Canada: L'«accueil» des réfugiés et le véritable programme du nouveau gouvernement Trudeau

Par Roger Jordan
24 décembre 2015

Le premier ministre Justin Trudeau et son gouvernement libéral récemment élu ont fait un spectacle médiatique de l'arrivée il y a deux semaines du premier avion de réfugiés syriens.

Trudeau, flanqué de la première ministre de l'Ontario Kathleen Wynne, du ministre de la Défense Harjit Sajjan et de divers autres membres de son gouvernement, a salué personnellement les 163 réfugiés à leur descente d'avion à l'aéroport Pearson de Toronto. Le premier ministre a donné à des réfugiés des manteaux d'hiver, tandis que d'autres ministres et fonctionnaires distribuaient des drapeaux canadiens et des ours en peluche aux enfants.

Le gouvernement a fait de grands efforts pour veiller à ce que l'arrivée du premier vol de réfugiés coïncide avec la «Journée des droits de l'homme» de l'ONU. Pour ce faire, il a fallu envoyer un avion militaire au Liban pour recueillir les nouveaux arrivants après que les plans du gouvernement de noliser des avions commerciaux aient été retardés.

Il y a une vague de sympathie populaire et de soutien pour les réfugiés qui fuient la guerre et la répression.

L'accueil des réfugiés hautement orchestré de Trudeau est une tentative cynique de manipuler ces sentiments afin de donner à son gouvernement des teintes humanitaires et «progressistes» pour mieux faciliter la poursuite de la politique étrangère militariste agressive que le gouvernement conservateur de Stephen Harper a menée, au nom de l'impérialisme canadien.

Les libéraux veulent à tout prix mettre en contraste leur politique d'accueil des réfugiés avec la campagne anti-réfugiés ultra-droitiste organisée par une vaste section de l'élite politique américaine. Cela fait partie d'un vaste effort pour raviver un nationalisme canadien multiculturel «libéral» qu'ils voient comme un meilleur mécanisme pour mobiliser la population derrière les politiques visant à promouvoir les intérêts de la grande entreprise canadienne sur la scène mondiale.

À l'aéroport Pearson, Trudeau a résumé le discours de son gouvernement, en proclamant, «c'est là quelque chose que nous sommes en mesure de faire dans ce pays parce que nous définissons un Canadien non par une couleur de peau, une langue, une religion ou des antécédents, mais par un ensemble commun de valeurs, d'aspirations, d'espoirs et de rêves qui sont partagés non seulement par les Canadiens, mais par les gens de partout dans le monde.»

L'implication claire est que l'attitude «humaniste» du Canada distingue le pays de son voisin du sud où, quelques jours avant, le débat politique était dominé par la demande fasciste de Donald Trump, le candidat favori des républicains, que tous les musulmans soient interdits d'entrer aux États-Unis.

Or la réalité est très différente. L'élite dirigeante canadienne, comme l'a illustré la mort de l’enfant de trois ans Alan Kurdi, a sa part de responsabilité dans la crise des réfugiés. Un objectif clé du gouvernement Trudeau, comme le premier ministre lui-même l'a répété à maintes reprises, est de renforcer les liens du Canada avec les États-Unis, la puissance impérialiste la plus agressive du monde.

Bien que les libéraux et les médias présentent la politique d'asile du gouvernement comme généreuse et altruiste, le Canada n'accepte en fait qu'une infime fraction des 4 millions de Syriens qui ont fui leur pays pendant les quatre années de guerre civile (sans compter les 9 millions d'autres déplacés toujours en Syrie.)

Au début, les libéraux se sont engagés à accepter 25.000 réfugiés parrainés par le gouvernement d'ici la fin de 2015. Mais même ce modeste objectif a été abandonné.

Profitant de la campagne anti-réfugiés virulente des conservateurs, du Parti québécois et d'autres forces de droite menée dans le sillage des attentats terroristes de Paris du mois dernier, les libéraux ont réduit le nombre de réfugiés à accueillir cette année à 10.000. En repoussant la date cible pour l'accueil des 25.000 réfugiés à la fin de février, le gouvernement a également annoncé que deux cinquièmes d'entre eux devront être entièrement parrainés par le privé et a imposé un certain nombre d'exigences ouvertement discriminatoires. Parmi celles-ci le déni total de droit d'asile aux hommes célibataires selon le prétexte fallacieux qu'ils représenteraient un risque à la sécurité. La concession du gouvernement sur ce point a contribué à alimenter un climat d'islamophobie ponctué d'attaques brutales contre les musulmans, les mosquées et autres installations communautaires à travers le pays.

Mais la complicité du Canada dans la pire crise de réfugiés depuis la Deuxième Guerre mondiale va bien plus loin. L'impérialisme canadien est un acteur important dans la série sans fin de guerres dirigées et fomentées par les États-Unis qui ont déstabilisé et déchiré des sociétés entières, en plus d'avoir fait fuir des millions de personnes de leurs foyers au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique du Nord au cours des deux dernières décennies.

Le Canada a joué un rôle de premier plan pendant plus d'une décennie dans la guerre contre-insurrectionnelle néocoloniale en Afghanistan, qui a laissé une société en ruines et forcé des centaines de milliers de personnes à risquer leur vie pour fuir vers l'Europe. Les avions de combat canadiens ont bombardé la Libye en 2011 lors de la guerre aérienne de l'OTAN qui a renversé le régime de Kadhafi et plongé ce pays d'Afrique du Nord dans une guerre civile catastrophique entre groupes islamistes rivaux. Le Canada apporte également son soutien à la campagne américaine pour provoquer un changement de régime à Damas en utilisant des forces islamistes à la solde de l'Occident, y compris celles dont l'État islamique a émergé, et s'est joint à Washington en soutenant l'Arabie saoudite dans son invasion du Yémen.

Depuis octobre 2014, des avions de guerre canadiens larguent des bombes contre des objectifs de l'État islamique en Irak et en mars dernier, leur secteur d'intervention a été élargi pour inclure la Syrie. Il est donc tout à fait possible que parmi les réfugiés syriens que Trudeau a accueillis, il y en a qui ont littéralement fui les bombardements canadiens.

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper a mené cette politique d'agression à l'étranger couplée avec des attaques sans cesse croissantes contre les droits démocratiques au pays, avec une cruauté ouverte toujours plus grande. Alors que la crise des réfugiés allait en s'approfondissant, son gouvernement a réduit la couverture en soins de santé de nombre de demandeurs d'asile au Canada, et alors que des millions de personnes fuyaient la Syrie, les conservateurs ont cyniquement annoncé que le Canada n'en accueillerait que 10.000.

Harper a justifié sa politique étrangère militariste en claironnant un nationalisme canadien ouvertement de droite, célébrant la monarchie et dépeignant le Canada comme un pays «guerrier» qui devait ses institutions démocratiques à ses Forces armées.

Reconnaissant que cette affirmation explicite d'un patriotisme militariste a aliéné d'importantes sections de la population, rendant du coup plus difficile de vendre les initiatives politiques fortement favorisées par la classe dirigeante, notamment la hausse prononcée des dépenses militaires, Trudeau cherche à «changer l’image» du Canada. Une rhétorique à consonance progressiste à propos des prétendues valeurs démocratiques et humanitaires du Canada et de la foi du Canada envers le multilatéralisme et le «maintien de la paix» doit être utilisée pour fournir une couverture politique à l'intensification de la violence impérialiste canadienne au moyen d'un partenariat militaro-stratégique encore plus étroit avec les États-Unis.

C'est une tâche pour laquelle les libéraux ont de l'expérience. La dernière fois qu'ils étaient au pouvoir, ils ont ouvert la voie au gouvernement Harper en matière de politique étrangère en envoyant les Forces armées canadiennes en Yougoslavie et faire la guerre en Afghanistan. C'est sur cette toile de fond en 2001 que les libéraux ont créé la fameuse Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des États qui a développé la «responsabilité de protéger» ou doctrine R2P. Celle-ci sert depuis de justification pour une guerre impérialiste après l'autre, les guerres lancées à la poursuite d'intérêts géopolitiques et économiques prédateurs étant maintenant déguisées en interventions humanitaires.

Les libéraux ont déjà promis d'augmenter les dépenses militaires de façon à créer une armée «plus agile», comme l’a décrit le gouvernement lors du discours du Trône. Cela comprendra l'achat de nouveaux systèmes d'armes et autres matériels mettant l'accent sur les capacités de première ligne, par opposition aux services administratifs et autres aspects plus «civils» des Forces armées.

Le 18 décembre, le ministre de la Défense Sajjan a laissé entendre que le gouvernement envisageait d'abandonner une autre de ses promesses électorales, à savoir le retrait des six chasseurs CF-18 déployés pour effectuer des bombardements contre des objectifs de l'État islamique et la fin de la «mission de combat» du Canada dans la guerre au Moyen-Orient. Sajjan a déclaré que le retrait serait annulé s'il «dégradait la capacité globale» de la coalition de guerre des États-Unis.

Trudeau a déjà promis que le Canada contribuera encore plus à la guerre en Irak et en Syrie, notamment au moyen d'une mission élargie d'entrainement confiée aux Forces armées canadiennes.

Mais le plus révélateur et inquiétant est la promesse de Trudeau de resserrer les relations avec Washington, alors même que les États-Unis poursuivent non seulement la guerre au Moyen-Orient, mais aussi des offensives géostratégiques en Europe de l'Est contre la Russie et dans la région Asie-Pacifique pour isoler et encercler la Chine.

Trudeau a également fait connaître sa profonde admiration pour Barack Obama, l'homme qui a supervisé cette explosion du militarisme américain, l'espionnage de masse et un programme illégal d'exécutions sommaires par frappes de drones. Quant au président des États-Unis, à la suite de sa première rencontre avec le premier ministre Trudeau le mois dernier, il a déclaré qu'«il n'y a pas d'amis plus proches» «dont les intérêts se rejoignent autant» que les États-Unis et le Canada.

Des rapports suggèrent que la collaboration plus étroite avec Washington pourrait inclure la participation du Canada au programme de défense antimissile balistique mené par les États-Unis, le but ultime étant de rendre «gagnable» une guerre thermonucléaire. La classe dirigeante canadienne voit cela comme un moyen de renforcer son alliance avec Washington, mais aussi sa position dans l'Arctique, où elle présente des revendications territoriales concurrentes de la Russie à propos des riches fonds marins de l'Arctique remplis de ressources.

Les libéraux sont également presque certains d'approuver l'entente en matière de commerce et d'investissement du Partenariat transpacifique, le bras économique du pivot géostratégique et militaire de l'administration Obama dirigé contre la Chine en Asie. Enfin, le gouvernement Trudeau a déjà confirmé qu'il mettra en œuvre un accord de libre-échange avec l'Ukraine, un élément clé de la position agressive antirusse adoptée par Harper.

(Article paru d’abord en anglais le 15 décembre 2015)