Trump déclenche le processus de renégociation de l'ALÉNA

Par Roger Jordan
24 mai 2017

Par une lettre envoyée aux législateurs jeudi dernier, le représentant américain pour le commerce, Robert Lighthizer, a officiellement déclenché la période de consultation de 90 jours qui est requise avant d'entamer la renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA). Le président Donald Trump avait placé la réouverture de cet accord au cœur de sa campagne électorale de l'année dernière et l'enclenchement du processus a été précédé durant les derniers mois d'une intensification par l'administration Trump des tensions avec le Mexique et le Canada, y compris de sa menace en avril d'éliminer carrément l'ALÉNA.

De façon démagogique, Trump s'en était pris au Mexique durant la campagne électorale présidentielle, l'accusant de voler des emplois aux États-Unis et, depuis son arrivée au pouvoir, avec le plein appui de la bureaucratie syndicale droitière, a concrétisé son programme «Acheter américain, embaucher américain». Cela revient à offrir des baisses d'impôt et d'autres avantages aux grandes sociétés pour les inciter à conserver et développer leur production dans des usines américaines, grâce aux bas salaires et aux faibles avantages sociaux, s'il y en a.

La lettre de Lighthizer affirme que l'objectif des pourparlers est d'améliorer «les opportunités des États-Unis» en modernisant certaines parties de l'accord qui sont «désuètes». Lighthizer a exprimé des inquiétudes quant aux droits de propriété intellectuelle, aux sociétés d'État et au régime douanier. Il a aussi promis de casser le chapitre 9 de l'accord, qui exige la nomination d'un jury constitué de deux juges qui trancheraientt dans des litiges d'antidumping survenant entre les membres de l'ALÉNA.

Washington tente de renégocier l'ALÉNA afin de renforcer les intérêts des sociétés américaines par l'adoption de mesures de nationalisme économique et de protectionnisme. Trump a clairement affirmé qu'il ne s'agissait pas seulement d'un enjeu commercial en Amérique du Nord, mais la base de la campagne internationale agressive de Washington pour conserver sa position hégémonique devant ses rivaux émergents, surtout la Chine et l'Allemagne. La stratégie de l'«Amérique d'abord» de Trump ne se limitera pas qu'à des négociations commerciales et des initiatives diplomatiques. Elle est étroitement liée au recours de plus en plus transparent aux provocations militaires dangereuses par l'administration Trump, que ce soit au Moyen-Orient dans le cas de la Syrie, ou en Asie-Pacifique dans le cas de la Corée du Nord.

Le lien étroit qui existe entre le protectionnisme économique et la dépendance de plus en plus grande au recours à la force militaire par Washington a été mis en évidence par le langage qu'ont utilisé les représentants des États-Unis pour décrire les pourparlers. Wilbur Ross, le secrétaire du Commerce de Trump, a déclaré plus tôt ce mois-ci au sujet des lois commerciales que l'administration Trump allait les «appliquer plus strictement que toute administration précédente» et a ajouté que Washington allait exiger un «échéancier beaucoup plus agressif» qu'à l'habitude dans le processus de renégociation de l'ALÉNA.

Le mois dernier, Ross s'en était pris au Mexique pour avoir permis l'entrée de marchandises chinoises pas chères au pays, qui auraient ensuite été, selon lui, amenées à l'intérieur des États-Unis. «Le principe d'un accord commercial est de construire une clôture autour des participants à l'intérieur pour leur donner un avantage sur ceux qui sont à l'extérieur», a-t-il déclaré.

La renégociation de l'ALÉNA se déroule dans le contexte d'une montée spectaculaire du protectionnisme économique à travers le monde au cours des derniers mois. Des représentants de l'administration Trump, dont le secrétaire du Trésor Stephen Mnuchin, soutiennent qu'une référence, même symbolique, au besoin de combattre le protectionnisme dans le texte des accords conclus lors de récentes rencontres internationales sur l'économie, dont la réunion des ministres des Finances du G7 en Allemagne et celle du FMI au printemps, doit être retirée. Cela a entraîné une vive montée des tensions entre les États-Unis et l'Europe, surtout avec l'Allemagne – laquelle dépend considérablement de ses exportations – qui a critiqué les politiques de Trump et menacé de répliquer si Washington imposait des droits de douane.

Les pourparlers de l'ALÉNA seront encore plus incertains en raison de la crise politique qui fait rage à Washington: un avocat indépendant a d'ailleurs été nommé cette semaine pour superviser l'enquête sur les présumés liens qui existeraient entre l'administration Trump et la Russie. On ne peut exclure la possibilité que l'administration Trump, devant l'assaut de plus en plus intense des démocrates et de sections considérables de l'appareil militaire et de renseignement, effectue un changement abrupt de politique en exploitant par exemple certaines tensions pour attaquer ses rivaux économiques et faire diversion quant à ses problèmes internes.

Au même moment, des sections du Parti démocrate défendent, tout autant que l'administration Trump, l'adoption de mesures protectionnistes. Le sénateur démocrate Ron Wyden a sévèrement critiqué la lettre de Lighthizer pour ne pas aller assez loin, se plaignant qu'elle était «bien trop vague».

La très grande majorité des sociétés américaines s'opposent à ce que l'accord soit abandonné. Le secteur manufacturier, et surtout l'industrie de l'automobile, a développé des chaînes logistiques au-delà des frontières, y compris des usines dans les trois États membres, depuis la signature de l'accord au début des années 1990.

Mais en dépit de ces volontés, les tensions protectionnistes attisées au cours des derniers mois pourraient être difficiles à maitriser. Le jour même où Lighthizer envoyait sa lettre au Congrès, le département du Commerce a annoncé le déclenchement d'une enquête antidumping contre la société canadienne Bombardier. L'avionneur américain Boeing prétend que les avions C-Series de la société basée à Montréal contreviennent aux lois antidumping. En réaction à cette annonce, le gouvernement canadien a menacé de suspendre l'achat de 18 chasseurs Super Hornet de Boeing.

Plus tôt ce mois-ci, Trudeau a affirmé que son gouvernement allait étudier la possibilité d'empêcher les sociétés américaines d'exporter du charbon thermique à travers le port de Vancouver en Colombie-Britannique.

La dispute entourant Bombardier fait suite à des commentaires de Trump en avril dans lesquels il avait dénoncé la gestion de l'offre de l'industrie laitière canadienne parce qu'elle traitait injustement les agriculteurs américains. Ross avait ensuite imposé des droits de douane de 24% sur les importations de bois d'oeuvre (un différend commercial qui dure depuis longtemps entre les États-Unis et le Canada).

Trump a ensuite rapidement menacé de se retirer de l'ALÉNA si les négociations n'allaient pas en sa faveur. Un décret présidentiel aurait été rédigé par le conseiller nationaliste d'extrême droite Stephen Bannon et le principal conseiller économique de Trump, Peter Navarro, qui a dirigé les critiques agressives de l'administration contre la Chine et l'Allemagne sur les questions d'économie.

Néanmoins, la bourgeoisie canadienne demeure à très forte majorité d'avis qu'il faille conclure une entente avec les États-Unis, le pays de destination de 75% des exportations du Canada et de 99% de ses exportations de pétrole. La stratégie du premier ministre Justin Trudeau d'établir un étroit partenariat avec Trump n'a pas que l'appui des libéraux, comme le démontre sa nomination de l'ancien premier ministre progressiste-conservateur Brian Mulroney, un ami de Trump, comme conseiller spécial du gouvernement libéral dans ses relations avec l'administration. Trudeau a entre autres promis que les Forces armées canadiennes allaient être encore plus étroitement alignée sur Washington, à travers une participation renforcée dans l'OTAN et la promesse de moderniser le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD).

Ottawa a même indiqué qu'il serait prêt à abandonner le Mexique pour conserver son partenariat militaire stratégique et conclure un nouvel accord commercial avec les États-Unis. S'adressant récemment au Comité des affaires étrangères de la Chambre des communes, Maryscott Greenwood, directrice du Conseil des affaires canadiennes-américaines, a dit aux députés: «S'il est politiquement impossible… pour les États-Unis d'en arriver à une relation économique générale avec le Mexique, pour diverses raisons – politique mexicaine, politique américaine – nous pensons alors qu'“il ne faut pas que cela nous retarde; allons-y avec une négociation bilatérale.”»

Lighthizer a laissé entendre jeudi que cette possibilité était envisagée à Washington. «J'ajouterais que beaucoup de ces négociations seront bilatérales et que beaucoup de ces enjeux sont bilatéraux, mais nous espérons en arriver à une structure qui ressemble à ce que nous avons maintenant», a-t-il déclaré. «Si cela s'avère impossible, nous procéderons autrement.»

Les représentants du Mexique ont réagi en accueillant les pourparlers avec précaution. L'économie mexicaine, dont les exportations comptent pour le tiers, dépend énormément de son accès au marché américain. Les gouvernements successifs ont offert les travailleurs mexicains comme main-d'oeuvre à bon marché pour les sociétés américaines et canadiennes, qui ont grossi leurs investissements sous l'ALÉNA. «Nous avons une préférence: l'accord est trilatéral et doit continuer de l'être», a dit à Washington le ministre des Affaires étrangères mexicain Luis Videgaray.

Un rôle central pour faciliter la montée du nationalisme économique et du protectionnisme est joué par les syndicats, qui sont devenus au cours des trois dernières décennies le prolongement du patronat et de l'État et qui ont réagi à la mondialisation en divisant les travailleurs d'Amérique du Nord selon les frontières nationales. Le programme économique réactionnaire de Trump a l'appui des syndicats, y compris l'United Auto Workers (UAW, Travailleurs unis de l'auto) et l'United Steelworkers (Métallos), dont le président Leo Gerard avait été invité le mois dernier à la Maison-Blanche lorsque Trump avait signé un décret présidentiel déclenchant une enquête sur le dumping de produits d'acier étranger.

Au Canada, les principaux syndicats comme Unifor soutiennent que la renégociation de l'ALÉNA offre la possibilité de renforcer la position des sociétés canadiennes. Le Nouveau Parti démocratique, aligné sur les syndicats, vient de conclure une campagne électorale de droite en Colombie-Britannique au cours de laquelle il a défendu un programme de protectionnisme économique qui aurait facilement pu obtenir l'appui de Trump.

(Article paru en anglais le 22 mai 2017)