Ontario: Les libéraux présentent un budget «de compassion» avant les élections

Par Roger Jordan
11 avril 2018

Le budget du gouvernement libéral de Kathleen Wynne en Ontario présenté récemment est une tentative désespérée de rétablir son image discréditée de «progressiste» en préparation des élections provinciales du 7 juin.

Les libéraux ont présenté leur budget comme une preuve d'une différence radicale entre leur approche de la politique «de compassion», «pour le bien-être de la population», et celle des progressistes-conservateurs «pro-patronaux». Quelle audace! À la tête de l'Ontario ces 15 dernières années, d'abord sous Dalton puis sous McGuinty et maintenant Wynne, les libéraux ont réduit les dépenses sociales tout en réduisant les impôts des grandes entreprises et des riches, ont privatisé les services publics; coupé les salaires des employés du secteur public; et interdit les grèves à maintes reprises.

Le fait que le budget est une manoeuvre électorale est tellement transparent que toutes les sections des médias corporatistes, du Toronto Star pro-libéral à la société d’État CBC jusqu'au National Post néo-conservateur, l'ont décrit comme étant davantage une plateforme électorale qu'un budget, ayant donc aussi peu de crédibilité.

En novembre dernier encore, le ministre des Finances Charles Souza se vantait que les libéraux avaient fait des «choix difficiles» nécessaires pour rétablir l'équilibre budgétaire promettant que le gouvernement Wynne présenterait des budgets équilibrés jusque dans les années 2020.

Mais les sondages indiquant que les libéraux sont menacés d'une défaite électorale, ils ont soudainement découvert qu'il y avait des «déficits sociaux» urgents qui requièrent que la province établisse un budget projeté à 6,7 milliards de dollars.

Sousa a promis que la province fournirait la garderie gratuite pour les enfants âgés de deux ans et demi à quatre ans à partir de 2020; étendrait un programme fournissant des médicaments gratuits aux personnes âgées à bas revenu et tous ceux ayant plus de 65 ans; investirait 2,1 milliards de dollars au cours des quatre prochaines années pour la santé mentale; augmenterait les minuscules paiements ontariens de sécurité sociale de 3% par an au cours des trois prochaines années; et fournirait un modeste crédit (jusqu'à 700 dollars pour une famille de quatre) aux familles à bas revenus afin d'aider à défrayer les coûts dentaires et autres frais médicaux qui ne sont pas couverts par l’assurance maladie ou les assurances privées.

Depuis 2012, le gouvernement Wynne applique un gel de quatre ans des dépenses qui a grandement exacerbé la surcapacité aux urgences et le temps d'attente pour des opérations vitales, tout en augmentant la charge de travail pour les infirmières et autres employés de la santé déjà surchargés.

Pourtant, il y a deux semaines, la première ministre a cyniquement présenté son gouvernement comme s'il se précipitait pour aider les patients et les travailleurs assiégés du système de santé. «Cet investissement aura pour conséquence d’offrir des traitements plus rapides dans tous les hôpitaux de la province», a clamé Wynne.

Même dans l'éventualité peu probable que les promesses libérales de dépenses supplémentaires soient remplies, ceci ne ferait rien pour contrer la crise du système de santé de la province sous-financé et en manque d'employés.

De plus, le budget établit que malgré les promesses électorales sur les «investissements sociaux» et les dépenses des libéraux, ils maintiendront le taux d'imposition minime pour les entreprises et les riches et auront rapidement de nouveau recours à plus de mesures d'austérité.

Le budget engage les libéraux à tenter d'éliminer le déficit budgétaire provincial en 2020-2021. En d'autres mots, après deux années d'augmentation des dépenses sociales extrêmement modestes, un gouvernement libéral réélu retournerait rapidement à la réduction des dépenses sociales, au gel des salaires, et aux épargnes «efficaces».

Malgré cela, l'élite dirigeante a largement réagi avec colère et frustration face au plan libéral d'augmentation des dépenses sociales et un modeste déficit, ceci étant perçu comme une pause malvenue dans l'assaut contre la classe ouvrière. Il est révélateur que le Toronto Star prolibéral ait prêté sa voix au Globe and Mail et au National Post pour critiquer le budget. «De nombreux électeurs, a déclaré le comité de rédaction du Star, auront raison de se méfier d’autant de promesses coûteuses à gauche et à droite… Les libéraux sont entièrement vulnérables aux railleries de Doug Ford [le chef des progressistes-conservateurs] qui les accuse de vouloir acheter les votes...»

Le budget libéral d'Ontario semble vouloir augmenter la pression, également visible au niveau fédéral, de la part de la classe dirigeante pour un tournant plus marqué vers la droite afin de renforcer la position «concurrentielle» et géostratégique du capital canadien.

Il y a quelques mois encore, Doug Ford faisait la risée de la presse en tant que populiste radical de droite, irrévocablement terni par son rôle en tant qu'allié politique principal de son frère perturbé, feu Rob Ford, ancien maire de Toronto. Maintenant, il est présenté dans de nombreux secteurs des médias comme étant un candidat crédible pour devenir premier ministre de l'Ontario. En effet, plusieurs éditoriaux insistent longuement pour convaincre leurs lecteurs que malgré de nombreux parallèles, Ford n'est pas Trump.

Wynne et ses libéraux sont détestés, avec raison, par de larges sections de la population ouvrière qui ont vu comment ce parti de la grande entreprise emploie une rhétorique de «gauche» et «progressiste» pour être élu, et ensuite mener des attaques brutales contre les droits sociaux des travailleurs.

Les syndicats et le Nouveau Parti démocratique (NPD) sont responsables du fait que les libéraux puissent continuer à se présenter ainsi. Suivant la dernière vague de luttes de classes en Ontario contre la «Révolution du bon sens» du gouvernement progressiste-conservateur de Mike Harris dans les années 1990, les syndicats ont formé un partenariat étroit avec libéraux afin d'étouffer la lutte des classes et accélérer l'intégration des syndicats dans des structures corporatistes cogestionnaires et tripartites (employeur, syndicat et gouvernement).

Pendant les 15 dernières années, les syndicats, menés par Unifor, les syndicats des enseignants, et l’Ontario Federation of Labour, ont versé des millions de dollars aux campagnes électorales libérales par l’entremise de l’Ontario Working Families Coalition. Au nom du vote «stratégique» afin de «stopper» les conservateurs, les syndicats ont contribué à assurer l'élection de gouvernements libéraux de droite qui ont appliqué le programme de la classe dirigeante: incluant le maintien des principes fondamentaux de la «Révolution du bon sens» et l'imposition des réductions d'impôt pour les entreprises qui vont bien au-delà de ceux envisagés par Mike Harris.

Les syndicats ne sont pas moins déterminés à assurer la réélection des libéraux cette fois-ci.

Unifor a salué les promesses bidon contenues dans le budget électoral de Wynne, affirmant qu'elles «démontrent un engagement envers la justice sociale». Le président d'Unifor Jerry Dias a affirmé, «Ce budget jette les bases pour les élections. Les Ontariens ont besoin de services publics forts et d’investissements pour contrer l'inégalité, et pas le budget de droite arriéré de coupes que les conservateurs proposent.»

Qui Dias pense-t-il berner? Son affirmation selon laquelle les libéraux peuvent assurer des «services publics forts» concerne un parti qui a sabré radicalement les dépenses dans la santé, l'éducation et les prestations sociales, interdit les grèves des enseignants et d'autres sections des travailleurs, et a collaboré avec Unifor pour imposer de vastes concessions aux travailleurs de l'auto, incluant des réductions des bénéfices et des salaires de plus de 20$ l’heure avec le «sauvetage» de l'industrie en 2009.

Les libéraux d'Ontario, devrait-on ajouter, sont les plus proches alliés du gouvernement fédéral libéral de Justin Trudeau. Celui-ci, également appuyé par les syndicats, a annoncé des projets pour augmenter les dépenses militaires de plus de 70% dans la décennie à venir, réduire les dépenses en santé en réduisant les transferts aux provinces, et a mis en marche la privatisation à grande échelle de l'infrastructure publique canadienne.

Le NPD est tout aussi complice de semer des illusions dans les libéraux en tant que solution «progressiste». Les sociaux-démocrates canadiens ont répondu à la crise financière mondiale de 2008 en annonçant une entente pour former un gouvernement de coalition avec les libéraux au niveau fédéral. La coalition avortée devait se baser sur la promesse d'imposer 50 milliards de dollars en baisses d'impôt, sur la priorité de la «responsabilité fiscale», et la promesse de mener la guerre en Afghanistan jusqu'en 2011.

En Ontario, le NPD a passé la dernière décennie à prouver à la grande entreprise qu'il peut servir d'instrument fiable pour l'avancement de ses intérêts. Entre 2012 et 2014, le caucus néo-démocrate d’Andrea Horwath a assuré que le gouvernement Wynne, qui n'avait qu'une minorité des sièges, continue son mandat en lui donnant son appui parlementaire. Cela incluait le vote pour deux budgets d'austérité qui, entre autres, ont mis en oeuvre le gel des dépenses de quatre ans tant dénoncé par Horwath.

Lors de la dernière campagne électorale en 2014, la campagne du NPD était tellement à droite que les libéraux de Wynne, malgré le fait qu'ils avaient été responsables de plus d'une décennie de réductions budgétaires et de privatisations, ont été en mesure de dépasser le NPD «par la gauche».

Le NPD poursuit la même voie cette fois-ci. Horwath a essentiellement abandonné toute critique du bilan réactionnaire et anti-ouvrier des libéraux, et tente plutôt de distinguer son parti de celui du gouvernement en promettant que contrairement aux libéraux, le NPD remplit ses promesses électorales.

Comme les travailleurs de l'Ontario, de la Colombie-Britannique, de l'Alberta, de la Saskatchewan, du Manitoba, et des provinces atlantiques peuvent en témoigner, le NPD n'est pas moins déterminé que les libéraux à défendre les intérêts de l'élite capitaliste. Tous les gouvernements néo-démocrates dans ces provinces sont entrés en conflit direct avec la classe ouvrière, imposant des hausses régressives d'impôt, des «modérations salariales» dans le secteur public, la privatisation, et la réduction des dépenses pour les services publics.

(Article paru en anglais le 5 avril 2018)