Manif du 14 avril: Mélenchon tend un piège à l’opposition à Macron

Par Anthony Torres
13 avril 2018

En invitant l’ancien candidat du PS Hamon, le porte parole du NPA Olivier Besancenot et Pierre Laurent du PCF à la manifestation commune «anti-Macron» du 14 avril sur Marseille, La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon cherche à emprisonner la radicalisation des travailleurs et des jeunes sous le contrôle des forces de pseudo gauche proches du PS et des appareils syndicaux.

Dans une lettre ouverte adressée à de nombreux dirigeants d’organisations, Mélenchon prétend que cette manifestation «contre la casse des services publics et la politique libérale» du président de la République, est «l'occasion de faire une démonstration de force et d'unité pour dire stop à Macron. Nous partageons l'objectif de mettre en échec son entreprise de destruction de l'État social».

Il ajoute: «Ce rassemblement a été impulsé par l'union départementale CGT. L'arc des forces qui, localement, ont répondu à cet appel, est très large: outre la CGT, les représentants locaux de Sud-Solidaire, de la FSU, de l'Unef, de l'UNL, de l'UNL-SD, de l'association ATTAC, du mouvement pour la paix, de la marche mondiale des femmes, du Parti Communiste Français, du Parti de Gauche, du Nouveau Parti Anticapitaliste et bien sûr de la France insoumise s'y sont joints.»

L’appel de Mélenchon s’inscrit dans la continuité de l’appel de Besancenot à la formation d’une coalition «de Benoît Hamon (candidat présidentiel du PS en 2017) à Pierre Laurent (chef du PCF), à Nathalie Arthaud (candidate de LO)», ajoutant qu'il «serait incompréhensible que Jean-Luc Mélenchon ne soit pas dans le coup.»

Et cette semaine LFI a appelé à la formation de «comités du 5 mai» dans le but de rassembler en son propre nom, comme en automne 2017 lors des mobilisations contre les ordonnances de Macron. A l’époque, Mélenchon avait affirmé qu’il fallait s'en remettre aux syndicats qui négociaient avec Macron les ordonnances de la loi travail, et cherchaient ainsi à stabiliser le gouvernement Philippe.

Un gouffre sépare les travailleurs et les jeunes qui manifesteront le 14 avril de LFI et des appareils syndicaux.

Ces partis visent consciemment à étouffer les luttes de la classe ouvrière contre la politique militariste et austéritaire de Macron. Leur politique, élaborée purement à l’échelle nationale, donne le rôle central à des partis et à des organisations qui ont participé à la formulation non seulement de la loi travail et des ordonnances anti-ouvrières de Macron, mais aussi à ses préparatifs pour la guerre. Alors que les appareils syndicaux continuent à négocier les réformes avec l’Etat, LFI siège à la commission à l’Assemblée qui planifie le service militaire universel.

La manœuvre de Mélenchon et de la pseudo gauche est de capter les travailleurs et les jeunes qui se radicalisent dans un mouvement nationaliste de soutien à une alternative au gouvernement Macron, dans le cas où celui ci viendrait à faillir. Mélenchon lui-même a déjà offert de servir de premier ministre à Macron. Ceci ne serait qu’un piège pour les travailleurs et les jeunes.

La manifestation «anti-Macron» se déroule dans un contexte international explosif, avec une montée de la lutte des classes et une escalade vers la guerre qui risque de voir s’affronter des puissances possédant l’arme nucléaire. A l’international, Trump et Macron menacent tous les deux la Syrie, et ainsi son allié militaire la Russie, de frappes militaires. Et sur ce danger de guerre, un silence assourdissant règne à LFI comme dans le reste de la pseudo gauche.

En même temps, les luttes qui surgissent en France font partie d’une escalade internationale de la lutte des classes où les vieilles organisations syndicales et politiques qui contrôlaient les travailleurs sont discréditées et craignent d’être débordées. Les grèves des métallos et du service public se succèdent en Allemagne et en Turquie, et les cheminots et enseignants se sont mobilisés en Grande Bretagne. Aux Etats-Unis, des grèves des enseignants passent d’État en Etat, de la Virginie de l’Ouest à l’Oklahoma, sur fond de vive contestation du Parti démocrate et des appareils syndicaux.

L’antagonisme de classe entre les bureaucrates syndicaux et les travailleurs deviennent de plus en plus aigus au fur et à mesure que la lutte des classes s’intensifie. Aux Etats Unis, les enseignants de Virginie ont continué leur lutte malgré l’accord négocié entre les syndicats et le gouverneur et le risque de se faire licencier.

En France, 50 ans après la grève générale de mai 68, qui avait vu des dizaines de millions de travailleurs lutter contre le gouvernement gaulliste en débordant les syndicats, le spectre d’un nouveau mai 68 terrifie l’élite dirigeante, y compris la pseudo gauche. L’organisation des grèves par les syndicats est contestée par les travailleurs. Les cheminots sentent que les grèves perlées, isolées des autres travailleurs et des étudiants sont inefficaces face à Macron, qui est déterminé à détruire les acquis sociaux et les droits démocratiques.

Les leçons de mai 1968 sont vitales pour la classe ouvrière aujourd’hui. La grève a été étouffée par le PCF stalinien, qui a bloqué la prise du pouvoir par la classe ouvrière et organisé un retour au travail et de nouvelles élections sur la base de promesses d’augmentations dans les accords de Grenelle. Avec la dissolution stalinienne de l’Union soviétique en 1991, ceci a signé l’arrêt de mort du PCF en tant que parti basé dans la classe ouvrière. Mais en 2018, à la différence de 1968, il n’y aura pas d’issue négociée visant à satisfaire les intérêts à court terme des travailleurs.

Alors que l’Europe amorce sa remilitarisation et que les puissances impérialistes préparent une attaque contre le régime syrien, Macron n’a ni les moyens ni l’intention de céder aux revendications salariales des travailleurs. Il impose une austérité budgétaire stricte et donne des cadeaux fiscaux aux riches. Il veut donc trouver les milliards pour financer ses guerres en piochant dans les budgets sociaux et dans les poches des travailleurs, et il compte sur l’appui des forces de pseudo-gauche.

Un seul choix viable existe pour les travailleurs et les jeunes mobilisés contre Macron. Il leur faut reprendre en main leurs propres luttes, confisquées temporairement par les appareils syndicaux et des politiciens de pseudo gauche comme Mélenchon. Pour les étudiants, il s’agit de s’orienter vers la classe ouvrière, qui a mis fin la répression des étudiants en 1968, et pour les travailleurs, de construire des comités d’action qui gèreront les luttes ouvrières contre l’austérité et le militarisme indépendamment des appareils syndicaux.

Dans ce contexte, le Parti de l’égalité socialiste explique la nécessité de construire un mouvement international de la classe ouvrière contre la guerre impérialiste et l’austérité, qui préparerait la prise du pouvoir par les organes indépendants de la classe ouvrière en France et à travers le monde.

Ceci sépare le PES de Mélenchon et de ses alliés parmi tous les autres partis de pseudo gauche. Ils préparent non la prise du pouvoir par la classe ouvrière à l’échelle internationale, mais la formation d’un gouvernement capitaliste en France. Quels que soient leurs prétentions, ces partis ne mèneraient pas une politique fondamentalement différente de celle de Macron. Ils se fondent tous sur l’opportunisme primaire et l’absence de principes politiques.

Dans l’analyse finale, le rôle d’un gouvernement de pseudo gauche en France serait analogue au gouvernement Syriza en Grèce, que Mélenchon a soutenu. Quelques semaines après l’élection de Syriza en 2015, celui-ci a abandonné son programme anti austérité pour s’aligner sur la politique de l’UE. Face à l’opposition des travailleurs grecs contre la politique de la Troika, de Syriza, ce gouvernement a adopté des mesures visant à limiter le droit de grève.

Mélenchon a d’ailleurs critiqué le gouvernement Macron qui ne donnait pas assez de moyens à l’armée, selon LFI. Le député LFI Bastien Lachaud déclarait: «L’état des armées est déplorable parce qu’il y a eu un sous-investissement chronique sous les précédents quinquennats. On a eu une perte de nombre de soldats, on a eu un matériel qui a vieilli et qui aujourd’hui n’est plus utilisable… Donc oui, aujourd’hui il faut réinvestir dans du matériel».

Et le député LFI Alexis Corbière a critiqué Macron sur sa droite, au prétexte que sa proposition d’un service universel de trois mois serait insuffisant: «Je rappelle pour notre part ce qui était dans le programme “l’Avenir en commun” que nous avons porté avec notre candidat à l’élection présidentielle. Nous sommes favorables à un service citoyen obligatoire de neuf mois, qui serait le socle d’une Garde nationale citoyenne qui permettrait de recréer ce lien entre l’Armée et la Nation.»

Et l'alliance de Mélenchon et Hamon, dont le parti a d'abord proposé les ordonnances de Macron en les incluant dans les premières versions de sa loi travail en 2016, souligne le cynisme de l'opposition affichée par Mélenchon à Macron. Mélenchon n'essaie aucunement de rompre avec les forces corrompues et anti-ouvrières qui se sont fait passer faussement pour la «gauche» depuis la formation du PS peu après mai 1968. Suite à l'effondrement du PS dans les élections présidentielles, il essaie plutôt de forger un nouvel outil politique des décombres des divers alliés du PS.