Canada: Le NPD se débarrasse de son chef Mulcair

Par Roger Jordan
16 avril 2016

Le week-end dernier, le Nouveau Parti démocratique canadien (NPD) a voté pour chasser Thomas Mulcair de la direction du parti lors de son congrès national biennal.

Comme 52% des 1800 délégués présents au congrès ont voté pour un changement de direction, les sociaux-démocrates canadiens doivent maintenant choisir un nouveau chef de parti au niveau fédéral dans un processus qui pourrait se dérouler jusqu'en 2018.

Le très faible appui pour Mulcair a été un choc pour la direction du parti et la bureaucratie syndicale. C'est la première fois que le chef d'un des principaux partis politiques du Canada ne peut obtenir la majorité dans un vote de confiance. L'annonce que 52% avaient voté contre Mulcair a été accueillie, selon les reportages, par un «lourd silence» du congrès.

Le congrès dans son ensemble était un reflet de la profonde crise au sein du parti, qui a subi toute une série de débâcles électorales, à commencer par l'élection fédérale d'octobre dernier où il a perdu un million de votes et plus de la moitié de ses sièges au parlement. Après l'élection provinciale au Manitoba la semaine prochaine – une élection que le gouvernement néo-démocrate sortant, pro-austérité, est presque certain de perdre – le parti ne va former le gouvernement que dans une seule des dix provinces canadiennes, l'Alberta.

Lors du congrès, des factions de droite rivales se sont disputées sur l'orientation que devait prendre le parti. La majorité des délégués a donné son appui au manifeste environnementaliste «Un grand bond vers l'avant: Manifeste pour un Canada fondé sur le souci de la planète et la sollicitude des uns envers les autres». Mais à cela se sont farouchement opposés le NPD albertain et d'importantes sections de la bureaucratie syndicale qui rejettent l'appel du manifeste pour qu'il n'y ait plus de nouvelles constructions d'oléoducs et gazoducs.

Les médias de la grande entreprise se sont empressés de qualifier «Un grand bond vers l'avant» de «document radical». En réalité, il est basé sur un appui au capitalisme, sur la conception que l'État et les grandes sociétés du Canada maintiendront leur emprise sur la vie socio-économique.

Mulcair, ancien ministre des libéraux au Québec qui s'est déclaré un grand admirateur de Margaret Thatcher et qui a dirigé le parti depuis 2012, incarne l'évolution du NPD vers la droite au cours des trois dernières décennies. Il a succédé à son mentor Jack Layton qui avait tenté de positionner le parti en tant que force «modérée» axée sur la «responsabilité financière» et prête à collaborer avec un gouvernement dirigé par les libéraux, comme cela a été fait en 2005 quand le NPD a donné son appui au gouvernement libéral de Paul Martin, et en 2008, lors de la tentative avortée de coalition entre les deux partis.

Comme ses homologues sociaux-démocrates internationalement, le NPD a abandonné depuis longtemps l'idée de mettre en œuvre des réformes sociales d'importance et a été transformé en un parti de la grande entreprise presque en tous points indissociable des principaux partis de gouvernement de l'élite dirigeante: les libéraux et les conservateurs. Avec l'appui total des syndicats, le NPD a imposé l'austérité capitaliste, applaudi le déploiement des forces militaires canadiennes dans les guerres et opérations de changement de régime américaine en Yougoslavie, en Afghanistan, en Haïti et en Libye, et est entré en conflit direct avec la classe ouvrière dans toutes les provinces où il a été au pouvoir.

Le large appui au sein du NPD pour le départ de Mulcair reflète le sentiment qu’il s’est trop compromis aux yeux de la population pour pouvoir donner un vernis «progressiste» au NPD pro-austérité et pro-guerre. L’an dernier, Mulcair a dirigé une campagne électorale très semblable à celle des conservateurs: une campagne où il jurait d’équilibrer le budget, augmenter les dépenses militaires et ne pas augmenter les impôts des riches et des super riches.

Tandis que le NPD faisait tout pour montrer qu’il voulait maintenir le statu quo de droite, les libéraux – qui sous Chrétien et Martin ont ouvert la voie à Harper et dont les partis frères au niveau provincial en Ontario, au Québec et en Colombie-Britannique sabrent depuis des années les dépenses sociales – ont pu se donner des apparences «de gauche» et se présenter comme les porteurs d’un «véritable changement».

Une part importante de ceux qui ont voté contre Mulcair lors du vote de confiance de dimanche dernier était d’anciens députés et membres du personnel aigris du NPD dont les perspectives de carrière avaient été anéanties par les piètres performances électorales du parti. Si les pertes du NPD avaient été moins lourdes en octobre dernier, lui laissant la possibilité de former une coalition avec Justin Trudeau et ses libéraux, ou même d’appuyer un gouvernement libéral minoritaire, il ne fait aucun doute qu’un grand nombre de ceux qui ont voté contre Mulcair aurait été entièrement satisfait d’appuyer sa direction droitiste.

La défaite de Mulcair dimanche est survenue malgré l’appui des dirigeants de la plupart des grands syndicats, y compris Unifor, le Syndicat des Métallos (USW), les Machinistes (IAM), l’UFCW et le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP).

Mulcair a réagi au vote en déclarant qu’il demeurerait le chef du parti jusqu’à ce que son successeur soit choisi. Ken Neumann, le directeur canadien du Syndicat des Métallos qui est un ardent partisan de Mulcair, s’est empressé de déposer une motion qui prolonge la période maximum avant qu’un nouveau chef soit sélectionné, de 12 à 24 mois. Même si cette motion a été acceptée par la convention, ce n’est pas du tout certain que Mulcair sera en mesure de s’accrocher à la chefferie du parti pour encore très long. Des députés du NPD ont indiqué lundi qu’il pourrait être remplacé par un chef par intérim à la fin de la présente session parlementaire.

En plus de la chefferie de Mulcair, l’autre sujet majeur de litige lors de la convention était le manifeste «Un grand bond vers l'avant», qui a été rédigé par Naomi Klein, son mari Avi Lewis et différents activistes autoproclamés pour les droits des autochtones, la justice sociale, l’environnement et la lutte à la pauvreté, incluant Maude Barlow, la présidente nationale du Conseil des Canadiens et l’ancienne conseillère du premier ministre libéral Pierre Elliot Trudeau.

Suite à un débat houleux, environ 60 pour cent des délégués ont voté en faveur d’une résolution qui caractérise le manifeste de «déclaration de principes qui reflète les aspirations (du NPD), son histoire et ses valeurs» et qui doit être débattu dans le parti en préparation pour son prochain congrès d'orientation en 2018.

Cependant, la résolution a fait une concession au NPD de l’Alberta et à des sections de la bureaucratie syndicale en acceptant que des mesures spécifiques préconisées dans le document «puissent et doivent être débattues et modifiées en tant que telles et selon les besoins des différentes communautés à travers le Canada».

Cela n'a pas apaisé les critiques du manifeste au sein du NPD. Dans le cadre de commentaires portant sur le soutien au manifeste par le congrès d'Edmonton, le chef de la Fédération des travailleurs de l'Alberta, Gil McGowan, a dit à CBC: «Je suis rouge. Ces dilettantes politiques du centre-ville de Toronto sont venus en Alberta et ont jeté leurs déchets sur notre pelouse.» 

Le manifeste «Un grand bond vers l'avant» ne remet aucunement en question la propriété capitaliste et ne fait même pas de référence au socialisme. Comme Klein et Lewis l'ont dit à maintes reprises, leur manifeste s'adresse aux membres de tous les partis, c'est-à-dire à l'ensemble de la classe capitaliste. Il prône la transition vers une économie sans carbone pour 2050 et l'augmentation du soutien aux secteurs économiques de l'environnement et des «soins», qui serait financée par des impôts plus élevés sur la grande entreprise et les riches ainsi que par une taxe sur le carbone. Il prône aussi un programme de nationalisme économique comme celui mis de l'avant par Bernie Sanders, le candidat aux primaires démocrates aux États-Unis. 

La promotion du secteur des énergies vertes et d'un stimulus économique accru par les dépenses gouvernementales est une politique que des sections importantes de l'élite financière et politique pourraient très bien appuyer. En réponse aux appels du FMI et de l'OCDE à tirer profit des faibles taux d'intérêt pour développer l'investissement dans les infrastructures, les Libéraux de Trudeau ont déposé leur premier budget le mois dernier sous les applaudissements de l'élite financière. 

Les partisans du NPD dans la pseudo-gauche, y compris les pablistes de Socialist Caucus et International Socialists, qui sont les homologues canadiens de l’ISO aux États-Unis, ont fait l'éloge du manifeste «Un grand bond vers l'avant». Cela fait partie de leur campagne réactionnaire pour promouvoir le NPD comme un instrument viable de la lutte de la classe ouvrière contre l'austérité, voire pour le socialisme, dans la mesure où on peut le pousser «vers la gauche». 

Un effort combiné est déjà en cours afin d'utiliser le manifeste pour donner un vernis «progressiste» au NPD. Stephen Lewis, l'ancien chef droitiste du NPD de l'Ontario qui est ensuite devenu représentant du Canada aux Nations Unies pour le gouvernement progressiste-conservateur de Mulroney, a reçu beaucoup d'espace pour parler lors du deuxième jour de la convention. Père d'Avis Lewis et beau-père de Naomi Klein, Stephen Lewis a utilisé une partie importante de son discours pour faire l'éloge du manifeste «Un grand bond vers l'avant», qu'il a décrit par la suite comme un document «ambitieux», c'est-à-dire qui rappelle les promesses que faisait le NPD il y a très longtemps de se battre pour le socialisme.

Neil Macdonald, un correspondant de CBC, a salué le discours comme un «discours de maître» qui a rappelé au «congrès du NPD ce que signifie d'être de gauche». Certains ont suggéré qu’il y aurait un «porte-drapeau du manifeste» lors de la prochaine course à la chefferie et Avi Lewis a été mentionné comme un possible candidat à ce rôle.

L’idée même selon laquelle le NPD, un parti pro-impérialiste de la grande entreprise, pourrait être poussé vers la gauche et mener une lutte pour les travailleurs est absurde. L’apparition de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste en Grande-Bretagne montre que l’élection d’une personnalité qui a un discours de gauche pour diriger le NPD ne servirait qu’à masquer son virage encore plus à droite. Corbyn, élu grâce à des promesses d’opposition à l’austérité et à la guerre et de rejet de l’arsenal nucléaire britannique, a capitulé sur toutes ces questions et bien d’autres devant l’aile droite de son parti au nom de «l’unité du parti».

Quoi qu'il en soit, il y a une forte résistance, dans le NPD, à tout glissement vers la «gauche», même très petit. La première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, a dénoncé le manifeste «Un grand bond vers l'avant» de manière véhémente et s’est engagée à ce qu’il ne fasse jamais partie de la politique du NPD de l’Alberta, rassurant ainsi les pétrolières de la loyauté de son gouvernement. Après avoir promis lors de l’élection provinciale de 2015 d’augmenter les redevances des entreprises de l’énergie envers l’Alberta, le NPD a rapidement fait demi-tour. Maintenant, il s’apprête à déposer un budget dont le but est de faire porter la crise du secteur énergétique de la province sur le dos des travailleurs en imposant des «retenues» sur les salaires dans le secteur public ainsi que des coupes dans les dépenses publiques vitales. 

(Article paru d’abord en anglais le 13 avril 2016)