L’abattoir de l’industrie américaine

Par Jerry White
26 septembre 2018

L’une des conséquences rarement examinées de la restructuration des relations de classe aux États-Unis au cours de la décennie écoulée depuis le krach financier mondial de 2008 est l’augmentation du nombre de décès et de blessures au travail. Le boom des profits des grandes entreprises et la hausse record du marché boursier ont été réalisés en par les os brisés et les décès des travailleurs.

Les accidents mortels signalés par les médias locaux rien que pendant deux jours en septembre ont mis en lumière le terrible prix payé en raison des conditions de travail dangereuses.

• Le 12 septembre, Luis Almonte, un travailleur de 47 ans, a été enterré sous les débris d’un mur de briques de 6 mètres de haut qui s’est effondré à Brooklyn, dans l’État de New York.

• Le même jour, un opérateur non-identifié de machinerie lourde est décédé des suites de brûlures occasionnées cinq jours plus tôt lorsque son engin a pris feu dans la mine de charbon de Peabody Energy à Bear Run près de Dugger en Indiana.

• Le 13 septembre, Marcus Dewayne Billingsley, un ouvrier du bâtiment âgé de 29 ans, est décédé après être tombé dans un chantier de nouveaux appartements de luxe à Birmingham, en Alabama.

• Le 13 septembre également, Tabor Daniel Hayes, 20 ans, a été tué dans l’usine East Gate Pallet, près de Holly Springs (Géorgie), dans un accident industriel impliquant une scie sur table.

• Le même jour, le corps d’un travailleur de Ford âgé de 24 ans, dont le nom n’a pas encore été divulgué, a été retrouvé dans une cabine de toilette de l’usine Ford Sterling à Sterling Heights, au Michigan. Le défunt était le père d’un enfant de deux ans. Des collègues ont dit à la police que le jeune homme leur avait dit qu’il ne se sentait pas bien. Ils soupçonnaient qu’il pouvait s’être effondré avant d’aller aux toilettes.

Selon les données les plus récentes du gouvernement, 5190 travailleurs ont été tués au travail en 2016, en hausse de 7 pour cent par rapport aux 4 836 tués en 2015. En outre, de 50 000 à 60 000 travailleurs meurent de maladies professionnelles, dont l’anthracose, la silicose et divers cancers générées par l’exposition aux toxines du lieu de travail. Aux États-Unis, au moins 150 travailleurs meurent chaque jour de conditions de travail dangereuses évitables.

En outre, 2,9 millions de blessures et maladies professionnelles non mortelles ont été signalées par les employeurs en 2016. Ce chiffre est sans aucun doute une sous-estimation flagrante, car de nombreux travailleurs craignent des représailles de la part de leurs employeurs s’ils signalent de blessures et beaucoup d’entreprises n’enregistrent pas les cas de blessures et maladies.

Avec la baisse des salaires réels au cours des 10 dernières années, les travailleurs ont été contraints de cumuler des emplois et de travailler de plus longues heures. Ils font face à des demandes incessantes pour augmenter des charges de travail et une productivité accrue. Des ordinateurs portatifs des chauffeurs UPS et d’autres chauffeurs de livraison de colis aux bracelets testés sur des employés d’Amazon, en passant par des logiciels de surveillance des clics pour le personnel de bureau, les grandes entreprises utilisent de nouvelles technologies pour accélérer et extraire de plus en plus de production des travailleurs.

Après avoir servi à réaliser des bénéfices pour les entreprises, les travailleurs blessés ont été laissés à mourir de faim ou à se retrouver sans abri. Dans une vidéo largement visitée sur le World Socialist Web Site, Angela Shelton, une employée d’Amazon de la région de Dallas-Fort Worth, explique comment la société de logistique géante lui a versé 7,14 dollars net par semaine en indemnisation après qu’elle a été victime d’une blessure incapacitante au poignet au travail. Une autre travailleuse d’Amazon, dans le même établissement d’Haslet au Texas, a été obligée de vivre dans sa voiture après avoir été blessée.

Sur les 5190 décès survenus en 2016, 970, soit un sur cinq, se situaient dans le secteur du bâtiment. Chaque mois, 80 travailleurs de bâtiment meurent dans des accidents du travail, la majorité des décès étant dus aux chutes.

« Ils nous traitent comme des mules ; ils vous casseront et vous jetteront ensuite », a déclaré au travailleur de bâtiment Ernesto Rivera au Guardian, décrivant les conditions à Nashville, au Tennessee, où 16 travailleurs ont trouvé la mort en 2016-2017.

Compte tenu de la fréquence et de la gravité de ces accidents, il est remarquable qu’ils suscitent un désintérêt total de la part des médias grand public et des deux partis politiques contrôlés par les grandes entreprises. Depuis les années 1980, les normes de sécurité et de santé au travail ont été sapées par les démocrates et les républicains.

Le nombre d’inspecteurs de l’administration fédérale de la sécurité et de la santé au travail (OSHA) est tombé à son niveau le plus bas de l’histoire de l’agence et est à présent inférieur de moitié à ce qu’il était lorsque Ronald Reagan devint président en 1980 lorsque l’économie américaine avait la moitié de sa taille actuelle. Il y a actuellement 1821 inspecteurs fédéraux et étatiques responsables de 9 millions de lieux de travail et de 130 millions de travailleurs. Il faudrait en moyenne 158 ans à l’agence fédérale pour inspecter une seule fois chaque lieu de travail sous sa juridiction.

Pendant les huit années de l’administration Obama, les décès sur le lieu de travail ont régulièrement augmenté, à mesure que l’administration s’appuyait principalement sur la bureaucratie syndicale pour imposer des gains de productivité toujours plus importants.

Le gouvernement Trump a fait de la déréglementation des normes relatives à la santé, à la sécurité et à l’environnement l’axe central de sa politique économique nationale. Trump a nommé d’anciens dirigeants de grandes entreprises à la tête d’organismes de réglementation, y compris l’ancien patron du charbon, David Zatezaloto, à la tête de la MSHA (l’Agence de Sécurité et de santé des mines). La société de Zatezaloto, Rhino Resources, a été citée par MSHA, l’agence qu’il dirige actuellement, pour une série de violations de la sécurité qui ont contribué à la mort d’au moins un mineur de Virginie de l’Ouest.

Il existe un lien étroit entre l’augmentation du nombre de décès et de blessures sur le lieu de travail et la transformation des syndicats en outils directs de la gestion des grandes entreprises et du gouvernement. Ces organisations ont systématiquement réprimé la résistance des travailleurs à l’assaut des entreprises américaines et de ses deux partis politiques. Au cours de la dernière décennie, les syndicats ont réduit le nombre de grèves à leur plus bas niveau depuis que le gouvernement conserve les données sur les arrêts de travail majeurs, soit 1947.

Il fut un temps où les syndicats, malgré leur direction pro-capitaliste, exerçaient certaines fonctions qui profitaient aux intérêts les plus immédiats des travailleurs des usines, des mines et des usines. Les travailleurs pouvaient se plaindre à leur délégué syndical de la violation des règles de travail et de l’accélération de la cadence de la chaîne de montage. Ils pouvaient déposer des griefs auprès de leur comité en espérant qu’au bout du compte ils auraient gain de cause. Les sections locales ont même appelé à la grève pour des questions de santé et de sécurité.

Les syndicats ont depuis longtemps abandonné toutes ces fonctions. Un exemple en est la récente blessure avec des conséquences à vie subie par Eric Parsons, employé de Fiat Chrysler, qui a été écrasé par un moule le 4 septembre à la fonderie de Kokomo, dans l’Indiana, laissant de graves blessures au bassin, à la colonne vertébrale ainsi que des hémorragies internes.

Le syndicat des United Auto Workers (les Ouvriers unis de l’automobile) n’a même pas pris la peine de publier une déclaration sur l’accident, et encore moins de réclamer une enquête indépendante. Et cela dans des conditions où le syndicat a ignoré un vote par une majorité écrasante des travailleurs de Kokomo pour une grève il y a deux mois, en rapport avec quelque 200 griefs de santé et de sécurité non résolus.

Les travailleurs ont besoin de nouvelles organisations pour lutter contre les cadences de travail, les heures supplémentaires forcées, les violations de la sécurité, les équipements défectueux, les produits chimiques dangereux et les abus quotidiens des entreprises, y compris le harcèlement sexuel. Le Parti de l’égalité socialiste propose que les travailleurs élisent des comités d’usine et de lieu de travail qui répondent aux besoins des travailleurs et n’acceptent pas l’affirmation selon laquelle leurs intérêts doivent être subordonnés aux bénéfices et aux prérogatives des sociétés et des banques.

Ces comités surveilleront la santé et la sécurité, mobiliseront les travailleurs contre les cadences et la surcharge de travail et feront respecter la journée de huit heures. En opposition à la dictature dans les ateliers qu’exercent les entreprises et leurs syndicats serviteurs, les comités d’usine affirmeront la volonté des travailleurs de base et élaboreront un programme de démocratie industrielle, incluant le contrôle de la production par les travailleurs.

L’érosion de la sécurité au travail est un problème mondial. Plus tôt ce mois-ci, des milliers de travailleurs sur le chantier de construction d’un aéroport à Istanbul, en Turquie, ont été touchés par un accident de camionnette qui a blessé 17 de leurs collègues. L’accident était le plus récent d’une série d’accidents industriels sur le chantier, désignés par les travailleurs comme un « cimetière ».

À chaque étape, le droit à des conditions de travail décentes et sûres entre en conflit avec les intérêts de profits des entreprises mondiales. En dépit des énormes progrès de la science et de la technologie, les travailleurs sont forcés par l’esclavage salarié dans les conditions de travail brutales.

La mise en place d’un système de production rationnel et humain nécessite une attaque contre la propriété privée des moyens de production. Il est nécessaire d’exproprier les sociétés et de les transformer en services publics sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière. Un tel programme socialiste ne peut être mis en œuvre que par la construction d’un puissant mouvement socialiste international de la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 25 septembre 2018)