L’élite dirigeante canadienne rappelle Trudeau à l’ordre sur la Chine

Par Roger Jordan
11 juin 2016

La semaine dernière, les désaccords au sein de l'élite dirigeante canadienne sur la réaction à adopter devant la montée de la puissance économique de la Chine ont surgi après que le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a sévèrement critiqué une journaliste pour avoir soulevé la question du respect des droits de l'homme lors d'une conférence de presse à Ottawa.

Amanda Connolly, une journaliste d'IPolitics, un portail de nouvelles en ligne, a questionné Wang sur le non-respect des droits de l'homme par Pékin – en particulier son traitement de Kevin Garratt, un Canadien qui est détenu en Chine depuis 2014 sur des allégations d'espionnage. Garratt, un pasteur vivant près de la frontière entre la Chine et la Corée du Nord, avait comme «passe-temps», selon des reportages parus dans les médias canadiens, de photographier la marchandise qui était transportée entre les deux pays.

Manifestement contrarié par Connolly, Wang a répliqué que ses questions étaient «irresponsables», «inacceptables» et qu'elles démontraient un «préjugé» envers la Chine.

Des représentants du gouvernement canadien ont rapidement tenté de réparer les dégâts après que les médias de la grande entreprise et les partis de l'opposition ont critiqué le ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion, qui était aux côtés de Wang pour la conférence de presse commune, pour n'avoir rien dit durant le bref échange.

Le premier ministre Justin Trudeau a émis une déclaration disant que le comportement de Wang avait été inacceptable et qu'Ottawa s'était entretenu avec lui au sujet du respect des droits de l'homme par Pékin, y compris la détention de Garratt. Pour sa part, Pékin a tenu un point de presse le lendemain où une porte-parole du ministère des Affaires étrangères a tenté de présenter une position plus conciliante en invitant des journalistes à venir à Chine et en apprendre plus sur le pays.

Cet incident n'est pas qu'un geste de panique diplomatique sans importance. C'est une manifestation de la rapide intensification des tensions géopolitiques, économiques et diplomatiques dans la région de l'Asie-Pacifique causées par le «pivot vers l'Asie» provocateur de l'administration Obama qui vise à isoler et encercler la Chine, économiquement et militairement.

En effet, la visite du ministre chinois des Affaires étrangères à Ottawa s'est faite dans des circonstances très inhabituelles. Elle n'a été annoncée par le gouvernement du Canada que la veille de l'arrivée de Wang et on a appris par la suite que Wang avait exigé de rencontrer Trudeau face à face, bien que la pratique diplomatique habituelle voulait qu'il rencontre seulement son homologue canadien, Stéphane Dion.

Il est évident que Pékin est profondément troublé par la récente visite de Trudeau au Japon où il a non seulement signé le communiqué du G7 critiquant la position de la Chine sur la mer de Chine méridionale, mais où il a aussi tenu des pourparlers bilatéraux avec le premier ministre Shinzo Abe. Lors d’une conférence de presse après la rencontre entre Trudeau et Abe, le premier ministre japonais a déclaré que les deux pays «partageaient les mêmes inquiétudes» au sujet des questions de sécurité dans la mer de Chine méridionale. Le Canada tente aussi de développer sa coopération avec Tokyo sur la sécurité.

Les actions provocatrices des États-Unis dans la région de l’Asie-Pacifique, dont des missions navales et aériennes visant à défier la souveraineté de la Chine dans les ilots de la mer de Chine méridionale, aggravent le risque d’une guerre mondiale entre puissances nucléaires. Dans ce contexte, de vives tensions sont inévitables dans les relations entre les États.

L’expression de colère de Wang est survenue la même semaine où la Commission du commerce international des États-Unis annonçait une enquête sur 40 entreprises sidérurgiques chinoises dans le but de leur imposer des tarifs plus sévères.

Le Canada et le «pivot» des États-Unis contre la Chine

La pleine intégration du Canada dans le «pivot» des États-Unis contre la Chine n’est pas un nouveau développement. En 2013, le Canada et les États-Unis ont ratifié un accord militaire secret pour une coopération navale accrue dans le Pacifique. Le gouvernement libéral s’est engagé à faire respecter le Partenariat transpacifique (PTP) de commerce et d’investissement qu’il perçoit, comme la très grande majorité de l’élite dirigeante canadienne d’ailleurs, comme un élément essentiel du maintien de l’hégémonie régionale et mondiale de Washington et ainsi, du maintien de l’ordre mondial sur lequel se base l’impérialisme canadien depuis des décennies pour avancer ses intérêts prédateurs.

À la rencontre de Shangri La du week-end dernier, au cours de laquelle les États-Unis ont adopté une posture anti-Chine virulente, le ministre canadien de la Défense Harjit Sajjan a juré que le Canada allait «collaborer» au maintien de la «paix» et de la «sécurité» dans la région de l’Asie-Pacifique, des euphémismes qui réfèrent au maintien de la domination de l’impérialisme américain. Sajjan a aussi dit qu’il s’agissait d’un objectif clé pour lequel le gouvernement libéral prévoit moderniser la flotte navale canadienne.

Ces derniers mois, de nombreux articles ont été publiés dans les médias de la grande entreprise pour appuyer la participation du Canada dans le PTP pour des raisons géopolitiques plutôt qu’économiques. Le quotidien de droite National Post a pris les devants en mars lorsque son chroniqueur Michael Den Tandt a écrit que «L’enjeu immédiat est le développement du commerce entre l’Amérique du Nord et les pays qui ceinturent le Pacifique. Mais ce que l’on pourrait qualifier de partie immergée de l’iceberg est la survie même de la Pax Americana d’après-guerre sur laquelle ont été basées la sécurité et la prospérité mondiales au cours des 70 dernières années.» Le PTP est nécessaire, argumente Den Tandt, comme élément d’une campagne soutenue par le Canada pour «contrôler la montée de la Chine et la résurgence d’une Russie territorialement agressive».

Les États-Unis sont toujours, et de loin, le plus important partenaire commercial d’Ottawa. Soixante-dix pour cent des exportations du Canada vont au sud de sa frontière. Cependant, la Chine est devenue durant la dernière décennie le deuxième plus grand client du Canada et a investi de façon importante dans les secteurs pétrolier et gazier canadiens. En même temps, la Chine a remplacé le Canada en tant que plus important partenaire commercial des États-Unis. Ces développements et le déclin économique relatif des États-Unis poussent certaines des sections les plus puissantes du capital canadien et des stratèges de l’impérialisme canadien à défendre l’idée que le Canada devrait prioriser le développement de nouveaux marchés, surtout en Asie-Pacifique, la région du monde où la croissance est la plus forte.

Des sections de l’élite patronale canadienne voient un potentiel immense dans le marché chinois et exhortent le gouvernement à entamer des négociations de libre-échange, faisant remarquer que l’Australie a signé une entente de libre-échange avec Pékin même si elle joue un rôle dirigeant dans les préparatifs de guerre des États-Unis contre la Chine. Le Toronto Star a publié récemment un commentaire de Hugh Stephens, un membre de la Fondation Asie-Pacifique financée par le gouvernement canadien, qui défendait sans ambiguïté l’idée que le développement du commerce entre le Canada et l’Asie-Pacifique devait s’accompagner d’une présence militaire canadienne accrue dans la région. Stephens a cité le président américain Barack Obama comme exemple à suivre en disant que «Pour commencer, les gouvernements canadiens devraient s’inspirer de la stratégie d’Obama qui vise un “rééquilibrage” avec l’Asie… La clé est un engagement ferme et de la constance.» Stephens a ensuite félicité la visite qu’Obama a faite au Vietnam tout juste avant le sommet du G7, mais en ne mentionnant évidemment pas que ses principales actions sur place avaient été de lever l’embargo américain sur les armes entrant dans ce pays et d’encourager Hanoï dans ses revendications territoriales contre la Chine en mer de Chine méridionale.

Stephens et d’autres ne voient pas les États-Unis que comme un allié militaire, mais aussi comme un compétiteur économique. Reflétant les intérêts économiques et géopolitiques conflictuels dans la région, qui rendent les relations entre les diverses puissances encore plus explosives, il a fait remarquer que de plus en plus d’entreprises canadiennes décidaient de s’installer en Chine plutôt qu’aux États-Unis. Cela allait à l’«encontre de la sagesse populaire» selon laquelle les sociétés canadiennes utiliseraient «le marché américain comme porte d’entrée» vers les marchés internationaux. «Il serait très judicieux pour les décideurs politiques canadiens de développer autant que possible» cette nouvelle orientation, a conseillé Stephens.

Des différends sur la priorité à accorder à la Chine et au Japon

Même si les libéraux n’ont pas fait de la Chine un enjeu important de leur campagne électorale, Trudeau a clairement fait savoir à plusieurs occasions que son gouvernement souhaitait renforcer les liens économiques avec Pékin. Selon un article publié dans le National Post, le gouvernement libéral canadien a discrètement entamé une étude des relations Canada-Chine plus tôt cette année. Même si le gouvernement conservateur précédent avait conclu un Accord sur la promotion et la protection des investissements étrangers (APPIE) avec la Chine, Pékin a été irrité lorsqu’il a imposé des restrictions sur l’achat d’entreprises canadiennes par des sociétés d’État étrangères dans des secteurs stratégiques, y compris l’énergie.

Il devrait y avoir des annonces de projets économiques conjoints entre le Canada et la Chine, y compris la participation possible du Canada dans la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII) chinoise, avant la tenue du sommet du G20 en Chine cet automne.

Se pliant à la volonté de Washington, le Canada est demeuré à l’écart lorsque la Grande-Bretagne et d’autres puissances européennes ont annoncé qu’elles allaient devenir des membres fondateurs de la BAII.

Des sections de l’élite dirigeante canadienne se plaignent de plus en plus que la décision des conservateurs de rester en dehors de la BAII et les délais de règlementation sur la construction d’oléoducs et d’autres projets d’infrastructure font que la grande entreprise canadienne se retrouve loin derrière dans la course pour les nouveaux marchés en Asie. Cela touche surtout les exportations du secteur énergétique que l’élite patronale avait espéré utiliser pour développer considérablement ses relations commerciales avec la Chine et le Japon.

Dans un article au titre révélateur, «Comment le Canada a été dominé par les États-Unis dans la course pour devenir une superpuissance énergétique», le National Post s’est plaint que le rejet de l’oléoduc Keystone XL et le développement de la fracturation hydraulique par les États-Unis leur avaient donné l’avantage. Mais le Post a aussi ajouté que les États-Unis «ont été beaucoup aidés par les Canadiens qui ont bloqué le transport et l’infrastructure de pétrole et de gaz dans leur propre pays».

Certaines sections de l’élite dirigeante favorisent l’exportation de pétrole et de gaz vers la Chine, tandis que d’autres, pour des raisons économiques et géopolitiques, veulent s’orienter davantage vers le Japon: le troisième plus grand importateur de produits pétroliers et le premier pour le gaz naturel liquéfié.

Les deux principaux partis d’opposition, les conservateurs et le NPD, ont profité des réprimandes que Wang a adressées à Connolly pour dénoncer Pékin et laisser entendre que les libéraux étaient des conciliateurs.

La chef intérimaire des conservateurs Rona Ambrose a réagi en affirmant que si le PTP devait échouer à cause de la montée du protectionnisme aux États-Unis, le Canada devrait envisager un accord commercial bilatéral avec le Japon avant de considérer la Chine. Tout en exhortant Trudeau à appuyer plus fermement le PTP, elle a ajouté: «Cela m’inquiète de parler d’un accord de libre-échange avec la Chine, car il n’y a pas grand-chose de “libre” en Chine.» Elle a ajouté que «Je crois que nous devrions nous orienter vers les pays avec qui nous avons plusieurs choses en commun. Je crois que le Japon est l’un de ces pays. Je ne suis pas sûre que nous devrions tout miser sur un accord de libre-échange avec la Chine.»

La critique néo-démocrate en matière d’affaires étrangères, Hélène Laverdière, a dénoncé la Chine, disant que le président chinois Xi Jinping avait «déclenché un assaut colossal contre les droits de l’homme et leurs défenseurs», tout en maintenant un silence complice sur la politique étrangère de Washington, y compris sa violation du droit international pour faire la guerre et procéder à des exécutions sommaires, ainsi que sa politique belliqueuse anti-Chine.

La position anti-Chine du NPD n’a rien de nouveau. Peu de temps après son élection à la tête du NPD en 2012, Thomas Mulcair s’était rendu à Washington pour rassurer le plus proche allié du Canada que le NPD appuyait entièrement l’offensive militaire et stratégique contre Pékin.

(Article paru en anglais le 7 juin 2016)