Secteur public québécois: un important groupe de travailleurs rejette l'entente de trahison

Par Richard Dufour
7 mars 2016

La Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN) a annoncé vendredi que ses membres ont voté dans une forte proportion pour rejeter l'entente de principe conclue en décembre dernier entre le gouvernement libéral du Québec et le Front commun intersyndical du secteur public. 

La FSSS représente 110.000 membres, dont des infirmières, des préposés aux bénéficiaires, des employés de soutien, des employés de bureau, des travailleurs sociaux, des psychologues et des physiothérapeutes – soit plus du quart des 400.000 syndiqués représentés par le Front commun. 

Le résultat enregistré au sein de la plus grande instance syndicale du Front commun reflète l'immense opposition des membres de la base à une entente de principe qui réduit les salaires réels, mine les régimes de retraite et laisse le champ libre au gouvernement Couillard pour la démolition des services publics. 

Il révèle aussi le potentiel qui existe, malgré les dangers qui guettent les travailleurs du secteur public, pour faire de leur lutte le coup d'envoi d'une vaste contre-offensive ouvrière à travers le Québec et le Canada contre l'austérité capitaliste imposée par tous les paliers de gouvernement. 

Ce potentiel ne pourra toutefois se réaliser sans une rupture politique et organisationnelle avec l'appareil syndical qui travaille depuis le début du conflit pour enfermer les travailleurs dans un processus bidon de négociations, à l'intérieur du cadre budgétaire fixé par le gouvernement, et éviter ainsi toute confrontation avec ce dernier. 

Cette opération de démobilisation, qui a mené à l'entente pourrie de décembre, n'est que la dernière d'une longue série ayant mené à la transformation des syndicats en agences du patronat, qui étouffent ou torpillent toute opposition venant de la base afin d'imposer les coupures d'emplois, baisses de salaires et concessions de toutes sortes exigées par la grande entreprise. 

Dans la lutte du secteur public, cela s'est traduit par le refus syndical de préparer les membres à défier un décret gouvernemental qui viendrait imposer les conditions de travail et à faire appel au profond sentiment démocratique et anti-austérité de vastes couches de la population ouvrière. 

Après avoir tait pendant des mois la menace d'une loi spéciale, les dirigeants du Front commun ont commencé à l'invoquer vers la fin novembre, alors qu'ils s'apprêtaient à signer une entente de trahison, afin d'intimider leurs propres membres en leur disant que toute résistance était futile. 

Quant aux dirigeants de la FSSS, s'ils ont dû s'adapter à la colère de la base en recommandant le rejet de l'entente de principe, leur objectif premier était d'empêcher que cette colère ne se traduise en opposition consciente à la politique traître du Front commun et ne devienne un pôle d'attraction pour tous les travailleurs du secteur public. 

La FSSS n'a fait aucun appel à l'ensemble des employés de l'État pour qu'ils rejettent l'accord de décembre, gardant plutôt une attitude de cordialité, voire de solidarité, avec la haute direction du Front commun. Jusqu'à vendredi dernier, alors qu'un rejet de l'entente de principe avait sans doute été enregistré depuis des semaines, la direction de la FSSS n'en a pas soufflé mot. Si elle a dû se résigner à faire une annonce vendredi, après une fuite médiatique, elle l'a fait le plus discrètement possible, sans donner de détails sur le vote et sans même convoquer une conférence de presse. 

Sachant qu'une campagne énergique d'opposition à l'entente de principe – y compris le dévoilement des votes de rejet à mesure qu'ils prenaient place – aurait eu un puissant écho parmi les employés de l'État et parmi tous les travailleurs, les dirigeants de la FSSS ont préféré garder le profil bas. Ils voulaient ainsi faciliter les efforts du Front commun pour imposer l'entente dans les autres fédérations et empêcher l'opposition naissante dans la FSSS de s'étendre aux autres travailleurs. 

La violente réaction du gouvernement au vote de la FSSS souligne les immenses dangers auxquels font face tous les travailleurs du secteur public.

«Il n'est pas question de donner davantage à un groupe qu'à un autre», a sèchement déclaré le président du Conseil du trésor, Sam Hamad. Il a invité la FSSS «à faire preuve de bonne foi en reconsidérant l'offre formulée par le gouvernement», avant de lancer cet avertissement: «J'espère que le président de la CSN saura convaincre la FSSS de saisir cette occasion». 

Hamad a également invité la Fédération autonome de l'enseignement (FAE) – un syndicat de 34.000 enseignants qui ne fait pas partie du Front commun et n'a pas signé d'accord avec le gouvernement – à réfléchir à sa position «pendant la fin de semaine». 

Le gouvernement a donné jusqu'à lundi aux chefs syndicaux pour qu'ils livrent la marchandise et s'arrangent pour faire passer l'entente. Sinon, comme l'a crûment écrit le journal Métro: «Il apparaît de plus en plus que c’est une loi spéciale qui pend au bout du nez des organisations syndicales qui n’auront pas entériné l’entente de principe». 

Alors que les dirigeants du Front commun s'apprêtent à laisser la FSSS affronter seule tout l'arsenal répressif de l'État, le président de la FSSS, Jeff Begley, continue à jeter de la poudre aux yeux de ses membres pour les endormir politiquement face à un danger imminent.

«Il est maintenant temps de revenir à la table de négociation pour convenir d’une entente satisfaisante», a-t-il déclaré avec une complaisance révoltante. En entrevue à Radio-Canada, Begley a admis avoir soulevé devant ses membres la «possibilité» d'une loi spéciale, mais en les rassurant qu'«il y a moyen de l'éviter avec un minimum de bonne foi». 

Comme toute la bureaucratie syndicale pro-capitaliste, le président de la FSSS cherche à convaincre le gouvernement que la meilleure façon de procéder avec les «réorganisations qui n'en finissent plus», par exemple les bouleversements engendrés par le projet de loi 10, c'est d'utiliser les services des syndicats. «Moi, je pense que le gouvernement a intérêt à s'asseoir pour trouver des solutions aux plus grands irritants», a-t-il fait savoir. 

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