Unifor annonce une entente de trahison avec Ford Canada

Par Carl Bronski
4 novembre 2016

Unifor a annoncé avoir conclu une entente provisoire avec Ford Canada mardi matin peu après minuit, évitant sa première grève contre l’un des Trois grands constructeurs automobiles depuis 1996.

Alors que l’échéance fixée à minuit par le syndicat pour déclencher la grève approchait, puis a ensuite été dépassée, Unifor n’a cessé de dire sur son fil Twitter aux 6500 travailleurs des trois usines canadiennes de la société de ne pas quitter le travail et d’attendre les instructions du syndicat.

Peu de temps après, le président d’Unifor, Jerry Dias, accompagné des membres clés de l’équipe de négociation syndicale, dont les représentants des sections locales 200 de Windsor et 707 d’Oakville, a déclaré en conférence de presse que le syndicat avait remporté une «victoire historique», mais n'a offert presque aucune précision à ce sujet.

Le syndicat a donné très peu de détails, même en comparaison des conférences de presse intéressées que le syndicat a tenues pour claironner ses ententes provisoires avec GM et Fiat-Chrysler.

Dias a affirmé que le syndicat avait obtenu 700 millions de dollars en investissements «qui allaient sauver des emplois». Ces investissements, a-t-il dit, vont remettre sur pied l’usine d’Essex Engine, la faisant passer de ce qu’il a appelé une usine de niveau «C» à une usine de niveau «A» dans la chaîne de production de Ford, et placer l’usine d’assemblage d’Oakville en position pour se voir attribuer de nouveaux produits après 2020. Mais il a évité toute discussion sur l’usine de moteurs de Windsor, la plus vulnérable des trois usines canadiennes de Ford – un aveu tacite qu’elle sera bientôt fermée.

Lorsqu’on l’a pressé de donner plus de détails, Dias s’est caché derrière le besoin de la société de ne pas révéler à ses concurrents quels étaient ses plans et ses coûts.

Le président d’Unifor a déclaré que le syndicat avait réussi à résister à la demande de Ford de «reculer» afin de «compenser» pour les augmentations de salaires des travailleurs de second palier que le constructeur automobile a qualifié d’«imprévues», et dont les bas salaires ont été un facteur clé de motivation pour la récente décision d’investir dans l’usine d’assemblage d’Oakville. En fait, l’entente de quatre ans proposée renforce encore plus le système de salaire à deux paliers selon lequel les travailleurs doivent travailler pendant dix ans avant d’atteindre le salaire de base.

Les dirigeants d’Unifor se sont sentis obligés de dire à plusieurs reprises qu’il y a de «mauvaises choses» dans l’accord proposé et des éléments qu’ils «n’aiment pas». Mais ils ont refusé de donner quelque détail que ce soit à cet effet et indiqué que rien ne serait divulgué avant les réunions de ratification que le syndicat a convoquées pour dimanche prochain.

Ensuite, ces détails seront enterrés – en admettant qu’ils soient même expliqués clairement – dans une brochure du syndicat résumant les «grands points».

Dias a affirmé que la nouvelle entente contient quelque chose qui plaira aux retraités de Ford, tout en refusant de fournir des détails. Cela suggère que la société a décidé d’améliorer légèrement les incitations à la retraite, de sorte que les travailleurs âgés mieux rémunérés pourront être remplacés par de nouveaux employés, permettant du coup à la société d’accroitre ses bénéfices.

L’entente-cadre imposée à GM et Fiat-Chrysler est bourrée de concessions. Elle n’offre aux travailleurs qui n’ont eu aucune augmentation de salaire depuis une décennie que des augmentations finales ne totalisant que 4 pour cent, ce qui équivaut en fait à une réduction de leur salaire réel lorsqu’on tient compte de l’inflation. L’entente-cadre abolit également tout semblant de régime de retraite à prestations déterminées pour les nouveaux employés et ne prévoit qu’une légère augmentation des prestations que pour ceux qui ont pris leur retraite il y a trois décennies ou avant.

Unifor a imposé ces concessions en dépit de la forte opposition de GM et de Fiat-Chrysler en affirmant qu’elles étaient nécessaires pour obtenir des garanties d’investissement dans les opérations automobiles canadiennes. Mais il est vite apparu que la plupart de ces investissements dépendent en fait de programmes d’aide gouvernementaux, c’est-à-dire des subventions.Dias a résumé cette stratégie lors d'une conférence de presse lorsqu’il a dit : «Nous aurons besoin que les gouvernements comprennent le rôle qu’ils doivent jouer» pour «consolider la présence» de l’industrie automobile au Canada.

Les travailleurs de Ford ne doivent pas se fier aux propos de Dias. Les travailleurs de l’automobile doivent voter contre l’accord lors des votes de ratification de dimanche prochain, exiger le texte intégral de tout accord et insister à avoir au moins deux semaines pour l’étudier et débattre de ses dispositions avant la tenue de tout vote.

À l’approche de l’échéance pour déclencher la grève lundi, les dirigeants d’Unifor ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour diviser les travailleurs de Ford, leur mentant sur le contenu des ententes-cadres de chez GM et FCA, attaquant ceux qui s’opposent à l’entente et prononçant toute grève comme futile et contre-productive.

Chris Taylor, président de la section locale 200 de Windsor et président du comité de négociation de l’entente-cadre d’Unifor pour les négociations avec Ford, a intensifié les revendications du syndicat pour un appui à l’entente-cadre pourrie dans un article publié dans le bulletin de sa section locale la semaine dernière. Faisant référence à l’opposition croissante contre l’entente-cadre parmi les ouvriers d’Oakville et parmi une partie de sa propre section, et résolu à envoyer le message que le syndicat ne lèvera pas même le petit doigt dans l’éventualité où les ouvriers ne réussissaient pas à ratifier l’entente, Taylor a déclaré : «Il y en a beaucoup qui n’espèrent rien de mieux que de nous voir échouer et de pouvoir partir en grève. Eh bien, croyez-moi quand je vous dis qu’à ce moment-ci, ce serait certes une solution facile, mais nous ne pouvons pas permettre à quelques voix et aux opinions de quelques-uns de détruire l’avenir de tout le monde.»

L'opposition des travailleurs de Ford n’étant toujours pas ébranlée, Taylor a alors joué la carte de la peur dimanche soir, dénonçant amèrement sur la page Facebook de la section locale 200 le comité de négociation de la section locale 707 (Oakville) pour avoir suggéré que le syndicat devrait essayer d’améliorer l’entente-cadre modèle, en particulier en ce qui a trait aux deux paliers salariaux imposés aux travailleurs. «Les implications d’exiger plus que ce qu’il y a dans l’entente-cadre ont été clairement présentées par Ford, a publié Taylor. La société affirme qu’elle ne fera pas d’affaires dans des conditions où elle paie plus que ses concurrents. Ford est allé plus loin en disant que si jamais il y avait grève pour tenter d’obtenir plus que ce qu’il y a dans l’entente-cadre, elle réfléchirait à l’avenir de ses installations canadiennes et les abandonnerait. Or, ce n’est pas là quelque chose que la direction syndicale, quel que soit son niveau, peut se permettre de risquer.»

Puis en caractères gras, sa déclaration comprend cette mise en garde: «Votre comité de négociation a clairement indiqué qu’il ne permettra pas que nos moyens de subsistance et l’avenir de nos emplois soient mis en péril.» Ainsi, Unifor, fidèle à sa tradition des négociations avec les Trois grands de l’automobile qu’elle poursuit depuis des décennies, a, une fois de plus, roué de coups ses propres membres pour le compte de la direction, montant une usine contre une autre, divisant les membres et signalant clairement que le syndicat allait s’opposer fermement à la grève.

En fait, le fait de faire avaler de force des contrats de concession ne garantit pas les emplois. Les ouvriers de l’usine de camions GM à Oshawa peuvent en effet en attester – leur usine a été fermée quelques mois seulement après qu’un accord de concessions «garantissait» sa survie. Chez Ford St. Thomas, d’immenses concessions combinées à des investissements dans un nouvel atelier de peinture n’ont pas empêché non plus la fermeture totale de l’usine en 2011.

Les plaintes de Taylor's à propos de la possibilité que Ford se retire de la production au Canada si jamais les travailleurs osaient exiger autre chose que de misérables concessions sont une preuve de la faillite de ce syndicat procapitaliste et de sa stratégie nationaliste. La menace de l’entreprise démontre bien que la seule façon pour les travailleurs de l’automobile au Canada d’avoir des emplois décents et garantis est de sortir du cadre de négociation collective imposé par Unifor, en s’unissant avec leurs frères et sœurs de classe au Mexique et aux États-Unis, et en lançant une offensive pour défendre les droits sociaux fondamentaux de tous les travailleurs de l’automobile.

Comme on pouvait s’y attendre, les dirigeants de la section locale 707 ont rapidement abandonné leur opposition professée à l’entente-cadre. Dias a chaleureusement félicité le président de la section locale 707, Dave Thomas, le décrivant comme un bon «joueur d’équipe» lors de la conférence de presse annonçant l’entente de principe, tandis qu’un représentant de la section locale 707 a qualifié l’entente d’«incroyable».

(Article paru d'abord en anglais le 1er novembre 2016)