«Nous devons savoir que nous menons la même lutte»

Des enseignants en grève des collèges communautaires de l'Ontario prennent la parole

Par nos journalistes
11 novembre 2017

Depuis près d'un mois, 12.000 professeurs, instructeurs, conseillers et libraires des collèges communautaires de l'Ontario sont en grève pour des augmentations de salaire après plusieurs années de «retenues», pour plus de liberté académique et la sécurité de l'emploi pour les travailleurs précaires contractuels.

La presse corporatiste a décrit les revendications des travailleurs en grève comme étant obstinées et déraisonnables. D'autre part, le College Employer Council (CEC) a été dépeint comme un participant aux négociations équitable et exaspéré, dont la principale considération de ses membres serait le bien-être du demi-million d'étudiants de la province. La vérité est que cet organisme de gestionnaires et administrateurs bien rémunérés est déterminé à maintenir les conditions de travail précaires et les bas salaires qui détruisent le système collégial pour les étudiants tout comme pour les enseignants.

Dans les derniers jours, le gouvernement libéral provincial, qui a criminalisé les grèves des travailleurs à plusieurs reprises, a signalé qu'il était prêt à interdire la grève. Encouragé par l'appui du gouvernement et les reculs syndicaux à la table des négociations, le CEC se munit de lois anti-ouvrières pour forcer les grévistes à voter sur son offre «finale»: une suggestion de convention collective qui ne répondrait à aucune de leurs revendications.

Les pensées et perspectives des travailleurs eux-mêmes ne sont représentées presque nulle part. Les commentaires routiniers de représentants du Syndicat des employés de la fonction publique de l'Ontario (SEFPO) ne visent pas la mobilisation des travailleurs afin de lutter pour leurs revendications tout à fait justifiées, mais l'atteinte d'un accommodement avec les employeurs et l'imposition d'une entente pourrie à ses membres. Le SEFPO a admis la faillite de sa propre direction en annonçant que la question de la sécurité de l'emploi ne serait pas résolue par la grève actuelle, mais serait plutôt reléguée à un comité pour être reconsidérée.

Les éducateurs sur les piquets de grève au George Brown College à Toronto étaient avides de partager leurs impressions de la grève avec une équipe de journalistes du WSWS.

Des éducatrices en grève du George Brown College

«La grève concerne la prise d'une position de principe par rapport aux droits des travailleurs», a commencé un professeur à temps plein du département des services sociaux et communautaires de ce collège.

«Cette grève est contre la précarité dans l'éducation postsecondaire, mais également partout ailleurs», a-t-il continué. «C'est lié à la capacité de travailler avec dignité dans le système éducationnel. C'est lié à la possibilité d'offrir une éducation de qualité, et c'est lié à la santé et viabilité plus larges de toutes nos communautés. Ceci est une grande lutte qui a de nombreux et vastes objectifs.»

Ed Ksenych, un professeur à temps plein de sociologie, a parlé de l'omniprésence des contrats à temps partiel et le contrôle administratif du curriculum: les deux questions principales de la grève.

«L'une des décisions qu'ils ont prises est d'embaucher de plus en plus d'employés contractuels. Quatre cinquièmes des enseignants sont à forfait, et travaillent dans des conditions très précaires», a-t-il expliqué.

«À travail égal, salaire égal! C'est pour quoi nous luttons, pour les enseignants contractuels ou non», a ajouté Ed. «Ils ne reçoivent pas ce que les employés à temps plein reçoivent, même s'ils font le même travail. C'est l'administration qui a fait ça en ne les payant pas pour les évaluations et le temps préparatoire.»

«Je crois qu'une autre raison pourquoi nous sommes en grève est que les enseignants ont été exclus du processus décisionnel, surtout en ce qui concerne notre travail et la recherche.»

Ed Ksenych

En réponse à une question concernant les conditions pour les employés contractuels, un professeur à temps partiel dans le programme de travail social a décrit la situation que subissent 81% des instructeurs qui font partie de cette catégorie. «Nous sommes embauchés tous les quatre mois, ou pas», a-t-il expliqué. «C'est impossible de savoir à l'avance jusqu'au moment où on reçoit le contrat et on le signe. On pourrait être embauché pour le même cours cinq fois de suite, et ensuite quelqu'un d'autre pourrait l'avoir, et il n'y a vraiment aucun recours. Il est possible d'avoir de nouveaux cours chaque session.»

«Chaque fois qu'on donne un nouveau cours, c'est une courbe d'apprentissage intense pour l'instructeur. C'est un défi. C'est des soirées et des fins de semaine. Il reste très peu de temps pour se reposer.»

«Ça affecte la classe en fin de compte», a-t-il ajouté. «On doit prendre des raccourcis parfois. Comment pouvons-nous apprendre la matière que l'on veut enseigner de façon à pouvoir maîtriser notre sujet dans la salle de classe, et en même temps faire des commentaires utiles, et tout ça avec une charge énorme?»

Chris, un conseiller, a ajouté: «Les employés contractuels ne reçoivent pas beaucoup d'assistance pour la préparation des cours. On leur donne la description du cours et on leur dit “vas-y et développe tout le cours.” Mais ils ne sont payés que pour les neuf heures qu'ils passent en classe.

«Alors, oui, tu reçois 80 dollars l'heure pour ces neuf heures. Mais c'est rongé par les 20 heures supplémentaires par semaine durant lesquelles tu dois travailler pour préparer les cours.»

Chris et Ashley

Soulignant la question politique plus large liée aux attaques contre l'éducation publique et contre les droits démocratiques, un professeur de travail social a commenté: «Quand on est précaire, on a peur de se lever pour les valeurs et principes de l'éducation publique par crainte de finir sur une liste noire.»

«L'éducation postsecondaire, qu'il s'agisse de l'université ou du collège, ce sont des espaces démocratiques. Nous produisons des populations de futurs dirigeants d'une société démocratique. Mais si on a peur de se tenir debout pour les principes d'équité, de justice sociale, de pensée critique, alors on n'aura pas ses valeurs dans nos sociétés futures. On dé-démocratise notre société. C'est ce que nous combattons. Tout est relié.»

«La grève est un moment clé en Ontario», a noté sa collègue. «Nous tentons de créer des opportunités pour que le public comprenne. Je prends le bus, quelqu'un me demande pourquoi nous sommes en grève, je leur réponds: “Ah, savez-vous que nous avons 81% de temps-partiels?” Et les gens dans le bus réagissent, “Quoi!” C'est incroyable que ce soit ainsi que fonctionne notre système d'éducation.»

Dans une tentative d'opposer les étudiants à leurs professeurs, les médias ont donné de l'attention à une campagne de plusieurs associations étudiantes qui demandent que les deux parties arrivent rapidement à une entente.

Des enseignants en grève du George Brown College

Pour Ed Ksenych et ses collègues, les pressions auxquelles font face les étudiants sont profondément liées aux problèmes que soulèvent les revendications de la grève.

«Je ne fais pas ça pour moi», a-t-il dit au WSWS. «J'ai voté pour aller en grève pour les enseignants contractuels et parce que j'ai été de témoin de ce que mes étudiants doivent endurer, pas seulement récemment, mais depuis de nombreuses années.

«L'une des pires choses qui est arrivée est l'intensification de l'enseignement et de l'apprentissage:le raccourcissement des semestres, donner plus de travail aux étudiants. Nous avons observé que nos étudiants ne gèrent pas bien ça. Les problèmes de santé mentale augmentent. Je les vois lutter contre le sommeil en classe, juste parce qu'ils travaillent en même temps qu'ils essayent d'obtenir un diplôme.

«Si l'on regarde l'étymologie du mot “école”, ça vient du mot grec pour loisir. C'est bien la chose que nos étudiants n'ont pas. Nous l'avions dans notre génération. Nous avions le temps d'apprendre. Maintenant tout est tellement sous pression que les étudiants sont en immense détresse. Surtout une détresse au niveau du temps, mais aussi une détresse économique.»

Shelly Mehta, une professeure de l'éducation à l'enfance, a souligné que les éducateurs de la base mettent la priorité sur leurs étudiants, malgré des ressources souvent inadéquates.

«Notre département fait tout pour accommoder les étudiants», a-t-elle dit. «D'autres départements font la même chose, nous faisons vraiment tout pour servir nos étudiants, mais c'est difficile. Je coordonne la première année du programme, et ajouter soixante-dix étudiants à ma charge avec le même nombre d'heures c'est dur, parce que le travail augmente, et ça épuise. Il y a quelques étudiants qui m'inquiètent personnellement. Ces cours sont leur filet social, et ils ne sont pas là, alors je m'inquiète pour eux.»

Rachel Brophy et Shelly Mehta

La collègue de Shelly, Rachel Brophy une professeure du même département, a exhorté les étudiants à se joindre à leur lutte.

«J'aimerais qu'ils soient plus impliqués, parce que ce genre de solidarité renforcerait la lutte», a-t-elle dit. «Ce qui arrive ici a un tel impact pour eux en tant qu'étudiants, mais il y aura également un impact quand ils travailleront.»

Lorsqu'on lui a demandé comment les éducateurs et la classe ouvrière en son ensemble pouvaient développer la lutte contre l'austérité capitaliste, devant l'accumulation des défaites et des luttes isolées, Rachel a répliqué, «Nous devons savoir que nous menons la même lutte, nous combattons les mêmes problèmes sur nos lieux de travail même si nous travaillons pour des institutions différentes. C'est une lutte de force de travail, en termes de travail contractuel, salaires décents, et stabilité d'emploi.

«C'est peut-être une leçon qui nous apprend que nous devons collaborer: un front unique.»

(Article paru en anglais le 9 novembre 2017)