Le gouvernement conservateur de l'Ontario s'attaque aux dépenses sociales et aux réfugiés

Par Roger Jordan
13 juillet 2018

Après son entrée au gouvernement le 29 juin, le premier ministre de l'Ontario Doug Ford et son gouvernement conservateur ont immédiatement orienté la politique en Ontario et au Canada encore plus vers la droite.

Le gouvernement Ford a annoncé une série de politiques conçues pour prouver que le gouvernement est résolu à sabrer les dépenses sociales, tout en réduisant encore les impôts pour les entreprises et les riches. Il a également souligné son appui pour un programme réactionnaire de «lutte au crime» et emploie une rhétorique rappelant celle de Trump, blâmant les réfugiés pour le manque chronique de logements sociaux et le piètre état des services publics.

Pendant la campagne électorale, Ford, en bon démagogue, a promis d'éliminer 6 milliards de dollars en dépenses annuelles en réduisant le «gaspillage» et en ordonnant une vérification des dépenses gouvernementales par des experts «indépendants». Même les médias bourgeois interprètent cette dernière promesse comme une ruse qui a servi de prétexte à Ford pour répudier ses fausses promesses d'augmentation des dépenses pour la santé et l'éducation, et pour imposer une réduction budgétaire provinciale beaucoup plus importante que celle de 4% déjà prévue.

En acompte pour l'austérité à venir, Ford a imposé un gel de l'embauche gouvernementale pour la province, un gel pour toutes les dépenses accessoires et un gel salarial illimité pour les gestionnaires et administrateurs civils.

En l'espace de quelques heures après son entrée au gouvernement, la ministre de la Santé Christine Elliott a apporté des changements régressifs importants au programme de santé introduit récemment, qui offrait des médicaments sur ordonnance sans frais aux Ontariens âgés de 24 ans ou moins. À présent, ces avantages seront limités à ceux qui n'ont aucune assurance-médicaments.

Dans une déclaration politiquement inflammatoire, Ford a annoncé jeudi dernier, tout juste avant sa première rencontre avec le premier ministre Justin Trudeau, que son gouvernement répudiait l'entente avec Ottawa du précédent gouvernement ontarien, qui fournissait des services aux migrants qui fuient la chasse aux sorcières contre l'immigration de Trump – ou, comme il les appelle, «ceux qui traversent la frontière illégalement».

Ford a blâmé Trudeau pour l'augmentation de demandeurs d'asile, faisant référence à la déclaration hypocrite de Trudeau qui annonçait la bienvenue aux immigrants au Canada. Employant la rhétorique de Trump et de forces de l'extrême droite européenne telles que le Front national en France et l'Alternative pour l'Allemagne, il a cyniquement accusé les réfugiés de représenter un danger pour l'accès des Ontariens aux services publics.

«Le gouvernement fédéral a encouragé des individus à traverser illégalement la frontière et à venir dans notre pays», a déclaré Ford, homme d’affaires millionnaire et acolyte de Trump, et «continue de déplacer des gens qui ont traversé la frontière entre le Québec et les États-Unis vers l'Ontario. Cela entraîne une crise du logement et une menace pour les services dont dépendent les familles de l'Ontario.»

Suite à ce qui a été décrit comme une rencontre tendue entre Ford et Trudeau, Lisa Macleod, la ministre provinciale chargée du dossier de l'immigration, a répété la promesse de Ford, à savoir que le gouvernement de l'Ontario ne donnerait pas un sou pour aider les demandeurs d'asile, ainsi que l'accusation mensongère, après un quart de siècle de réductions budgétaires appliquées par des gouvernements ontariens successifs du NPD, des conservateurs et des libéraux, selon laquelle les réfugiés représenteraient «un fardeau pour beaucoup de nos ressources publiques».

Ford est également entré en conflit avec le gouvernement Trudeau après avoir abandonné le système de plafond et de taxes sur les émissions de gaz à effet de serre du gouvernement précédent et qui était exigé par Ottawa. La décision de Ford est appuyée par une section de la bourgeoisie canadienne, menée par l'industrie du pétrole et du gaz et des sections de l'élite financière basée à Toronto. Celle-ci considère que le Canada devrait suivre l'exemple de Trump an abandonnant les accords de Paris sur les changements climatiques, afin de pouvoir exploiter jusqu'au bout son avantage par rapport à beaucoup de rivaux impérialistes en tant que producteur important d'énergie basée sur le pétrole et le charbon.

Malgré les inquiétudes au sujet de l'attitude vulgaire de Ford, son penchant pour une grandiloquence de droite et son incroyable ignorance, et la crainte qu'il puisse s’attirer l’opposition populaire à l'austérité et l'inégalité, des sections cruciales de la classe dirigeante se sont rangées derrière une victoire conservatrice lors des élections provinciales du 7 juin, parce qu'elles préparent une intensification de leur assaut contre la classe ouvrière.

En collaboration étroite avec la bureaucratie syndicale, le gouvernement de l'Ontario libéral de quinze ans a imposé des années d'austérité, tout en réduisant le taux d'imposition des entreprises au niveau le plus bas du pays. Mais la grande entreprise s'est retournée contre Kathleen Wynne et ses libéraux lorsque, devant la débâcle électorale, ils ont feinté à gauche, et ont permis au budget provincial de retomber dans le déficit. Ceci dans le contexte où le patronat affirmait que sa «position compétitive», c'est-à-dire, sa capacité d'attirer l'appui d'investisseurs et de faire des profits, était remise en question par les réductions d'impôt, l’élimination de réglementations et les tarifs protectionnistes de guerre commerciale de Trump.

Par leur appui pour un gouvernement de la droite dure en Ontario, la province la plus peuplée du pays, l'élite corporatiste canadienne signale également à Trudeau qu'elle s'attend à ce que son gouvernement mène une politique agressive, autant à l'échelle internationale, entre autres par la réalisation de la promesse d'augmentation de 70% du budget militaire pour la décennie à venir, qu'à l'intérieur du pays contre la classe ouvrière.

Le jour de l'assermentation de Ford en tant que premier ministre, le National Post, porte-parole de la droite néoconservatrice, publiait un éditorial intitulé «Doug Ford peut rendre à l'Ontario sa grandeur en tirant des leçons de Trump». Affirmant que l’économie de l'Ontario s’était «échouée» à cause d’un gouvernement libéral qui avait dirigé un «État interventionniste et régulateur hors de contrôle» et accumulé «une dette sans limites», l'éditorial a demandé que le gouvernement Ford réduise les dépenses sociales et redistribue la richesse aux couches sociales les plus aisées. «L'administration républicaine aux États-Unis, pouvait-on lire, a démontré une fois de plus le puissant stimulant que procure le recul de l'État-providence interventionniste qui étrangle l'entreprise ainsi que la réforme des impôts pour encourager la croissance... Durant les 17 premiers mois de sa présidence, Donald Trump a répudié une fois pour toutes les misérables défaitistes de l'ère Obama qui soutenaient que le soleil s'était couché sur le miracle économique du capitalisme occidental et de son innovation, et que le boom de croissance ne pourrait jamais revenir.»

Le Post a exhorté Ford à s'y mettre, exigeant qu'il abandonne «son habitude impulsive d'édulcorer la vérité avec ... des slogans populistes» et qu'il aille plutôt de l'avant avec le «changement» qui fera «mal».

Ford est ravi de répondre à l'appel. Il a indiqué que si le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) ne forçait pas le retour au travail des enseignants et assistants de cours en grève à l'Université de York, son gouvernement adopterait une loi spéciale à la réouverture du parlement de l'Ontario la semaine prochaine.

Bien conscient que son assaut brutal imminent contre les services publics et les travailleurs déclenchera une réaction populaire, le gouvernement Ford se prépare à renforcer l'appareil répressif de l'État, et les liens déjà étroits entre les conservateurs et une police de plus en plus politisée. À l'aube de son application, Ford annonçait qu'il suspendait la loi 175. Proposée par les libéraux, elle aurait augmenté les pouvoirs de la commission qui supervise la police de l'Ontario, l'unité des enquêtes spéciales, qui servait à enquêter sur l'inconduite policière. Mais Ford affirme qu'elle aurait «nui à la police».

Il est remarquable que Ford ait d'abord annoncé ses intentions non pas en conférence de presse, mais dans une lettre envoyée aux plus importantes associations provinciales de la police, qui se plaignaient que toute supervision accrue de leur travail, par exemple la répression brutale des manifestations anti-G20 ou les restrictions sur le «cartage» (le profilage racial), constituait un obstacle au travail des policiers et menaçait la sécurité publique.

L'opposition ouvrière au gouvernement Ford se manifeste déjà et augmentera rapidement. Mais si elle doit devenir une véritable contre-offensive de la classe ouvrière, elle doit se libérer du contrôle politique et organisationnel des syndicats procapitalistes et des politiciens sociaux-démocrates du NPD, et être armée d'un programme socialiste: la lutte pour le pouvoir politique de la classe ouvrière et la réorganisation de la vie socio-économique en fonction des besoins de la société au lieu du profit, doit devenir le principe directeur en Ontario, à travers le Canada et dans le monde.

Les syndicats et le NPD ont répondu à l'augmentation de l'assaut patronal des quatre dernières décennies en évoluant vers la droite, mettant au rancart leur programme réformiste en imposant des reculs et l'austérité.

Ils ont ouvert la porte à la montée au pouvoir de Ford, en partie à travers l'exploitation de la colère populaire contre la décimation des emplois industriels et les salaires stagnants ou déclinants, à travers leur musellement systématique de la lutte des classes et leur collaboration étroite avec les gouvernements pro-austérité libéraux de Dalton McGuinty et Kathleen Wynne et leur collaboration continue avec le gouvernement libéral de Justin Trudeau prétendument «progressiste».

Le NPD, qui a imposé un «contrat social» de réduction d'emplois et des salaires la seule fois qu'il a été au pouvoir en Ontario, a soutenu un gouvernement libéral minoritaire pendant deux ans et demi qui a pris fin en 2014, alors qu'il sabrait les dépenses sociales et imposait des contrats au rabais aux enseignants en criminalisant leur grève.

Les syndicats, menés par Unifor, ont canalisé des millions de dollars pour financer les campagnes électorales successives des libéraux, en commençant en 1999, avec une alliance conclue après que les syndicats ont étouffé le soulèvement des travailleurs contre les politiques à la Thatcher du gouvernement conservateur de Mike Harris.

Maintenant que Ford est au pouvoir, les syndicats lui ont demandé pathétiquement qu'il les rencontre. Une déclaration de la Fédération du travail de l'Ontario (FTO) publiée le jour de l'entrée au gouvernement de Ford affirmait être «impatiente de commencer les discussions avec le gouvernement afin de déterminer comment assurer les droits des travailleurs de la province de l'Ontario».

(Article paru en anglais le 10 juillet 2018)