Jacobin et International Socialist Organization parlent de «victoire» en Virginie-Occidentale

Par Eric London
15 mars 2018

La semaine dernière, le gouverneur républicain Jim Justice, les démocrates et les républicains de Virginie-Occidentale, les syndicats et les médias du monde des affaires ont fêté la fin de la grève de neuf jours des 33.000 enseignants qui a lancé une vague d’opposition parmi les enseignants dans tout le pays et obtenu un soutien international.

Les syndicats ont forcé les enseignants à retourner au travail mercredi dernier après avoir présenté l’entente comme un fait accompli sans même les laisser voter pour ou contre. Le contenu de l’entente est sensiblement le même que celle que les enseignants avaient rejetée le mardi précédent: une augmentation de salaire de 5% et pas la moindre garantie de quoi que ce soit quant à la principale demande de la grève, à savoir le financement de PEIA – la Public Employees Insurance Agency (Agence d’assurance des employés du secteur public). Pour ajouter l’insulte à l’injure, les législateurs républicains ont annoncé que les augmentations salariales seraient payées au moyen de compressions dans les programmes sociaux dont dépendent les travailleurs de Virginie-Occidentale.

La page couverture du Charleston Gazette-Mail déclarant une victoire des enseignants

Il est essentiel que les travailleurs comprennent et assimilent consciemment les leçons de cette grève, notamment quant au rôle des syndicats et du Parti démocrate qui ont tout fait pour contenir l’opposition et l’empêcher de se transformer en une mobilisation politique plus large de toute la classe ouvrière.

Un rôle clé auxiliaire a été joué par toute une série d’organisations qui fonctionnent en véritables factions du Parti démocrate: des groupes tels que International Socialist Organization (ISO), Democratic Socialists of America (DSA), Socialist Alternative et autres qui se présentent comme étant socialistes, mais qui dans les faits représentent les intérêts de couches privilégiées de la classe moyenne supérieure qui gravitent autour du Parti démocrate et des appareils syndicaux.

Tant l’ISO que la revue Jacobin (éditée par Bhaskar Sunkara, membre du comité national des DSA) se sont jointes à l’establishment politique pour présenter l’entente annoncée la semaine dernière comme une victoire. Sur sa page Facebook, Jacobin a publié une photo de la page couverture du Charleston Gazette-Mail, principale publication de la bourgeoisie en Virginie-Occidentale, annonçant une victoire des enseignants avec comme titre «Teachers win». La photo accompagne l’article de Jacobin intitulé «What the teachers won» (Ce que les enseignants ont gagné).

Pour sa part, International Socialist Organization affiche sur sa page Facebook que «les enseignants de Virginie-Occidentale ont gagné leur grève». Mercredi, ils ont publié un article intitulé «The teachers united couldn’t be defeated» (Les enseignants unis ne pouvaient être vaincus). Les efforts d’ISO pour présenter cette trahison syndicale comme une victoire ont pour objectif de réprimer le mécontentement et d’aider les syndicats et les démocrates à sauver la face en dépit du fait que ceux-ci ont travaillé avec les républicains pour orchestrer toute l’affaire. Leur position est cohérente avec leur rôle depuis le début de la grève.

Publication des DSA sur Facebook promouvant l’entente de trahison comme une victoire pour les enseignants de la Virginie-Occidentale

Jacobin et l’ISO ont ignoré les enseignants de Virginie-Occidentale pendant des semaines. Bien que les enseignants de plusieurs comtés avaient déjà organisé une grève d’une journée le 2 février et que les débrayages s’étaient étendus la semaine d’après, tant Jacobin que Socialist Worker – la publication d’ISO – n’y ont prêté la moindre attention. Or, ces débrayages ont été organisés et lancés par les enseignants eux-mêmes, et non par leur syndicat et fédération que sont la West Virginia Education Association (WVEA) et l’American Federation of Teachers-West Virginia (AFT-WV).

Alors que le mouvement pour une lutte plus vaste se propageait, les syndicats ont organisé une grève limitée de deux jours à l’échelle de l’État les 22 et 23 février dans le but de laisser les enseignants se défouler, tandis qu’eux étaient en discussions avec le gouverneur Justice et les démocrates de l’État.

C’est seulement à ce moment-là que la pseudo-gauche est entrée en action. Le 22 février, l’ISO a publié son premier article sur la lutte des enseignants. Jacobin n’a rien publié avant le 27 février, jour où les syndicats ont annoncé leur première entente (qui a été rejetée par les enseignants) avec le gouverneur Justice pour mettre fin à la grève. (À cette date, le WSWS avait déjà publié 18 articles sur la lutte des enseignants en Virginie-Occidentale entre le 1er et le 26 février.) La pseudo-gauche a alors réalisé l’ampleur de la rébellion et que les syndicats avaient besoin d’une couverture de «gauche» pour arrêter cette grève.

Dans son article du 27 février, l’ISO a crédité les dirigeants syndicaux pour l’organisation des manifestations de masse de la semaine précédente. L’ISO a aussi affirmé que c’était la décision des dirigeants syndicaux de «poursuivre les débrayages» et elle a glorifié le fait que «les dirigeants syndicaux négocient une augmentation de 5 % pour les cinq prochaines années, ce qui représente près de 10.000 $ d’augmentation». L’ISO a ensuite menti en disant que le syndicat réclamait «une source de financement permanente pour régler toutes les préoccupations liées à l’agence d’assurance PEIA», une déclaration qui a été contredite le jour même lorsque les syndicats ont proposé leur entente pour mettre fin à la grève sans que rien de la sorte ne soit compris dans celle-ci.

Le premier article de Jacobin, «Saving West Virginia» (Sauver la Virginie-Occidentale), également paru le 27 février, notait avec choc l’ampleur de la rébellion des enseignants et concluait en affirmant que «certains politiciens démocrates représentent un courant populiste de gauche en train d’apparaitre au sein de l’électorat». Jacobin a ensuite appelé les travailleurs à transformer leur frustration en votes pour les candidats démocrates: «Il reste à voir si la lutte des enseignants et des fonctionnaires, en tant que mouvement populaire, subsistera au-delà de la grève pour prendre le pouvoir politique en 2018 et par la suite.»

Socialist Worker célébrant la trahison de la grève

 

Lorsque les syndicats ont annoncé leur entente dans la soirée du 27 février, ils ont rencontré une opposition immédiate de la part des enseignants. En dépit de cela, la revue Jacobin et l’ISO se sont précipitées pour crier victoire. Jacobin et les DSA ont publié sur Facebook que «les grèves sont payantes», avec une photo du gouverneur Justice louangé pour son ordre de retour au travail en échange de ses promesses vides d’augmentations de salaire de 5% pour les enseignants et de 3% pour les employés, et de son appel à une «journée d’apaisement».

Jacobin et l’ISO ont réagi à cette rébellion contre les syndicats en travaillant à reconstruire l’autorité de ces derniers. Le 3 mars, Jacobin écrivait que «la grève rend les syndicats d’enseignants plus démocratiques». De façon ahurissante, la revue essaie de prétendre que l’absence de financement pour l’agence d’assurance PEIA dans l’entente défendue par le syndicat n’est pas nécessairement une mauvaise chose puisqu’«il y aura des élections d’ici 2019... Si l’entente est entérinée par le Sénat, ce sera aux travailleurs de s’organiser pour novembre afin de faire en sorte que la législature de 2019 soit plus réceptive aux revendications de la classe ouvrière.»

Autrement dit: votez pour le Parti démocrate.

L’ISO a avancé un argument semblable dans son article du 5 mars, «Inside the West Virginia Teacher’s rebellion» (Au cœur de la rébellion des enseignants de Virginie-Occidentale), contribuant à réparer l’autorité mal en point des démocrates et des syndicats. L’ISO a expliqué que «les responsables syndicaux et certains politiciens du Parti démocrate ont joué un rôle important – quoique contradictoire» dans la grève. Le Jacobin et l’ISO ont tous deux fait l’éloge du sénateur d’État démocrate Richard Ojeda, dont les propos proguerre, anti-immigrants et pro-Trump sont répertoriés ici par le WSWS.

En réalité, il n’y a rien de contradictoire dans le rôle joué par les démocrates de Virginie-Occidentale et les syndicats d’enseignants, qui ont tous cherché à mettre fin à la grève dès son lancement. Les démocrates ont contrôlé cet État pendant la plus grande partie des quatre dernières décennies avec le soutien des syndicats, et ils sont entièrement responsables du sous-financement de l’agence d’assurance PEIA et du maintien des salaires des enseignants parmi les plus bas du pays. Selon l’ISO, «les relations entre les dirigeants syndicaux et les syndiqués sont tendues, mais loin d’être rompues. La plupart des enseignants continuent de croire que les responsables syndicaux sont avec eux.»

Publication de Kshama Sawant sur Twitter acceptant la fin de la grève comme un fait accompli

Tentant toujours de canaliser l’opposition derrière les syndicats et le Parti démocrate, l’ISO et Jacobin se sont ensuite mobilisés lors de l’annonce de l’entente du 5 mars. Aucune des deux organisations ne s’est opposé au fait que les enseignants n’ont jamais eu l’occasion de voir cette entente – et encore moins de voter dessus – avant que celle-ci ne soit adoptée par la législature et signée par le gouverneur. Jacobin a essayé de vendre l’entente en citant l’un de ses correspondants rapportant les propos d’un organisateur syndical qui a déclaré: «Je suis enthousiaste, je suis comblé! Je sens que plus jamais ma vie ne sera la même... et ce que beaucoup de gens ont déjà oublié, c’est combien nous avons déjà gagné.»

Un tel commentaire est révélateur – alors que le syndicat est ravi, les enseignants sont mécontents – ils ont «déjà oublié» que leur trahison est vraiment une «victoire». L’article de la revue Jacobin fait allusion à l’opposition parmi les enseignants. Le correspondant Eric Blanc de Jacobin dit: «Il y a de la confusion» quant à savoir si les augmentations dérisoires seront financées par des compressions dans les dépenses sociales. L’un des interviewés cite des «rumeurs» à ce sujet, mais Blanc dit aux enseignants et aux travailleurs appauvris de ne pas s’en faire: «le projet de loi lui-même n’est pas lié à de telles compressions». Une interviewée ajoute: «C’est ce qui va se passer après que nous serons retournés au travail.»

En ce qui concerne l’absence de protection pour l’agence d’assurance PEIA, un bureaucrate syndical a confié à Jacobin que «les gens sont toujours très sceptiques», encourageant du coup les enseignants à se calmer parce que le groupe de travail que les travailleurs ont déjà rejeté une première fois «doit se rencontrer avant le 15 mars» et qu’il y aura littéralement des milliers d’yeux qui scruteront tout ce qu’ils font».

L’ISO a également tenté de vendre l’accord, publiant le 7 mars dans Socialist Worker que l’accord est une «victoire retentissante pour ce qui est des salaires», malgré le fait que la hausse de salaire unique de cinq pour cent sera engloutie par les augmentations des coûts de santé. L’ISO a déclaré que le succès de la grève tenait au fait que le gouverneur Justice (un milliardaire qui est l’homme le plus riche de l’État) a été forcé de «comprendre de quel côté il devait être». L’ISO a exhorté les enseignants à «s’unir avec d’autres travailleurs pour empêcher les politiciens de continuer à réduire les budgets des programmes sociaux» – les mêmes programmes qui seront réduits à la suite de ce qu’ils prétendent être une «victoire retentissante»!

Le rôle joué par l’ISO et la revue Jacobin au cours de la grève montre le caractère de classe de ces organisations. La rébellion des enseignants montre que la classe ouvrière entre de plus en plus en conflit avec les institutions officielles, y compris le Parti démocrate, les syndicats et l’État. Mais c’est à ce moment précis qu’ISO et Jacobin se portent à la défense des syndicats et du Parti démocrate, les dépeignant même comme les héros d’une «victoire» qui est en réalité une défaite.

Ces organisations n’ont rien à voir avec les luttes de la classe ouvrière. Prises au dépourvu par la résolution des enseignants, ce n’est que lorsque la grève est devenu hors de contrôle qu’elles sont intervenues en Virginie-Occidentale pour sonner le glas de la grève et expliquer aux enseignants pourquoi ils devaient retourner au travail. L’ISO et Jacobin ont fait l’éloge de deux ententes de trahison et ont encouragé les travailleurs à transformer leur colère en votes pour les candidats démocrates en 2018.

L’ISO et Jacobin n’ont rien à voir avec le socialisme ou même quelque politique de gauche. Ces organisations se battent pour défendre le statu quo et promouvoir les intérêts de la section privilégiée des 10% les plus riches de la société américaine qui voient dans les syndicats un rempart nécessaire contre la croissance de l’opposition sociale.

(Article paru en anglais le 9 mars 2018)