Les feux de forêt continuent de semer la dévastation en Alberta

Par Roger Jordan
10 mai 2016

Les feux de forêt qui font rage dans la région de Fort McMurray, Wood Buffalo, au nord de l'Alberta, le centre de la production de pétrole par sables bitumineux, continuent de s'étendre. Les responsables admettent que le brasier, qui couvre maintenant plus de 1600 km carrés, pourrait durer des mois si la pluie ne l'arrête pas.

Environ 90.000 personnes, y compris toute la population de Fort McMurray et les résidents des villes avoisinantes comme Anzac, la Première Nation de Fort McKay et la Première Nation de Fort McMurray ont dû évacuer leur maison. L'état d'urgence provincial décrété le 4 mai reste en vigueur: des feux demeurent hors de contrôle à de nombreux endroits comme Slave Lake, High Level et Clearwater County.

Vendredi et samedi, 25.000 personnes coincées au nord de Fort McMurray dans des camps de travailleurs du pétrole ont été évacuées vers Edmonton et Calgary dans des convois dirigés par la GRC. La police a aussi transféré de petits groupes de personnes encore présentes dans la ville qui ne pouvaient ou ne voulaient pas quitter. Toutes les personnes qui se trouvaient au nord de Fort McMurray ont été évacuées avant dimanche matin.

Deux personnes ont perdu la vie jusqu’à maintenant en raison d’un accident de la route survenu mercredi lorsqu’un véhicule utilitaire et un poids lourd se sont percutés sur l’autoroute 881 lors de l’évacuation qui avait été ordonnée en très peu de temps et sans presque aucun avertissement.

La première ministre de l’Alberta Rachel Notley dit que cela prendra du temps – des semaines, et non des jours – avant que les résidents puissent retourner chez eux. Malgré de la pluie dimanche, les feux ont continué de s'étendre et s'approcheraient de la frontière de la Saskatchewan, 90 km à l'est de Fort McMurray.

L'incendie s'est stabilisé à Fort McMurray même et Notley devait visiter la ville hier pour commencer à estimer les dégâts. Les premiers répondants ont commencé dimanche la visite des résidences pour évaluer leur état. Bien que les responsables n'aient pas encore fait le décompte des bâtiments qui ont été endommagés, il est évident que de grandes parties de la ville ont été détruites. Des responsables ont indiqué que même les bâtiments qui semblaient intacts pouvaient avoir subi d'importants dégâts d'eau lors des efforts visant à les sauver des flammes. Le magazine Maclean, qui a pu avoir un accès privilégié à la ville vendredi, a écrit que les quartiers de Beacon Hill et Abasand ressemblaient à des «ruines» et que le quartier de Waterways, le plus ancien de Fort McMurray, avait été sévèrement endommagé.

La catastrophe causée par l'incendie de Fort McMurray est un produit de la quête vorace de profit du système capitaliste. L'industrie du pétrole a extrait de vastes richesses de la région de Fort McMurray au cours des quatre dernières décennies, ce qui a eu de graves conséquences pour l'environnement. Et pourtant, presque rien n'a été fait pour se prémunir contre une catastrophe qui était entièrement prévisible. Pendant que la population de Fort McMurray dépassait les 100.000 personnes avant la chute des prix du pétrole en 2014, les infrastructures et les services essentiels demeuraient insuffisants.

Bien que l'ampleur des dégâts reste à évaluer en détail, il y a un contraste frappant entre les rues résidentielles calcinées de la ville et la situation des infrastructures des compagnies pétrolières.

Au moins 1600 structures ont été détruites à Fort McMurray. Le brasier a aussi fait rage près des usines de Suncor et d'autres sociétés pétrolières, mais parce qu'elles étaient entourées de zones coupe-feu et défendues par des pompiers entraînés spécifiquement pour cette éventualité, aucune d'entre elles n'a subi de dégâts importants. Cela remet en cause les affirmations des hauts responsables de la gestion des incendies qu'aucun coupe-feu, peu importe la largeur, n'aurait pu empêcher les flammes de détruire de grandes parties de la ville.

Lors de l'émission Question Period sur le réseau CTV, le ministre fédéral de la Sécurité publique Ralph Goodale a confirmé que les usines pétrolières n'avaient pas été endommagées, ajoutant qu'«Elles pourront se remettre en marche relativement rapidement après que le danger soit passé.»

Comme dans le cas d'autres catastrophes naturelles, comme l'ouragan Katrina et la marée noire dans le golfe du Mexique causée par BP en 2010, la dévastation causée par les feux est exacerbée par la subordination de la sécurité des populations et de l'environnement à l'accumulation de vastes richesses par le système capitalise. L'extraction de pétrole dans les sables bitumineux par les grandes sociétés pétrolières a créé une catastrophe environnementale dans la région en polluant des sources d'eau potable, en créant des bassins de déchets toxiques et en détruisant d'importantes parties de forêt.

Les scientifiques mettent en garde depuis longtemps contre la menace accrue de feux de forêt en raison d'une plus forte présence humaine dans les régions forestières de la province (surtout pour l'exploitation du pétrole), d'un climat plus chaud et sec causé par les changements climatiques et d'un manque de préparation. Et pourtant, peu a été fait pour se prémunir contre ce danger.

Le Dr Mike Flannigan, un expert réputé des feux de forêt de l'Université de l'Alberta, a dit au réseau CBC que la superficie brûlée par les feux de forêt au pays avait doublée depuis 1970. Il a ensuite insisté sur le danger qui menaçait les grandes villes qui étaient développées en forêt boréale et a fait référence à l'opinion d'un collègue qu'un coupe-feu de 2 km devrait être créé autour de ces villes en retirant les arbres et les broussailles.

Il a ensuite décrit les conséquences de l'absence de tels coupe-feu autour des zones urbaines. «Les pompiers forestiers sont entraînés pour combattre les feux de forêt et les pompiers municipaux sont entraînés pour combattre les incendies des bâtiments. Mais dans cette situation très dangereuse, ces deux types d'incendies peuvent se développer et s'étendre dans des parties de la ville qui abritent des réservoirs de propane, des stations d'essence et d'autres structures potentiellement explosives.»

La fréquence des feux de forêts a considérablement augmenté dans les dernières années. L'an dernier, début septembre, 6700 feux avaient brûlé environ 4 millions d'hectares. Actuellement, plus de 80 feux font rage en Alberta et en Colombie-Britannique et deux fois plus d'incendies ont été rapportés cette saison à comparer au même point l'an passé.

Un gouvernement albertain après l'autre a réduit les ressources pour la gestion des feux de forêt et les mesures préventives qui visaient à limiter leur prolifération. Ainsi, à partir du 16 août, la province de l'Alberta n'aura pas accès à un avion-citerne, même si la saison des feux dure jusqu'en octobre.

John Innes, doyen de la Faculté de foresterie à l'Université de Colombie-Britannique, a exprimé la frustration que ressent la communauté scientifique en disant à Maclean's : «Nos recherches et modèles développés ces dix dernières années le prédisaient. Je déteste affirmer “je vous l'avais dit”, mais c'est ce que tente de faire comprendre aux politiciens et à d'autres la communauté scientifique depuis longtemps.»

Le mépris total de l'élite financière pour les résidents de la région touchée est représenté par des commentaires dans les grands médias que Fort McMurray devrait peut-être être rebâti à plus petite échelle, en raison de la baisse des prix du pétrole.

Des milliers de gens évacués ne savent pas si leur maison existe toujours ou s'ils auront un emploi à leur retour. S'adressant à la CBC, une femme a dit: «Nous avons été six mois sans emploi. Nous venions à peine de nous en remettre et maintenant tout est à refaire.»

Même avant les feux de forêt, le taux de chômage en Alberta était en hausse marquée et était même plus élevé que la moyenne canadienne pour la première fois depuis les années 1980. Statistique Canada a rapporté vendredi que le nombre total d'emplois en Alberta avait chuté de 20.800 en avril.

Nombreux sont ceux parmi les évacués de Fort McMurray qui font partie des couches les plus vulnérables de la population. Des travailleurs de l'extérieur du Canada ont été appelés pour combler les emplois à bas salaire dans la restauration, la vente de détail et les garderies. En raison des lois réactionnaires du Canada qui s'appliquent aux «travailleurs étrangers temporaires», un nombre important de ces immigrants risque d'être expulsé du pays. Cette réglementation stipule qu'un travailleur est lié à son employeur, ce qui veut dire que si l'entreprise fait faillite ou ne peut payer ces «travailleurs étrangers», ces derniers n'ont plus le droit de rester au pays.

Certains des réfugiés syriens qui ont été reçus par le Canada vivaient à Fort McMurray. Abdoul Almouazan et huit autres membres de sa famille ont été forcés de quitter Fort McMurray et ils sont hébergés maintenant à la mosquée Al-Rashid à Edmonton en compagnie de 140 autres évacués, y compris des réfugiés de la Somalie.

(Article paru d'abord en anglais le 9 mai 2016)