La classe dirigeante canadienne se prépare à la renégociation de l’ALÉNA

Par Roger Jordan et Keith Jones
28 janvier 2017

La classe dirigeante canadienne est devenue de plus en plus inquiète dans les derniers jours devant le fait que les personnes nommées par le président américain Donald Trump et ses autres hauts conseillers ont régulièrement déclaré que la réouverture de l'Accord de libre-échange nord-américain était une priorité de la nouvelle administration. 

La menace que pose la politique protectionniste des «États-Unis d'abord» aux plus proches voisins géographiques des États-Unis a été soulignée par le témoignage du probable futur secrétaire au Commerce de Trump, Wilbur Ross, dans le cadre de son audience d'approbation. L'ancien requin de la finance, qui est reconnu pour avoir imposé des coupes majeures dans les emplois et les salaires des travailleurs de l'acier, a dit: «L'ALÉNA est logiquement la première chose dont il faut s'occuper.» 

Ross a fait savoir clairement que toutes les clauses de l'accord commercial de 1994 entre les États-Unis, le Canada et le Mexique sont sujettes à être renégociées et que les États-Unis pourraient abandonner ce que Trump a régulièrement qualifié de «pire accord commercial de l'histoire», si Washington n'était pas satisfait des changements. 

«Tous les aspects de l'ALÉNA seront sur la table», a dit Ross, qui a ajouté qu’«il n'y aura pas d'accord tant qu'on ne se sera pas mis d'accord sur tout». 

Ross a aussi indiqué que l'administration Trump voit la réorganisation du bloc commercial nord-américain mené par les États-Unis – ou ce que Ross a appelé «notre territoire» – comme étant la première salve d'un programme plus large de guerre commerciale internationale. «Nous devons solidifier les relations de la meilleure façon possible dans notre territoire», a dit Ross, «avant que nous nous tournions vers d'autres États». 

Trump parle au nom de la faction de la classe dirigeante américaine qui croit que les États-Unis devraient prioriser la confrontation économique et, si nécessaire, armée, directe avec la Chine dans l'Asie-Pacifique, même si cela requiert un arrangement temporaire avec la Russie. Le nouveau président a juré d'imposer de lourds tarifs sur les importations des produits chinois à moins que Beijing ne fournisse un accès plus grand à son marché pour les sociétés et les produits manufacturés des États-Unis. Il a même signalé que les États-Unis étaient prêts à exercer un marchandage géopolitique explosif en reniant la «Politique d'une seule Chine». 

Trump s'en est aussi pris à l'Union européenne. Il a déclaré qu'il est pour son éclatement et a dénoncé l'Allemagne pour pratiques commerciales inéquitables. 

Ross ne s'est pas gêné pour expliquer dans le détail les implications agressives de la politique commerciale de Trump. Il s'est vanté du récent effondrement de la valeur du peso mexicain et du dollar canadien qui s'est affaibli davantage. «Le président élu, a dit Ross, a fait un travail merveilleux pour préparer les autres pays [avec] qui nous allons négocier les changements qui s'en viennent. Le peso n'a pas baissé de 35 pour cent par hasard. Même le dollar canadien a quelque peu diminué – ce qui n'est pas non plus un hasard. Il a fait une partie du travail que nous devons faire afin d'obtenir de meilleurs accords commerciaux.» 

La remise en question par Washington de l'ALÉNA représente une menace particulièrement grave pour la classe dirigeante mexicaine. Elle a obtenu des investissements substantiels des géants mondiaux de l'automobile et d'autres grandes sociétés dans les dernières années sur la base de la main-d'œuvre bon marché et des conditions d'exploitation qu'elle gouverne.

Ross et le candidat de Trump au poste de secrétaire du Trésor, le gestionnaire de fonds spéculatif Steven Mnuchin, prétendent que les mesures protectionnistes des États-Unis vont seulement cibler les pays qui auraient des pratiques commerciales inéquitables. Lors de son audience d'approbation, Mnuchin a dit que l’administration Trump n’appuierait pas une initiative protectionniste commanditée par Paul Ryan, le président de la Chambre des représentants, qui aurait pour effet d’imposer un tarif de 20 pour cent sur toutes les importations. «Je pense que nous devons donner l’accès à notre marché à ces pays qui jouent le jeu et respectent les règles et donne à tout le monde une chance de concurrencer», a dit Mnuchin. «Ceux qui ne le font pas ne doivent pas s’en tirer sans conséquence. Ils doivent être punis et sévèrement.»

Ces remarques et d’autres du même genre ont été interprétées par le gouvernement canadien et l’élite comme un indicateur qu’ils pourront développer, s’ils jouent bien leur carte, une relation de travail étroite avec ce qui est l’administration américaine la plus à droite de l’histoire.

Assisté par l’ancien premier ministre progressiste-conservateur, Brian Mulroney, le gouvernement libéral a tenu des pourparlers approfondis au cours des deux derniers mois avec de proches conseillers de Trump, incluant son gendre, Jared Kushner, et son stratège en chef, Steve Bannon.

Le Canada tente de courtiser l’administration Trump en offrant de coopérer encore plus étroitement au niveau militaire et sécuritaire – c’est-à-dire un appui pour les guerres impérialistes américaines et leurs offensives militaires stratégiques partout dans le monde.

Le premier ministre Justin Trudeau et ses libéraux ont aussi signalé à Washington qu’ils sont prêts à jeter le Mexique par-dessus bord et à forger un pacte commercial avec Trump basé sur le retour à l’Accord de libre-échange de 1989 entre le Canada et les États-Unis, le prédécesseur direct de l’ALÉNA.

Néanmoins, le gouvernement canadien et la grande entreprise demeurent inquiets que le Canada puisse subir les répercussions de toute renégociation de l’ALÉNA. Le Canada et les États-Unis sont déjà embourbés dans une série de différents conflits commerciaux, y compris au niveau du bois d’œuvre canadien et des exportations américaines de gypse. Les géants canadiens du pétrole craignent également que l’administration Trump n’adopte des mesures pour favoriser la production de schiste bitumineux.

Mais plus fondamentalement, la grande entreprise canadienne craint d’être éprouvée par une guerre commerciale provoquée par Trump impliquant les États-Unis, la Chine, l’Allemagne et d’autres grandes puissances.

La banque centrale du Canada a annoncé la semaine dernière qu’elle maintenait son taux d’intérêt directeur à 0,5%. Mais le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a averti que «d'éventuelles mesures commerciales protectionnistes au sud de la frontière auraient certes des conséquences appréciables» pour l’économie canadienne et qu'une «baisse des taux restait possible». Sa déclaration a immédiatement fait chuter le dollar canadien à 75,42 cents US, en baisse de 1,16 cent US.

Suite au remaniement ministériel plus tôt ce mois-ci, qui visait à remettre à l’avant-plan les relations Canada-États-Unis, Trudeau a nommé un ancien général des Forces armées canadiennes, le lieutenant-général Andrew Leslie, au Comité du Cabinet sur les relations Canada-É-.U. Leslie, qui a dirigé les forces armées en Afghanistan, sera également le secrétaire parlementaire de la nouvelle ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui est chargée de superviser les relations commerciales avec les États-Unis.

Du temps où il servait dans les FAC, Leslie aurait apparemment développé d’étroits liens avec le lieutenant-général Michael Flynn, le nouveau conseiller à la sécurité national de Donald Trump, ainsi qu’avec le nouveau secrétaire à la Défense, le général du corps des Marines James Mattis.

Résumant directement les raisons derrière la nomination de Leslie, un responsable du gouvernement libéral a dit au Globe and Mail, «nous avons conclu que les deux types de personnes sur lesquelles s’appuient ces hommes (Trump et le vice-président Pence) sont des milliardaires et des généraux. Nous voulons placer Leslie dans une position où il pourra avoir de bonnes relations dans un rôle de responsable. Il connaît tous ces gens [de l’armée].»

Dans le National Post, John Ivison écrivait la semaine dernière que les discussions au sein du gouvernement Trudeau sont bien avancées en ce qui concerne les changements nécessaires à apporter dans la position du Canada sur l’armée et la sécurité afin d’«apaiser» Trump et d’assurer l’accès privilégié du Canada au marché américain. «Des sources suggèrent, écrivait Ivison, que des dépenses supplémentaires dans la défense seraient nécessaires pour convaincre Trump que le Canada fait sa juste part comme allié de l’OTAN.»

L’arrivée du milliardaire autoritaire Donald Trump à la présidence américaine, ainsi que sa promotion, sous la bannière des «États-Unis d’abord», d’un nationalisme économique similaire au programme des années 1930 qui a provoqué des guerres commerciales et agi comme précurseur immédiat de la Deuxième Guerre mondiale, souligne la crise historique du capitalisme et l’urgence pour la classe ouvrière internationale d’imposer sa propre solution socialiste.

Mais les syndicats, qui au Canada comme aux États-Unis ont étouffé la lutte de classes pendant des décennies et qui, dans le but s’assurer la «compétitivité» des entreprises ont imposé une série de reculs et de suppressions d’emploi après l’autre, se sont plutôt ralliés au programme protectionniste de Trump.

Le Syndicat des Métallos (United Steelworkers, USW), qui prétend représenter les travailleurs au Canada et aux États-Unis, fait pression pour que Trump conclue une entente avec Trudeau portant sur une politique commerciale nord-américaine au niveau de l’acier et de l’aluminium qui ciblerait les producteurs de Chine et d’ailleurs. Leo Gerard, le président d’origine canadienne de l’USW, a salué le choix de Ross comme secrétaire du Commerce sous Trump, notant que Ross et l’USW entretiennent une relation de travail de longue date, c’est-à-dire dans la restructuration de l’industrie de l’acier aux dépens des travailleurs à travers l’imposition de concessions et de fermetures d’usine.

Unifor, qui avec ses quelque 300.000 membres est le plus important syndicat industriel au Canada, soutient également la réouverture de l’ALÉNA. Le président d’Unifor Jerry Dias, qui vient tout juste d’imposer un contrat rempli de reculs aux 23.000 travailleurs de la production employés par les trois grands de l’automobile de Detroit au Canada, a déclaré plus tôt ce mois-ci que «nous devons joindre l’administration Trump dans un front commun et dire “voilà comment nous allons gérer le déséquilibre commercial avec le Mexique”».

L’ALÉNA est un bloc commercial réactionnaire qui a facilité l’assaut sur les salaires et les conditions de travail à travers l’Amérique du Nord, tout en permettant aux multinationales d’empocher encore plus de profits.

Mais la renégociation de l’ALÉNA par Trump, Trudeau et le président mexicain Enrique Peña Nieto ne sera qu’une occasion pour monter davantage les travailleurs nord-américains les uns contre les autres, puis, avec l’aide des syndicats procapitalistes, subordonner la classe ouvrière au programme des élites dirigeantes impérialistes américaines et canadiennes afin de maintenir l’hégémonie de l'Amérique du Nord à travers les guerres commerciales et militaires.

Les travailleurs de l’Amérique du Nord doivent affirmer leurs intérêts de classe communs en s’unissant dans une lutte conjointe contre les élites dirigeantes américaine, canadienne et mexicaine afin d’assurer des emplois et des salaires décents, des soins de santé et une éducation de qualité, et une bonne retraite pour tous. Une telle lutte doit être fondée sur un programme socialiste et internationaliste qui rejette la propriété privée des moyens de production et le système de profit sur lequel repose le capitalisme, et vise à établir des gouvernements ouvriers dédiés à la réorganisation de la société sur une base égalitaire.

(Article paru d'abord en anglais le 21 janvier 2017)

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