Québec solidaire veut masquer la trahison des travailleurs du secteur public

Par Laurent Lafrance
20 avril 2016

Le comité intersyndical de Québec solidaire (QS) a organisé en mars dernier une réunion publique censée tirer les leçons du conflit dans le secteur public et relancer le combat contre les coupures budgétaires du gouvernement libéral québécois de Philippe Couillard.

Mais ce fut en réalité un forum pour encenser le supposé militantisme de certains syndicats et, par la même occasion, blanchir la bureaucratie syndicale pour sa trahison de la lutte des employés de l’État contre le démantèlement des services publics et l’assaut gouvernemental sur leurs emplois, salaires et pensions.

Les principaux conférenciers invités pour l’occasion étaient Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), et Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). Ces deux bureaucrates syndicaux ont agi en complices du Front commun intersyndical dans son opération visant à empêcher une collision entre le demi-million de travailleurs du secteur public et le gouvernement Couillard en train d’imposer un brutal programme d’austérité.

Les efforts constants de l’appareil syndical pour contenir et étouffer la lutte des travailleurs ont abouti en décembre à la signature d’une entente de principe qui va entraîner une nouvelle détérioration des conditions de travail, tout en laissant le champ libre au gouvernement Couillard pour l'application à toute vapeur des privatisations et compressions budgétaires massives exigées par l'élite dirigeante.

Dans la période précédant cette dernière trahison, la bureaucratie syndicale avait démontré à répétition son rôle de défenseur endurci du système capitaliste. En 2012, elle avait isolé une grève militante des étudiants du Québec avant de la détourner derrière le parti de la grande entreprise qu’est le PQ (Parti québécois). Deux ans plus tard, elle avait aidé le gouvernement Couillard à décimer le régime de retraite des cols bleus et pompiers de Montréal.

La FSSS et la FAE, qui sont présentées par Québec solidaire et toute la pseudo-gauche comme des modèles de militantisme, ont joué un rôle pernicieux pour contenir un important mouvement d’opposition des membres de la base face à la politique traître du Front commun. C’était dans un contexte où la lutte des travailleurs du secteur public pour défendre les conditions de travail et les services publics jouissait d’un grand appui populaire et avait le potentiel de déclencher une contre-offensive ouvrière contre l'austérité capitaliste à travers le Canada.

Avec leurs homologues du Front commun, les dirigeants de la FSSS et de la FAE ont tout fait pour garder la lutte dans le cadre étroit des conventions collectives où les paramètres de négociation étaient fixés d’avance par le gouvernement. Ils n’ont jamais appelé l’ensemble des employés de l’État à rejeter l’accord traître de décembre dernier, ni critiqué les chefs syndicaux qui l’avaient signée.

Comme les autres syndicats du secteur public, la FAE et la FSSS ont refusé de préparer les travailleurs à défier les lois anti-syndicales de l’élite dirigeante, balayant cette question vitale sous le tapis pendant des mois, avant de l’invoquer à la toute fin pour forcer les travailleurs à entériner une entente pourrie.

Tandis que les chefs syndicaux au Québec étranglaient la lutte des employés du secteur public et rejetaient tout appel aux travailleurs du reste du Canada pour une lutte commune contre l’austérité, ils s’associaient aux syndicats du Canada anglais pour soutenir Justin Trudeau et faciliter le retour au pouvoir du Parti libéral du Canada – le parti de gouvernement préféré de la classe dirigeante canadienne pour une bonne partie du vingtième siècle qui, dans les années 90, a décimé les programmes d’aide aux chômeurs et le financement de la santé et de l’éducation.

En invitant des dirigeants de la FSSS et de la FAE à «tracer un bilan» des négociations collectives et à «préparer les luttes à venir», Québec Solidaire leur donnait en fait l'occasion de camoufler la trahison catastrophique du Front commun et de ses alliés au sein de la bureaucratie syndicale.

Tout au long du conflit, QS a soutenu activement la bureaucratie syndicale, accueillant chacune des manœuvres malhonnêtes du Front commun et faisant passer les importants reculs contenus dans l’entente de décembre pour de «précieuses concessions» que les travailleurs auraient «arrachées» au gouvernement.

Dans leur «bilan», Begley et Mallette se sont peu attardés sur l’ampleur des coupures comprises dans le contrat qu’ils ont signé avec le gouvernement Couillard, tentant plutôt d’en minimiser les graves implications. Après avoir admis que l’entente n’était pas à la hauteur de la mobilisation des membres, ils ont tout prétendu avoir pu «sauver les meubles», et se sont vantés d’avoir fait «reculer» le gouvernement au niveau des conditions de travail.

C’est de la pure démagogie. Malette avait dû admettre en entrevue plus tôt dans la journée que «le gouvernement s’est donné un cadre financier et au final, il a respecté son cadre financier». Et il a reconnu durant son allocution qu’il y avait pendant le conflit «une mobilisation historique, sans précédent, les gens étaient dans la rue, les citoyens appuyaient les luttes que nous menions» et que «le mouvement syndical aura à se poser des questions». Mais c’est tout le contraire qui a pris place lors de la réunion de QS.

Dans la mesure où ils ont dû reconnaître que l’entente n'était pas satisfaisante, ces chefs syndicaux ont tenté de blanchir la direction du Front commun et de dissimuler leur propre rôle en blâmant les travailleurs. Mallette a dit que les travailleurs, «qui ont diverses appartenances politiques», limitaient le pouvoir militant des syndicats en raison de la «structure syndicale» qui n'est qu'un «porte-parole» des membres de la base.

Begley, pour sa part, a affirmé que les dirigeants du Front commun «ne voulaient pas que ça ne marche pas», mais manquaient d'expérience. Selon lui, la FSSS a conclu une entente car les membres se sentaient «fatigués» et isolés par la tactique gouvernementale du «diviser pour mieux régner», qui a mené des groupes de travailleurs comme les professeurs de cégep à accepter les ententes sectorielles en raison de conditions supposément avantageuses.

Un reporter du World Socialist Web Site est intervenu lors de la période de discussion pour exposer la complicité des dirigeants de la FSSS et de la FAE dans la trahison des travailleurs du secteur public.

Notant le refus des délégués de la FSSS de recommander l'entente de décembre à leurs membres, ce qui montrait le potentiel d'une vaste mobilisation ouvrière contre l'entente et en opposition à la traîtrise du Front commun, notre reporter a demandé à Jeff Begley pourquoi ce dernier avait gardé le silence pendant près de deux mois sur les votes de rejet. «Y avait-il une entente plus ou moins ouverte, un "pacte de non-agression" entre la FSSS et la Confédération des syndicats nationaux (CSN) pour permettre au Front commun de faire entériner les ententes dans les autres fédérations»?

L'autre question soulevée était pourquoi, alors que tout le monde savait qu’une menace de loi spéciale pendait au-dessus de la tête des travailleurs du secteur public, les syndicats n’ont rien fait pour préparer les travailleurs à défier les lois anti-démocratiques du gouvernement. «Était-ce parce que l’appareil syndical craignait que soulever la question du décret aurait aussi soulevé la nécessité d’une mobilisation de toute la classe ouvrière dans une grève générale politique»?

Aux questions du WSWS, Begley a refusé de répondre ou a répondu de manière évasive. Il a tenté de faire passer l'accusation d’une entente tacite entre la FSSS et la CSN pour une théorie du «complot». Il a conclu en réaffirmant toute sa confiance envers ses collègues du Front commun: «Je connais bien Jacques [Létourneau, président de la CSN] et il n’aurait jamais voulu que les choses se terminent ainsi».

La capitulation du Front commun est la dernière d'une longue série de trahisons, qui tire sa source politique dans le programme nationaliste et procapitaliste de l'appareil syndical, y compris son aile supposément «militante» comme la FSSS et la FAE.

C'est la leçon essentielle que Québec solidaire a voulu cacher alors qu'il poursuit, de concert avec la bureaucratie syndicale, ses propres efforts pour diviser les travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe du Canada anglais et pour les garder attachés à l'ordre capitaliste existant, en particulier au PQ pro-indépendantiste.

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