L'élite dirigeante canadienne réagit aux tarifs sur l’acier et l'aluminium de Trump

Par Roger Jordan
10 mars 2018

Depuis que cet article a été écrit, l'administration Trump a annoncé que le Canada et le Mexique seront temporairement exemptés des nouveaux tarifs sur l'acier et l'aluminium. Pour que cette exemption devienne permanente, toutefois, les deux voisins des États-Unis devront faire d'importantes concessions dans les négociations en cours pour changer l'Accord de libre-échange nord-américain selon les exigences américaines.

L'annonce la semaine dernière d'importants tarifs douaniers sur toutes les importations d'acier et d'aluminium vers les États-Unis a été condamnée par le gouvernement libéral et l'élite politique entière du Canada.

Tandis que les médias de la grande entreprise étaient remplis de reportages inquiets de la trajectoire vers une potentielle guerre commerciale mondiale, le premier ministre Justin Trudeau et ses libéraux ont signalé que leur priorité demeurait d'assurer que le Canada soit exempté; ou comme l'indiquait peu après l'élection de Trump en 2016 le Globe and Mail, le porte-parole traditionnel de l'élite financière du pays, d'assurer que le capitalisme canadien demeure à l'intérieur des «murs de Trump».

Soulignant le nationalisme agressif de «l’Amérique d'abord» qui sous-tend l'annonce, Trump a justifié l'imposition d'un tarif de 25% sur l'importation d'acier et de 10% sur l'importation d'aluminium par des considérations de sécurité nationale.

Le Canada est la source la plus importante d'importations d'acier et d'aluminium aux États-Unis. Mais à cause de lignes de production transfrontalières, les tarifs menacent de causer la dévastation économique et de provoquer la perte de milliers d'emplois des deux côtés de la frontière Canada-É.U.

Trump et de hauts représentants de l'administration ont répondu aux critiques canadiennes des tarifs prévus en indiquant qu'ils seraient utilisés par Washington pour renégocier les termes de l'ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain) entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. «Nous ne reculons pas», a dit Trump avec arrogance lundi. «En ce moment, [la probabilité que nous allions de l'avant avec les tarifs est de] 100%. Mais ceci pourrait faire partie de l'ALÉNA.»

Robert Lightizer, le représentant de Trump pour le commerce, a été encore plus explicite. Dans le contexte des dernières discussions au sujet de l'ALÉNA à Mexico City, il a dit que les tarifs ne seraient pas appliqués immédiatement, suggérant que le Canada et le Mexique pourraient les éviter s'ils s'entendaient rapidement pour l'ALÉNA. Ne laissant aucun doute que ceci voulait dire la capitulation face aux demandes de Trump pour des changements profonds – incluant des conditions gouvernementales d’approvisionnement «Acheter Américain», une «clause de suspension», et un minimum de 50% de contenu américain pour les autos, Lightizer a ajouté, «Nous préférons une entente tripartite. Si cela s'avère impossible, nous sommes prêts à considérer une entente bilatérale.»

En demandant une «exemption canadienne» des tarifs imminents, Trudeau et la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland ont vanté le partenariat militaire et sécuritaire avec les États-Unis à travers l'OTAN et NORAD et ont souligné que les chaînes de production de l'industrie de la défense seraient perturbées par l'imposition des importations d'acier et d'aluminium.

Freeland, qui mène la délégation canadienne dans les négociations de l'ALÉNA, et le ministre des Finances Bill Morneau ont dit qu’Ottawa prendrait des mesures punitives contre les États-Unis si des tarifs étaient imposés à l'acier et l'aluminium canadiens – une menace qu'ils ont tenté de présenter de façon démagogique comme la «défense» des travailleurs canadiens.

Malgré toutes ces grandes paroles, le sentiment dominant dans les cercles dirigeants canadiens est d'éviter dans la mesure du possible tout conflit commercial avec les États-Unis, qui est la destination des trois quarts de toutes les exportations canadiennes.

Afin d'assurer le maintien de ses relations commerciales privilégiées avec les États-Unis, la grande entreprise canadienne est prête, même si elle est réticente, à se joindre à une guerre commerciale contre la Chine. Tout comme des sections de démocrates aux États-Unis, la critique libérale de Trump n'est pas basée sur une opposition de principe à ses mesures protectionnistes, mais bien au fait que de les appliquer au Canada aurait un impact négatif sur les intérêts économiques et géopolitiques nord-américains, incluant ceux des États-Unis.

Les commentaires du sénateur du Maine Angus King, qui travaille avec les démocrates, ont été cités avec approbation par la presse canadienne et résument ce point de vue. Faisant appel à ce que les tarifs visent la Chine et d'autres pays en voie de développement, King a déclaré, «On doit faire ce genre de choses avec un scalpel, pas une tronçonneuse.»

Au cours des sept dernières décennies, l'impérialisme canadien a défendu ses intérêts prédateurs mondiaux principalement à travers le maintien de partenariats militaires et stratégiques avec les États-Unis.

Un facteur important dans le ralliement de sections décisives de la classe dirigeante derrière Trudeau et les libéraux lors des élections de 2015 était leur promesse de renouveler les liens avec Washington, qui étaient devenus tendus dans certains domaines depuis le gouvernement de Stephen Harper.

Depuis leur arrivée au pouvoir, les libéraux ont lancé un important programme de réarmement pour permettre au Canada de fournir un appui accru aux guerres d'agression des États-Unis à travers le monde; ont envoyé des troupes canadiennes en appui au militarisme de Washington visant la Russie en Europe de l'Est, et la Corée du Nord et la Chine dans l'Asie-pacifique; et ont étendu l'implication du Canada dans les guerres américaines au Moyen-Orient, qui deviennent de plus en plus des conflits régionaux entre grandes puissances.

Le gouvernement Trudeau a également tout fait pour établir de liens étroits avec l'administration Trump. Ceci inclut une entente pour «moderniser» NORAD et un appui à Washington pour transformer l'ALÉNA en bloc commercial encore plus expressément protectionniste. À ces fins, des représentants du gouvernement libéral ont même indiqué que le Canada serait prêt à désavantager le Mexique dans les présentes négociations de l'ALÉNA s'il le fallait pour conclure une entente avec Washington.

Conformément à cette approche, Trudeau n'a pas directement critiqué les tarifs sur l’acier et l’aluminium quand il a eu un appel téléphonique avec Trump lundi. Une déclaration du bureau du premier ministre a noté que Trudeau avait signalé son «inquiétude» par rapport à la politique de Trump qui «ne serait pas constructive pour conclure une entente concernant l'ALÉNA».

Comme le World Socialist Web Site l'a expliqué auparavant, les tarifs de Trump marquent une autre étape dans la désintégration de l'ordre économique d'après-guerre mis en place par l'impérialisme américain dans le but d'éviter des conflits commerciaux similaires à ceux de la première moitié du vingtième siècle. Les mêmes contradictions du capitalisme qui ont plongé l'humanité dans des guerres mondiales catastrophiques au cours du siècle dernier reviennent en force.

Dans ces conditions, les syndicats, autant aux États-Unis qu'au Canada, attisent le nationalisme économique, et encouragent les travailleurs à se ranger derrière leur «propre» classe dirigeante en appui à des mesures protectionnistes dont la logique mène à la guerre.

Jerry Dias, le chef du plus important syndicat du secteur privé, Unifor, a fait appel au gouvernement Trudeau pour «combattre le feu par le feu». Dénonçant Trump comme un intimidateur, Dias a ajouté, «C'est très clair pour nous que si le Canada n'est pas exempté des tarifs américains... alors le Canada devrait se retirer de la table de l'ALÉNA.»

Dias parle au nom d'une organisation qui, tout comme le syndicat de l’UAW américain dont elle s'est séparée en 1985, attise systématiquement le nationalisme, tout en s'intégrant à la direction des entreprises, en imposant des concessions et de suppressions d'emplois aux travailleurs.

De plus, Dias et Unifor ont développé des liens étroits avec les libéraux de la grande entreprise et sont des partisans clés des gouvernements libéraux fédéral et provincial d'Ontario. L'appel du président d'Unifor pour que le Canada réponde aux tarifs de Trump par le «feu» a été lancé de Mexico City, où il prenait part aux dernières négociations de l'ALÉNA en tant que conseiller du gouvernement.

La bureaucratie syndicale procapitaliste est hostile envers l'émergence d'un mouvement de la classe ouvrière internationale contre l'austérité et la guerre et est déterminée à se ranger derrière l'élite dirigeante dans la lutte mondiale pour les marchés, les ressources et les avantages stratégiques.

La promotion de mesures de guerres tarifaires par Dias fait écho à la position adoptée par ses homologues de la bureaucratie syndicale américaine. Richard Trumka, président de l’AFL-CIO, a accueilli l'annonce de tarifs de Trump, la décrivant comme un «bon premier pas pour résoudre le problème de la tricherie commerciale». Trumka a explicitement salué Trump pour «l'application» d'une loi de 1962 permettant au président de bloquer des importations pour des raisons de sécurité nationale.

Leo Gerard, le président du syndicat United Steelworkers, a accueilli les tarifs, affirmant qu'ils viseraient les «tricheurs» en Chine et protégeraient les «emplois américains». En des mots qui auraient bien pu être exprimés par le président américain fascisant, Gerard a dit, «Certains de ces idiots disent que nous sommes sur le point de lancer une guerre commerciale, eh bien nous sommes déjà en guerre commerciale, et on ne fait que se mettre à l’aise.»

Cependant, Gerard, dont le syndicat inclut des travailleurs au Canada, s'est opposé à l'application des tarifs à des alliés militaires stratégiques, comme le Canada et l'Australie, ajoutant, «Nous ne voulions pas, et n'avons pas demandé à l'administration, d'aliéner ces pays qui ne trichent pas.»

Le rôle des syndicats en tant que complices nationalistes de ces patrons et gouvernements capitalistes ne pourrait être plus clair. Alors que la guerre commerciale est de retour sans égale depuis les années 1930, établissant les bases d'un conflit militaire entre les grandes puissances, les syndicats répandent du poison nationaliste pour diviser la classe ouvrière et persuader les travailleurs de s'aligner derrière leur propre bourgeoisie dans sa poursuite effrénée de profits.

(Article paru en anglais le 7 mars 2018)