Non aux ententes de trahison dans le secteur public québécois

Par Richard Dufour
9 décembre 2015

La grève organisée aujourd’hui par le Front commun, qui représente une grande partie du demi-million d’employés du secteur public québécois, n’a rien à voir avec une véritable mobilisation des travailleurs contre le programme d’austérité du gouvernement libéral.

Ce n’est pas non plus l’objectif des trois jours de grève entamés en même temps par la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), qui ne fait pas partie du Front commun et représente environ un tiers des enseignants de la province.

Dans les deux cas, il s’agit pour les chefs syndicaux d’apaiser la colère légitime des travailleurs devant la brutale offensive libérale sur les salaires et les pensions en faisant semblant de s’y opposer, tout en préparant un coup de poignard dans le dos de leurs membres.

Des syndicats du Front commun représentant plusieurs groupes – y compris des professeurs de cégep, des employés de soutien dans les écoles et des fonctionnaires – ont déjà conclu des ententes de principe sur les conditions de travail, suite à un «blitz» de négociations aux tables dites sectorielles.

La FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec), qui représente les infirmières et est restée en dehors du Front commun, facilitant ainsi les efforts du gouvernement pour diviser les travailleurs, s’est également entendue avec le gouvernement sur les conditions de travail.

Ces accords de principe ne valent pas le papier sur lequel ils sont écrits: le gouvernement de Philippe Couillard a déjà lancé une vaste réorganisation dans le secteur public pour augmenter la charge de travail des employés tout en abolissant des milliers de postes.

De plus, ces accords surviennent dans un contexte où les libéraux ont entrepris la démolition de ce qui reste de l’État-providence en faisant porter le fardeau aux travailleurs qui fournissent les services publics à la population.

Sur la question épineuse des salaires et des pensions, Québec maintient la ligne dure. Il exige une convention collective de cinq ans avec une augmentation salariale dérisoire de 3% (gel salarial sur deux ans et 1% pour chacune des trois autres années), une hausse de l’âge de la retraite et des pénalités accrues pour une retraite anticipée.

Avec la signature d’ententes partielles avec ce gouvernement très à droite, les syndicats poursuivent leurs efforts pour étouffer la colère populaire contre l’austérité capitaliste. Ils ouvrent la voie à une privatisation accrue des services publics, tels que les soins de santé, et à la dégradation du niveau de vie de toute la classe ouvrière.

Depuis l’expiration des conventions collectives dans le secteur public en mars dernier, les travailleurs ont montré une grande détermination à combattre l’assaut frontal des libéraux sur les salaires, les pensions et les services publics.

Mais les chefs syndicaux s’efforcent dès le début d’éviter toute confrontation avec le gouvernement. C’est le sens de leurs appels incessants à une «entente négociée» et le silence total qu'ils observent depuis des mois face aux préparatifs du gouvernement à adopter, au besoin, une loi spéciale pour imposer son diktat aux employés de l’État.

La principale préoccupation des syndicats est d’empêcher que la lutte des employés du secteur public alimente la vive colère populaire face aux coupes budgétaires – qui se reflète dans des sondages montrant un taux élevé d’insatisfaction envers le gouvernement Couillard – dans une vaste contre-offensive ouvrière contre toutes les mesures d’austérité.

C’est pourquoi les chefs syndicaux ont tout fait pour limiter l’opposition des membres de la base à de simples protestations qui acceptent entièrement le cadre fixé par le gouvernement – une négociation bidon où les paramètres budgétaires sont fixés d’avance et seuls des changements superficiels, portant sur des questions secondaires, sont possibles.

C’est dans cette optique que le fort mandat de grève obtenu des membres de la base a été détourné vers des grèves tournantes limitées qui visent, non pas à mobiliser les employés du secteur public et l’ensemble des travailleurs du Québec et du Canada contre l’austérité, mais à lancer des appels futiles au gouvernement Couillard.

Le Front commun a ensuite annulé les trois journées de grèves initialement prévues début décembre – qui auraient réuni pour la première fois tous les syndiqués dans la rue en même temps – afin de démontrer sa «bonne foi» dans ses négociations avec le gouvernement. Au même moment, il a présenté une contre-offre comportant des demandes salariales réduites. Tous ces reculs ont encouragé le gouvernement à maintenir une ligne dure sur la question essentielle des salaires et des pensions.

Après avoir conclu des ententes aux tables sectorielles, les syndicats du Front commun se préparent maintenant à signer une entente globale qui représenterait une capitulation aux exigences gouvernementales en matière de salaires et de pensions – peut-être en échange de quelques miettes sous la forme d’un montant forfaitaire.

Cette entente de trahison serait présentée aux membres de la base comme le mieux qu’on puisse espérer dans le cadre actuel de restrictions budgétaires, cadre entièrement accepté par les syndicats. Les chefs syndicaux invoqueront sans doute la menace d’une loi spéciale pour intimider les travailleurs et les contraindre à la soumission.

Pendant ce temps, le gouvernement se tient prêt à adopter une loi spéciale au moindre signe que la bureaucratie syndicale perd le contrôle de ses membres. Celle-ci réagirait alors comme en 2005, face au décret qui imposait un contrat de travail de cinq ans, en appelant les travailleurs à s’y soumettre.

Le rôle traître des chefs syndicaux est le fruit d’une orientation nationaliste et pro-capitaliste qu’ils maintiennent depuis des décennies et sur la base de laquelle ils ont saboté une lutte ouvrière après l’autre, au nom de la «paix sociale». Leur hostilité à un véritable mouvement anti-austérité a été démontrée lors de la grève étudiante de 2012 lorsqu'ils ont isolé les étudiants grévistes pour ensuite détourner leur lutte derrière l'élection du Parti québécois qui, une fois au pouvoir, a poursuivi les mesures d'austérité et attisé le chauvinisme anti-musulman.

Les bureaucrates syndicaux sont grassement récompensés pour ces services rendus à la classe dirigeante. Ils siègent sur des comités tripartites (syndicat-gouvernement-patronat) et contrôlent de riches fonds d’investissement et de capital de risque, tels que le Fonds de solidarité de la FTQ (Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec).

Le soutien indéfectible de la bureaucratie syndicale pour l’ordre capitaliste trouve son expression politique dans son appui pour le Parti québécois — l’autre parti de gouvernement de l’élite dirigeante, qui a mené les pires attaques contre les travailleurs chaque fois qu’il était au pouvoir et qui est dirigé aujourd’hui par le richissime magnat de la presse et figure notoire de la droite dure, Pierre-Karl Péladeau.

Pour éviter une nouvelle défaite, les travailleurs du secteur public doivent prendre les choses en mains et mettre sur pied des comités de lutte, formés de membres de la base et entièrement indépendants des syndicats pro-capitalistes. De tels comités organiseraient la mobilisation des employés du secteur public et de tous les travailleurs canadiens (français, anglais et immigrés) pour défendre les conditions de travail et les services publics. Ils seraient prêts à défier, si nécessaire, les lois spéciales qui violent le droit démocratique de faire la grève.

Mais l'action militante en soi n'est pas suffisante. Elle doit être associée à une lutte politique, non seulement contre les libéraux de Couillard mais contre toute l'élite dirigeante et tout l'appareil répressif de l'État canadien – les divers paliers de gouvernement, la police et les tribunaux. Aux efforts de l'élite dirigeante visant à faire payer les travailleurs pour la crise capitaliste mondiale, il faut opposer la lutte pour un gouvernement ouvrier qui utiliserait les vastes ressources disponibles afin de satisfaire les besoins sociaux, et non les profits d'une minorité.