petites entreprises.

Pourtant, les entreprises ontariennes étaient furibondes, dénonçant les maigres améliorations des normes du travail motivées par l’électoralisme comme étant une menace intolérable pour la «compétitivité» de l'Ontario, c'est-à-dire pour leurs profits.

La semaine dernière, des organisations professionnelles se sont rassemblées pour faire l'éloge du projet de loi 47 de Ford. La Chambre de commerce de l'Ontario a déclaré qu'elle était «encouragée» par les «réformes du marché du travail» des conservateurs et se «réjouissait de continuer à travailler avec le gouvernement de l'Ontario pour la prospérité et la compétitivité des entreprises de la province». Les Manufacturiers et Exportateurs du Canada ont remercié et félicité le gouvernement «d’appuyer pleinement les recommandations de notre association».

Ford et les autres ministres conservateurs qui ont pris la parole lors du Sommet économique de l'Ontario ont clairement indiqué que ce qui constituait en pratique une abrogation du projet de loi 148 n'était qu'un premier pas: qu'ils avaient l'intention de réduire les lourdeurs administratives, c'est-à-dire les réglementations relatives à l'environnement et aux lieux de travail, et d’effectuer de «profonds» changements dans les soins de santé, l'éducation et d'autres services publics, à travers l'imposition de frais d'utilisation, d'autres mécanismes de «marché» et la privatisation pure et simple.

Dans le cadre des préparatifs politiques du gouvernement en vue de réductions draconiennes des dépenses sociales, le président du Conseil du Trésor, Peter Bethlenfalvy, a souligné que l'Ontario faisait face à une crise financière, avec la plus importante dette infranationale au monde: 338 milliards de dollars. Bethlenfalvy a déclaré: «Ces chiffres sont ahurissants et donnent à réfléchir. Le monde finira par s’en rendre compte si nous ne commençons pas à agir très rapidement.»

Bien sûr, il n'a pas mentionné que tous les niveaux de gouvernement ont systématiquement sabré les taxes sur les sociétés, les gains en capital et le revenu, redistribuant la richesse aux riches et aux super riches tout en alimentant délibérément une crise budgétaire pour justifier le démantèlement des services publics et programmes sociaux.

Dans son discours ponctué d'applaudissements, Ford a clairement indiqué que son gouvernement se préparait à une opposition de masse de la classe ouvrière.

«Tous ne sont pas favorables à l'ouverture de l'Ontario aux affaires», a déclaré Ford. «Il y a des forces… qui s'organisent et se préparent déjà».

Il a ensuite saisi un acte de vandalisme banal visant le bureau de la circonscription de la ministre du Travail, Laurie Scott, pour tenter de dépeindre les opposants du gouvernement comme étant violents. «Certains d'entre eux», a-t-il déclaré, «se sont déjà livrés à la violence, à la criminalité et à l'intimidation».

La réalité est que ce sont Ford et la classe dirigeante qui se préparent à utiliser la répression et la violence étatiques pour imposer leurs politiques socialement incendiaires et antidémocratiques.

Pour faire savoir que son gouvernement était prêt à enfreindre les normes constitutionnelles et à faire fi des droits démocratiques, M. Ford a déposé en septembre un projet de loi invoquant la prétendue «clause dérogatoire» pour forcer la mise en œuvre de son plan de réduction du Conseil de la ville de Toronto. Ce faisant, il a tenu à souligner qu'il était prêt à violer les droits «garantis» dans la Charte des droits et libertés de la Constitution canadienne chaque fois que cela serait nécessaire pour imposer son programme de guerre de classes.

Ford et ses conservateurs attisent également délibérément la réaction. Cela comprend: faire la cour à la police; faire des réfugiés les boucs émissaires d’une crise du logement causée par des décennies de compressions budgétaires du gouvernement; promouvoir des causes socialement conservatrices telles que l'abrogation du programme d'éducation sexuelle de la province; et tendre la main à des forces fascistes, comme l'ancienne journaliste de Rebel Media et candidate à la mairie de Toronto, Faith Goldy, avec qui Ford a posé pour des photos.

Tandis que Ford insiste sur le soutien de plus en plus ouvert et bruyant des grandes entreprises, les syndicats mettent tout en œuvre pour limiter et réprimer l’opposition de la classe ouvrière. Ils ont réagi à l'élection de Ford en proposant de travailler avec son gouvernement et continuent de prétendre qu'il peut être poussé à changer de cap par des manifestations sporadiques et anémiques.

Certes, les dirigeants syndicaux reprochent à Ford de dénaturer les divers arrangements corporatistes dont ils ont bénéficié et s'opposent à la modification de sa législation du travail, ce qui rendra plus difficile l'obtention de la reconnaissance syndicale et, partant, l'élargissement de la base de leurs cotisations.

Mais ils sont terrifiés par l'éruption d’une confrontation de masse de la classe ouvrière face à l'austérité, qui menacerait la position concurrentielle du capital canadien.

Pendant 15 ans, les syndicats ont soutenu les gouvernements libéraux de Dalton McGuinty et Kathleen Wynne, les qualifiant d'alternative «progressiste» aux conservateurs, alors qu’ils réduisaient les dépenses sociales, réduisaient les impôts des grandes entreprises et des riches, criminalisaient les grèves et privatisaient Hydro One.

Durant la dernière année, le principal souci du Congrès du travail du Canada, d’Unifor et des Métallos, a été d’aider le premier ministre Justin Trudeau et le gouvernement libéral fédéral à conclure un nouvel accord avec Washington, après l’ALENA, qui servirait les intérêts des grandes entreprises canadiennes. En tant qu'élément clé de cette négociation, le gouvernement Trudeau, avec l'appui des syndicats, a aligné le Canada sur la guerre commerciale de Trump contre la Chine et a intégré davantage l'impérialisme canadien dans les offensives militaro-stratégiques de Washington contre la Russie et la Chine, deux puissances dotées de l'arme nucléaire, et au Moyen-Orient.

Avec pour objectif de faire dévier l’opposition à Ford vers la contestation parlementaire et la perspective vouée à l’échec de remplacer ce gouvernement par un régime capitaliste «progressiste» dans quatre ans, les syndicats et la pseudo-gauche font la promotion du NPD social-démocrate en tant qu’allié clé dans l’opposition contre l’offensive de classe des conservateurs.

À noter, la veille du discours de Ford au Sommet économique de l'Ontario, la cheffe du NPD de l'Ontario, Andrea Horwath, cherchait à persuader les grandes entreprises que son parti serait un défenseur plus fiable de leurs intérêts.

Lors de son allocution au sommet, Horwath a souligné que le NPD considérait la Chambre de commerce de l'Ontario et les différentes chambres de commerce locales comme «des partenaires essentiels pour la prospérité de l'Ontario». Elle a déploré la fermeture du marché du carbone de l'Ontario par le gouvernement Ford et sa récente décision de mettre un terme à la construction de trois campus universitaires satellites, en soulignant que le NPD croyait au caractère sacré des contrats commerciaux.

«Je sais que la façon de faire de ce gouvernement peut avoir un effet dissuasif sur les entreprises qui souhaitent se développer ou investir dans notre magnifique province», a déclaré la cheffe du NPD. «Les entreprises me disent depuis longtemps que la stabilité et la prévisibilité sont ce qu'elles veulent de la part de tous les niveaux de gouvernement, de toutes les allégeances politiques, et je me joins aux dirigeants d'entreprise qui deviennent de plus en plus inquiets que ce ne soit pas ce que nous obtenions du gouvernement Ford.»

(Article paru en anglais le 31 octobre 2018)