Québec: les syndicats prêts à travailler avec la CAQ

Par Laurent Lafrance
13 octobre 2018

Au lendemain de la victoire électorale de la CAQ (Coalition Avenir Québec) très à droite, les grandes centrales syndicales ont affirmé leur volonté de collaborer avec le nouveau gouvernement.

«Je suis prêt à m’asseoir avec le gouvernement de la CAQ … pour qu’on puisse travailler ensemble», a déclaré en entrevue Daniel Boyer, président de la FTQ (Fédération des travailleurs du Québec), la plus importante centrale syndicale de la province. La présidente de la CSQ (Centrale des syndicats du Québec), Sonia Éthier, a pour sa part déclaré: «On a goûté à la médecine du gouvernement Couillard et on espère que le nouveau gouvernement ne nous servira pas la même médication, ni même les mêmes remèdes». Quant à Claire Montour, présidente de la Fédération de la Santé du Québec (FSQ-CSQ), elle a affirmé que «nous sommes disponibles pour échanger avec les représentants du nouveau gouvernement et leur faire part de nos solutions afin d'améliorer l'accès aux soins et d'améliorer les conditions de travail».

L’ouverture de Boyer et Cie envers la CAQ, un parti connu pour ses positions ouvertement pro-patronales, indique que les appareils syndicaux se tournent eux-mêmes encore plus à droite dans un contexte où les travailleurs du Québec sont sur une ligne de collision avec le nouveau gouvernement.

Durant la campagne électorale, six importants syndicats, dont le SCFP (Syndicat canadien de la fonction publique) et le Syndicat des Métallos, avaient qualifié le Parti libéral et la CAQ de partis jumeaux pro-austérité. Cette manœuvre était un appel à peine voilé à un vote pour le Parti québécois, un allié de longue date de la bureaucratie syndicale. Mais maintenant que la CAQ est élue, les syndicats s’agenouillent en offrant leurs services.

De manière similaire, les dirigeants de la section local 9700 des Métallos, qui représentent les 1030 travailleurs d’ABI en lock-out depuis neuf mois, se sont vantés d’avoir reçu l’appui des quatre principaux partis de l’establishment durant la campagne. Au lendemain des élections, les Métallos ont félicité Legault pour sa victoire tout lui rappelant son engagement à «intervenir» dans le conflit de travail à ABI.

L’ouverture des syndicats à la CAQ est le résultat de leur politique de collaboration avec le patronat et le gouvernement. La Fédération du travail de l’Ontario a déjà offert de collaborer avec le gouvernement très à droite de Doug Ford. Depuis les années 80, les syndicats étouffent, isolent et torpillent les luttes ouvrières, tout en subordonnant politiquement les travailleurs à la classe dirigeante québécoise – et particulièrement au Parti québécois pro-patronal.

En réalité, les syndicats – et le parti de la pseudo-gauche Québec Solidaire – sont politiquement responsables de l’arrivée au pouvoir de Legault. En étouffant systématiquement la lutte de classe des travailleurs contre l’assaut patronal sur leurs conditions de vie, ils ont permis à la CAQ de se présenter comme le parti du «changement».

La colère de masse contre le programme d’austérité et de guerre de l’élite dirigeante a alimenté une succession de luttes sociales explosives au Québec rien qu’au cours des six dernières années, avec notamment la grève étudiante de six mois au Québec en 2012, une vague de grèves dans le secteur public en 2015 qui a mobilisé jusqu’à un demi-million de travailleurs, et des grèves dans la construction à l’échelle provinciale en 2013 et 2017.

Mais chaque fois les syndicats ont trahi ces mouvements. En 2012, lorsque la grève étudiante menaçait de devenir le catalyseur d’une lutte plus vaste de la classe ouvrière, les syndicats ont tout fait pour l’étouffer. Sous le mot d’ordre «De la rue aux urnes», ils ont travaillé – avec la complicité des associations étudiantes et de Québec Solidaire – pour détourner l’opposition au programme d’austérité des libéraux derrière l’élection du Parti québécois. Une fois au pouvoir, le gouvernement péquiste de Pauline Marois a imposé des coupes draconiennes dans les programmes sociaux et attisé le chauvinisme québécois contre les minorités culturelles et religieuses (particulièrement la communauté musulmane).

Lors de la lutte des travailleurs du secteur public de 2015, les syndicats du soi-disant Front commun, ainsi que la FAE et la FSSS, ont refusé d’élargir la lutte au-delà du simple cadre des négociations collectives alors qu’il était évident dès le départ que les travailleurs étaient confrontés à une lutte politique qui nécessitait la mobilisation de l’ensemble de la classe ouvrière pour défendre les conditions de travail et les services publics et défier les lois anti-syndicales.

La tentative de présenter maintenant la CAQ comme un parti dont les «mauvais choix politiques» peuvent être corrigés par la pression populaire est un mensonge éhonté qui vise à désorienter les travailleurs. Les promesses de réinvestissement dans les services publics n’étaient que pure démagogie visant à remporter les élections. Depuis sa fondation en 2011 suite à une fusion avec l’ancienne Action démocratique du Québec, la CAQ a joué un rôle clé pour tourner la politique québécoise encore plus à droite.

Le fait que la CAQ promet des compressions sociales initiales de 1,2 milliard, y compris par la suppression de 5000 postes de fonctionnaires, n’empêche pas les bureaucrates syndicaux de «laisser une chance au coureur».

La victoire de la CAQ prend place alors que des partis populistes de droite émergent partout dans le monde, notamment Trump aux États-Unis, l’AFD en Allemagne ou Doug Ford en Ontario. Ces forces peuvent exploiter la colère sociale dans le contexte où la «gauche» officielle est complètement discréditée pour avoir soit soutenu ou directement imposé des mesures anti-ouvrières. Comme toutes ces forces, la CAQ joue un rôle d’avant-plan pour attiser les sentiments xénophobes et mettre sur le dos des immigrants et des réfugiés la crise sociale causée par des années d’austérité capitaliste par les gouvernements de tous acabits.

Dans sa tentative de diviser la classe ouvrière sur des lignes ethniques et nationales, la classe dirigeante a le plein appui des syndicats qui s’alignent derrière le grand patronat canadien dans la guerre commerciale contre ses rivaux dans le monde. Les syndicats isolent les différentes sections de la classe ouvrière et tiennent les travailleurs québécois séparés des travailleurs canadiens et ailleurs au monde sur la base qu’ils ont plus d’intérêts en commun avec le patronat francophone qu’avec leurs frères et sœurs de classe à l’échelle internationale.

L’ouverture des syndicats à une collaboration avec le nouveau gouvernement de droite démontre l’urgente nécessité pour les travailleurs d’adopter une nouvelle perspective politique – celle de la lutte commune des travailleurs français, anglais et immigrés du Canada contre le capitalisme en faillite – et de bâtir de nouvelles organisations de lutte indépendantes des syndicats.