L’Organisation socialiste internationale couvre la trahison des syndicats dans les grèves des enseignants

Par Tom Hall
9 avril 2018

La vague grandissante de grèves d’enseignants aux États-Unis démontre que la lutte de classe, artificiellement réprimée depuis des décennies, commence à réapparaître.

L’une des caractéristiques les plus significatives de la recrudescence des enseignants est le fait qu’elle a pris la forme d’une rébellion contre les syndicats. Les grèves ont été organisées par les enseignants sur les médias sociaux, indépendamment des syndicats, qui ont travaillé pendant des décennies pour réprimer la lutte des classes.

Le conflit entre les enseignants et les syndicats découle naturellement du caractère des syndicats eux-mêmes, qui ont longtemps été transformés en services de police et ont joué un rôle crucial pour maintenir les niveaux de grève à des niveaux historiquement bas, alors que la pauvreté et les inégalités sociales battent des records.

C’est précisément à ce moment-là que la pseudo-gauche – des organisations radicales, voire « socialistes », autoproclamées qui parlent pour des couches privilégiées de la classe moyenne – est intervenue pour tenter de renforcer les illusions dans les syndicats. Ces organisations fonctionnent comme des factions du Parti démocrate et de l’appareil syndical.

L’Organisation socialiste internationale (ISO), l’un des principaux groupes pseudo-gauches américains, a articulé la position de cette couche sociale plus large dans une publication récente, « Organiser afin de propager la révolte ouvrière » (Organizing to spread the labor rebellion), publiée sur son site Internet : Socialist Worker. À la veille de la conférence nationale de « Notes du mouvement ouvrier » (Labor Notes) de ce week-end, un groupe qui joue le rôle de « gauche » de la bureaucratie syndicale, l’auteur Lee Sustar donne un compte rendu mensonger des grèves des enseignants, dépeignant les syndicats comme faisant partie de ce mouvement.

« C’est la plus grande rébellion ouvrière depuis des décennies – et près de 2000 militants et activistes viennent à Chicago pour élaborer des stratégies sur la façon de l’étendre », écrit Sustar. « Les travailleurs ont marqué des victoires importantes pendant cette période, y compris la grève d’UPS en 1997, plusieurs victoires à Verizon et ses prédécesseurs, et la grève du syndicat des enseignants de Chicago en 2012 […] Mais ce sont des exceptions, pas la règle – ce qu’on appelait « les grands syndicats » [Big Labor] est maintenant à un stade critique. »

Sustar soutient que : « les grèves des enseignants pointent vers une manière différente de raviver le mouvement syndical [avec] l’action militante d’en bas. »

Sustar utilise le terme anglais labor [travail] pour désigner les syndicats, cela vise à identifier la lutte des enseignants avec les syndicats. En fait, à chaque pas, les syndicats d’enseignants ont tenté d’étouffer et de saboter toute lutte.

En Virginie occidentale, que Sustar qualifie à tort de « victoire », les syndicats des enseignants ont imposé une entente à rabais presque identique à celle contre laquelle les enseignants s’étaient rebellés une semaine auparavant, ce qui ne répondait pas à la demande principale des enseignants pour un financement complet de leur programme de soins de santé et une augmentation bien plus importante de leurs salaires misérables et un refus des coupes importantes dans les dépenses sociales.

En Oklahoma, les syndicats d’enseignants, après avoir été contraints de déclencher une grève le 2 avril, ont tenté de limiter les manifestations d’une journée à la législature de l’État pour des augmentations de financement largement insuffisantes négociées par le syndicat. Ils conspirent actuellement avec les politiciens du Parti démocrate pour trouver un moyen de mettre fin à la grève, qui entrera dans sa deuxième semaine lundi.

Les événements en Arizona, au Kentucky et dans d’autres États ont suivi des voies analogues. La trahison des syndicats, qui a été d’autant plus confirmée au cours du mois dernier, est-ce qui a poussé les enseignants de la base à s’organiser pour une action de grève en dehors des syndicats en premier lieu.

La référence de Sustar à la grève des enseignants de Chicago en 2012 comme une « victoire » montre de quel côté des barricades Sustar et l’ISO se dressent. Le Syndicat des enseignants de Chicago (CTU) a imposé une entente à rabais en 2012 qui n’incluait aucune augmentation de salaire pendant deux ans, imposait de fortes augmentations de cotisations aux nouveaux employés et donnait un chèque en blanc à l’administration scolaire pour licencier les enseignants.

La défaite de la grève imposée par les syndicats a laissé l’initiative au maire de Chicago, Rahm Emmanuel, l’ancien chef d’état-major d’Obama, qui a immédiatement fermé 54 écoles, licenciant des milliers d’enseignants. L’ISO, en outre, est présente à la tête de la CTU, avec le vice-président de la CTU, Jesse Sharkey, un membre de l’ISO, et a ainsi joué un rôle direct dans l’imposition de cette défaite.

Il convient également de noter que l’ISO n’a presque rien écrit sur le scandale de corruption en cours au syndicat United Auto Workers, dont les principaux négociateurs ont accepté 1,5 million de dollars de pots-de-vin de Fiat Chrysler depuis plusieurs années. Ce scandale a attiré l’attention des travailleurs de l’automobile qui détestent la bureaucratie syndicale. En 2015 déjà, ils se sont rebellés contre l’entente au rabais qu’elle imposait. Reconnaître la corruption généralisée dans les syndicats saperait le discours de l’ISO selon lequel les syndicats sont des « organisations ouvrières ».

La fausse représentation de Sustar des grèves des enseignants est au service d’un mensonge plus fondamental, à savoir que les syndicats, aussi perfides soient-ils, peuvent être repris et transformés en véhicules pour la lutte de la classe ouvrière. Si la « démocratie syndicale » a toujours été une « rareté », soutient Sustar, « avec 14,8 millions de membres, les syndicats constituent une force de masse unique dans la société américaine. Ce sont des institutions ouvrières, et leur existence même est un défi à la recherche constante de capitaux pour augmenter la productivité et augmenter les profits. »

Quand ils s’adressent aux employeurs, cependant, les syndicats décrivent franchement leur rôle comme exactement le contraire ; c’est-à-dire d’aider et d’encourager les profits en réprimant les grèves. Après la fin de la grève en Virginie occidentale, le président de la Fédération américaine des enseignants (AFT), Randi Weingarten, a prévenu dans un éditorial du Washington Post que l’affaiblissement des syndicats « mènerait à plus d’activisme et d’action politique ». « Des milliers d’enseignants se sont mobilisés et ont affronté le gouverneur et la législature pour ne pas avoir donné aux enseignants la dignité économique et la voix qu’ils méritent – et ce type d’activisme sera multiplié et amplifié partout au pays si la négociation collective est rejetée. »

La référence de Weingarten à la « négociation collective », c’est-à-dire la capacité des syndicats à « négocier » des concessions, faisait référence aussi au procès Janus contre l’AFSCME en attente à la Cour suprême, qui menace de priver les syndicats des « frais d’agence » qui remplacent les cotisations pour les travailleurs non syndiqués.

Dans son argumentation devant la Cour suprême, l’avocat du syndicat des fonctionnaires a soutenu que : « la principale chose qui a été négociée dans ce contrat pour les frais d’agence est la limitation de la grève […] la sécurité syndicale est la contrepartie de l’absence de grèves. » Il a prévenu que : si le tribunal se prononce contre les syndicats, « vous pouvez soulever un spectre indescriptible d’agitation ouvrière dans tout le pays. »

Un commentaire dans le Washington Post de Shaun Richman, ancien directeur d’organisation de l’AFT, était encore plus explicite. Les syndicats, a-t-il écrit, ont « l’impératif politique de défendre les termes de tout accord comme « le meilleur possible » (même si cela inclut des concessions sur les avantages et les règles de travail) », ajoutant que cet arrangement « récompense les employeurs avec une garantie précieuse du droit de diriger le fonctionnement ininterrompu de l’entreprise alors que la direction syndicale doit tempérer les plaintes et la discorde de la base pour la durée du contrat. »

Sustar conclut son article en lançant un appel à la bureaucratie syndicale pour qu’elle intègre plus étroitement les organisations de la pseudo-gauche dans son appareil afin d’éviter une rébellion grandissante.

« Un fort courant socialiste – le Parti communiste, le Parti socialiste et les organisations trotskystes – était indispensable aux victoires épiques du travail des années 1930 et 1940 », écrit Sustar.

« Ces dernières années, la conférence Labor Notes – qui interdisait aux publications socialistes d’y être distribuées pendant de nombreuses années – a abordé le rôle des socialistes dans le mouvement ouvrier, dans l’histoire et aujourd’hui […] Maintenant, dans la foulée de la campagne de Bernie Sanders pour la candidature démocrate à la présidentielle, le socialisme est revenu aux discussions politiques dominantes aux États-Unis pour la première fois depuis des décennies. »

« À une époque de crise politique », conclut Sustar, « quand les employeurs et la droite réduisent les conditions de la classe ouvrière, il est essentiel que les socialistes du mouvement ouvrier apportent leur point de vue politique dans les syndicats. Nos luttes aujourd’hui doivent être liées à la lutte pour la justice, l’égalité et la libération des opprimés. »

L’influence du socialisme chez les travailleurs américains dans les années 1930 et 1940 reflétait une compréhension chez les travailleurs les plus militants et les plus avancés, stimulés par l’expérience de la Révolution russe que la logique de leurs luttes allait bien au-delà des simples conflits sur les conventions collectives et posait la nécessité de renverser le système capitaliste. La suppression par Sustar de l’histoire véritable des syndicats et ses louanges pour le « socialisme » promu par Labor Notes et Bernie Sanders démontrent qu’il a quelque chose de bien différent à l’esprit.

Sustar et l’ISO sont parfaitement conscients que les syndicats, menacés de perdre des revenus réguliers par l’affaire Janus et de plus en plus discrédités aux yeux des travailleurs, font face à une crise qui menace leur existence même. Afin de continuer à imposer les types de « victoires épiques » sur la classe ouvrière comme en Virginie occidentale et à Chicago, Sustar soutient que les syndicats doivent travailler main dans la main avec des organisations telles que l’ISO qui peuvent leur fournir une « couverture de gauche » alors même qu’ils se préparent à effectuer des trahisons.

Le soutien de l’ISO aux syndicats découle organiquement de son hostilité à la classe ouvrière. Comme pour la pseudo-gauche dans son ensemble, ils représentent des couches de la classe moyenne supérieure, y compris des sections de la bureaucratie syndicale elle-même, qui se sont enrichies au cours des trois dernières décennies à travers l’intensification de l’exploitation de la classe ouvrière.

Comme les enseignants entrent en conflit de plus en plus direct avec les institutions officielles de l’État capitaliste, y compris le Parti démocrate et les syndicats, ils doivent comprendre le rôle traître des organisations « socialistes » comme l’ISO.

(Article paru d’abord en anglais le 7 avril 2018)

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