Postes Canada se prépare à mettre 50.000 travailleurs en lock-out

Par Roger Jordan
8 juillet 2016

Postes Canada a remis le préavis de 72 heures afin d'obtenir le droit légal de mettre en lock-out 50.000 facteurs, trieurs et autres travailleurs des postes et de fermer le service canadien des postes à travers le pays dès aujourd'hui. 

Le préavis est très provocateur et montre clairement que la société d'État Postes Canada est déterminée à aller de l'avant avec ses attaques tous azimuts contre les salaires des postiers, leurs conditions de travail et leurs prestations de retraite. Mais, devant cet assaut frontal, le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) fait tout ce qui est en son pouvoir pour isoler la lutte des postiers, semer des illusions dans le gouvernement fédéral libéral, un gouvernement de la grande entreprise, et empêcher les postiers d'entrer en grève.

Postes Canada tente d'imposer des concessions massives. Cela inclut: l'élimination d'un système de retraites à prestations déterminées pour les nouvelles embauches et son remplacement par un système de retraite à cotisations déterminés; un gel des salaires pour les travailleurs temporaires pendant toute la durée de vie du nouveau contrat, soit 4 ans; des attaques massives contre des avantages au niveau des soins médicaux; des coupes dans les temps de repas payés; et l'affaiblissement des garanties de protection d'emplois afin qu'elles ne s'appliquent qu'aux travailleurs ayant 10 ans de service continu plutôt que cinq ans.

Même si Postes Canada a fait des millions en profits dans les deux dernières années grâce aux concessions imposées avec la collaboration du STTP en 2012, il a balayé du revers de la main les demandes modestes du syndicat, incluant une augmentation salariale pour les facteurs en milieu rural, qui gagnent 28 pour cent de moins que leurs homologues urbains.

Les postiers doivent rejeter les affirmations que Postes Canada n'a pas les fonds nécessaire pour leur offrir des emplois bien payés et stables et ils doivent faire de leur lutte le fer de lance d'une contre-offensive de la classe ouvrière en défense des droits des travailleurs et des services publics.

Cela peut être accompli seulement si les postiers tirent les leçons du rôle traître joué par le STTP et les syndicats procapitalistes dans leur ensemble au cours du dernier quart de siècle et placent la conduite de leur lutte dehors du contrôle de la bureaucratie syndicale.

Le STTP—qui est mené par Mike Palecek, président national et ex-membre du groupe de la pseudo-gauche Fightback—a travaillé pour bloquer de manière systématique l'opposition des postiers aux attaques de la direction à travers plus de six mois de négociations. Malgré tout son discours de leader soi-disant «de gauche» et «militant», Palecek a poursuivi les mêmes politiques que l'ancienne direction du STTP, qui a supervisé une longue série de défaites encaissées par les postiers. Le plus récent exemple remonte à 2011 lorsque les syndicats se sont inclinés devant les lois anti-grèves du gouvernement conservateur de Stephen Harper pour ensuite accepter une convention collective de cinq ans remplies de concessions.

Depuis le début des négociations en janvier dernier, Postes Canada a fait savoir clairement qu'il est déterminé à imposer des reculs importants. En avril, la direction a débuté une «conciliation», un geste qui a placé en fait une limite de trois mois pour négocier un nouveau contrat. Palecek a répondu en rassurant régulièrement Postes Canada et les médias que le STTP n'avait aucune envie de déclencher une grève. Les syndicats ont attendu jusqu'à la dernière minute avant d'organiser un vote de grève au début de juin. Ce vote a montré la détermination écrasante des travailleurs à résister à l'assaut contre leurs conditions de vie. Les postiers ont voté dans une majorité de plus de 90 pour cent en faveur d'une grève.

Mais, au lieu d'organiser une véritable lutte, le STTP a cherché à gagner du temps. La semaine dernière, il a demandé une période d' «accalmie» de deux semaines, une proposition qui a été sommairement rejetée par la direction.

Le STTP a aussi semé les illusions les plus fatales dans le gouvernement libéral et son groupe de travail qui est censé faire un «examen indépendant» de Postes Canada. Le STTP prétend que cet examen permettra aux travailleurs d'être entendus et qu'il va «sauver» Postes Canada. Cependant, en annonçant les conditions de l'examen, la Ministre des services publics et de l'approvisionnement, Judy Foote, a insisté sur le fait que ses recommandations doivent être basées sur la prémisse que Postes Canada doit être géré comme un organisme rentable.

Le STTP accepte entièrement ce cadre réactionnaire, ayant à maintes reprises signalé à la direction, au gouvernement et à la grande entreprise sa volonté de collaborer encore davantage dans l’assaut sur les postiers. Comme Palecek a dit dans une déclaration émise par courriel dimanche dernier, «nous ne voulons pas de conflit de travail, particulièrement lorsqu’il y a un examen public en cours».

Depuis 2013, le STTP a concentré ses efforts dans une campagne visant à persuader Postes Canada de mettre en place une banque postale afin de contrer les baisses de revenus provenant du déclin dans le volume de lettres. Il a fermement refusé de lier la défense des emplois des travailleurs des postes à une offensive plus large de toute la classe ouvrière en défense des services publics, qui sont la cible d’une attaque incessante tant du gouvernement fédéral que des gouvernements provinciaux.

Répondant à l’annonce de lockout de Postes Canada, Palecek a accusé la compagnie de «saboter l’examen public des postes». La soumission des syndicats à l’élite patronale a été résumée dans une déclaration du 4 juillet dans laquelle le STTP se vantait que «bien que la compagnie a créé une incertitude en avertissant le public d’éviter les servies postaux, le STTP s’est présenté à la table de négociation avec des propositions visant à rendre la poste encore plus profitable et améliorer les services pour les entreprises canadiennes et le grand public».

Le STTP a ensuite ajouté dans sa déclaration: «Nous voulons rassurer le public et le milieu des affaires que nous comptons poursuivre les discussions tant et aussi longtemps qu’il existe un espoir que les parties offrent des suggestions quant à la meilleure façon de servir les Canadiens».

Une telle promesse au «monde des affaires» doit être considérée comme un sérieux avertissement pour les travailleurs. Cela reflète le fait que le STTP, comme l’ensemble de la bureaucratie syndicale, a été transformé au cours des dernières décennies en agence du patronat et de l’État aux intérêts diamétralement opposés à ses propres membres.

Au cours du dernier de conflit de travail à Postes Canada en 2011, le STTP a torpillé la résistance ouvrière en organisant des grèves rotatives futiles. Ces gestes bidon de protestation ont permis à la direction des postes, encouragée par Harper et ses conservateurs, de prendre l’initiative et d’imposer un lockout. Le gouvernement a ensuite utilisé cela comme prétexte pour criminaliser tout moyen de pression contre Postes Canada. Le STTP a finalement capitulé aux demandes de concessions de la direction, affirmant qu’il n’avait aucune autre option sans quoi l’arbitre nommé par le gouvernement Harper aurait dicté les termes du contrat.

L’hostilité du syndicat envers les postiers est surtout démontrée par l’appui que donnent le STTP et Palecek aux libéraux, qui ont criminalisé à maintes reprises les grèves des travailleurs de la poste. L’exemple le plus célèbre est lorsque, en 1978, le premier ministre Pierre Trudeau, le père de Justin Trudeau, avait ordonné l’arrestation du président du STTP Jean-Claude Parrot et menacé de congédier en masse les postiers.

Palecek était l’un des principaux dirigeants de la campagne «N’importe qui sauf Harper» menée par les syndicats durant la campagne électorale fédérale de l’an dernier – une campagne qui a servi à donner aux libéraux, le parti traditionnel de gouvernement de l’élite canadienne, l’image d’une solution de rechange «progressiste» aux conservateurs. Le but de cette campagne était d’aider à porter au pouvoir un gouvernement qui, à l’opposé de Harper et des conservateurs, allait accepter l’offre de «partenariat» des syndicats et intégrer la bureaucratie syndicale dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques visant à rendre le capitalisme canadien plus «concurrentiel», c’est-à-dire plus profitable. Moins d’une semaine après que Trudeau a été fait premier ministre, Palecek faisait partie d’un groupe d’une centaine de dirigeants du Congrès du travail du Canada (CTC) qui l’ont rencontré en privé et lui ont promis de travailler avec le nouveau gouvernement.

Il est important de noter que le premier ministre Trudeau ne rejette pas l’idée de priver les travailleurs des postes de leurs droits et d’imposer un nouveau contrat de travail. Mardi, il a dit que son gouvernement ne pensait pas avoir la «responsabilité immédiate» d’intervenir si le service postal était interrompu.

Un sérieux avertissement doit être lancé aux travailleurs des postes à propos du rôle du CTC qui est intervenu à maintes reprises pour isoler et mettre fin aux luttes militantes des travailleurs. Un article paru dans le Globe and Mail de samedi dernier parlait des relations amicales entre la direction du CTC et les libéraux. En entrevue avec le Globe, de hauts bureaucrates syndicaux, dont le président du CTC Hassan Yussuf et le président d’Unifor Jerry Dias, étaient enthousiastes d’expliquer à quel point leurs relations avec le gouvernement étaient chaleureuses et combien il était facile d’avoir un entretien avec les ministres, y compris Trudeau et le ministre des Finances Bill Morneau.

Les travailleurs des postes doivent prendre l'initiative, en opposition à la direction du STTP, en mettant sur pied leurs propres comités d'action indépendants pour organiser une grève en défense des emplois et des conditions de vie et se préparer à défier toute loi antigrève des libéraux. Une telle lutte ne peut être victorieuse si elle accepte la prémisse réactionnaire que Postes Canada devrait être une société à profit. Les travailleurs doivent plutôt lutter pour mobiliser l'ensemble de la classe ouvrière afin de protéger et améliorer les droits des travailleurs et les services publics. Ce qui est surtout nécessaire, c'est une nouvelle stratégie politique qui rejette le système de profit capitaliste et lutte pour un gouvernement ouvrier et des politiques socialistes.

(Article paru en anglais le 7 juillet 2016)