La grève des enseignants en Virginie-Occidentale et la rébellion contre les syndicats

Par Joseph Kishore
7 mars 2018

Tout conflit social majeur révèle dans le mouvement des masses populaires la nature des tendances et des organisations politiques, tandis qu’il met à l’épreuve et évalue la validité des conceptions politiques. Tel est le cas de la grève des enseignants en Virginie-Occidentale.

Le débrayage de plus de 30 000 enseignants et personnels scolaires dans l’État, qui entame maintenant son neuvième jour, est en expansion. Hier, des milliers de travailleurs se sont rendus à Charleston, avec de longs défilés de travailleurs qui serpentaient autour du Capitole. Comme preuve supplémentaire d’un mouvement en développement de la classe ouvrière, 1 400 travailleurs des télécommunications de Frontier en Virginie-Occidentale et dans certaines parties de la Virginie ont débrayé dimanche matin.

Il y a un sentiment croissant partout dans l’État et au-delà en faveur d’une grève générale, et la position courageuse prise par les enseignants de la Virginie Occidentale est suivie de près et soutenue par les travailleurs du monde entier.

L’escalade des conflits de classe réfute tous ceux qui ont proclamé la mort de la classe ouvrière et la fin de la lutte des classes, prétendument remplacées par des conflits centrés sur la race, le genre et l’orientation sexuelle. Non seulement la classe ouvrière existe, mais elle reprend son intervention énergique dans le cours de l’histoire.

Les développements en Virginie-Occidentale sont particulièrement importants parce que les travailleurs de l’État, qui sont majoritairement blancs, ont été mis par les démocrates dans le « panier des déplorables » (selon les mots de Hillary Clinton). Selon les partisans de la politique identitaire, ces travailleurs sont « privilégiés », bénéficiant d’un système de « suprématie blanche » et, s’ils se trouvent être des hommes, du « patriarcat ». En fait, les préoccupations de ces travailleurs sont les préoccupations de toute la classe ouvrière, de toutes les ethnies et de tous les genres.

Parmi les nombreux problèmes révélés par la grève en Virginie-Occidentale, il y a la relation entre

la classe ouvrière et les syndicats. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) a conclu au début des années 1990 – à la suite d’une vague de trahisons menées par les syndicats américains, y compris les mineurs en Virginie-Occidentale et des trahisons similaires au niveau international – que les syndicats ne pouvaient plus être considérés comme des organisations des travailleurs. Leur réponse à la mondialisation de la production et au déclin du capitalisme américain, enracinée dans leur histoire et leur programme nationaliste et pro-capitaliste, était d’adopter le corporatisme et de collaborer avec le patronat et l’État pour éliminer les emplois et réduire le niveau de vie de la classe ouvrière.

Comme l’a expliqué en 1993 la Workers League, le prédécesseur du Parti de l’égalité socialiste, « Le rôle de ces appareils bureaucratiques dans tous les pays a été transformé de celui de faire pression sur les employeurs et l’État pour qu’ils fassent des concessions aux travailleurs, en celui de faire pression sur les travailleurs pour qu’ils fassent des concessions aux employeurs. » La croissance de la lutte de classe, a insisté la Workers League, amènerait les travailleurs à entrer en conflit de plus en plus direct et ouvert avec ces organisations anti-ouvrières.

Cette analyse a été entièrement confirmée par les développements en Virginie-Occidentale. Dès le début, la grève a émergé en dehors de et de plus en plus en rébellion contre les syndicats – dans ce cas, les affiliés au niveau de la Virginie-Occidentale de la Fédération américaine des enseignants (AFT) et de l’Association nationale de l’éducation (NEA).

La grève a éclaté le mois dernier suite aux discussions que les enseignants ont eues dans leurs écoles, particulièrement dans les comtés miniers appauvris du sud. Elle n’a pas été conçue dans les bureaux des bureaucrates syndicaux. En réponse aux débrayages locaux et à une vague de soutien parmi les enseignants à travers l’État, les syndicats ont appelé une grève de deux jours, qui, espéraient-ils, laisserait l’ardeur des grévistes s’épuiser et leur permettrait de conclure un accord avec le gouverneur et les législateurs de l’État.

La grève a ensuite été prolongée de deux jours avant que les syndicats ne reviennent avec un accord pourri et appellent les enseignants à retourner au travail. Encore une fois, les enseignants ont tenu des réunions impromptues dans tout l’État et ont voté pour rejeter le retour au travail. Maintenant, les dirigeants syndicaux conspirent avec les politiciens démocrates et républicains pour trouver un moyen de mettre fin à la grève et imposer une défaite aux enseignants.

À tout prix, les syndicats veulent empêcher une mobilisation plus large. Interrogé hier par un journaliste si les syndicats organiseraient des grèves dans les 49 autres États du pays, la présidente de l’AEN, Lily Eskelsen Garcia, a répondu catégoriquement : « Non ! » Ce faisant, elle ne faisait que suivre le principe exposé par David Frederick, avocat de l’AFSCME, devant la Cour suprême des États-Unis, quand il a déclaré que « la sécurité syndicale est la contrepartie de l’absence de grèves ».

La grève en Virginie-Occidentale est un nouveau développement du même conflit entre les travailleurs et l’appareil syndical, qui a émergé dans chaque lutte significative de la classe ouvrière. Les syndicats ont œuvré pour éliminer toute résistance organisée contre l’assaut de la classe dirigeante. Lorsqu’ils ont été incapables d’empêcher une grève ou une manifestation – les manifestations de masse au Wisconsin en 2011, les enseignants de Chicago en grève en 2012, la grève des chauffeurs d’autobus scolaires de New York en 2013, la gréve des raffineries en 2015, la grève de Verizon et la campagne d’arrêts-maladie des enseignants de Detroit en 2016, entre autres – les syndicats ont isolé les travailleurs et imposé des défaites.

La grève en Virginie-Occidentale fait également suite à la rébellion des travailleurs de l’automobile en 2015 contre le syndicat United Auto Workers (UAW), notamment le premier rejet en 33 ans par les travailleurs d’une convention nationale soutenue par le syndicat (chez Fiat Chrysler). L’UAW n’a pu forcer l’adoption de l’accord qu’au moyen d’une combinaison de mensonges, de fraudes et de menaces.

Des masses d’ouvriers commencent à reconnaître qu’ils affrontent dans les syndicats non pas leurs représentants, mais leurs ennemis déterminés. Pourquoi devraient-ils continuer à soutenir financièrement et à accepter la discipline d’organisations qui agissent activement contre eux ?

Plus la classe ouvrière s’affirmera, plus les efforts des syndicats pour réprimer ses luttes seront violents, et plus il sera évident que les travailleurs seront obligés de former des organisations indépendantes, des comités d’usine, des comités de lieu de travail et de quartier, afin de coordonner leurs luttes et de faire converger les diverses expressions d’opposition en un mouvement politique unifié contre le gouvernement et le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 6 mars 2018)