Les employés du secteur public québécois à la croisée des chemins

Par Richard Dufour
16 novembre 2015

Les travailleurs du secteur public québécois ont démontré une grande détermination à combattre l’assaut gouvernemental sur leurs conditions de travail et les services publics. Mais ils doivent prendre garde. Les syndicats du Front commun, qui ont travaillé dès le début à étouffer l'opposition des membres de la base, se préparent maintenant à porter le coup de grâce à leur lutte militante.

Des efforts sont déjà en cours pour annuler les trois journées de grève nationale prévues début décembre, sous prétexte que les syndicats doivent démontrer leur bonne foi alors qu'ils préparent une contre-proposition à la dernière offre du gouvernement.

Les chefs syndicaux ont d'ailleurs favorablement accueilli l'ultimatum qu'a lancé le gouvernement libéral après avoir dévoilé sa «nouvelle» offre, qui maintient intégralement ses demandes de concessions – gel salarial de deux ans et 1% d’augmentation chacune des trois autres années, hausse de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans, et pénalité accrue pour retraite anticipée.

«Tant que la partie syndicale veut négocier à l’intérieur des paramètres financiers du gouvernement, on peut continuer à négocier», a averti vendredi le premier ministre québécois Philippe Couillard. Il a ensuite lancé cette menace: «Si l’on décode qu’il n’y a pas ce désir de parvenir à une entente négociée, il faudra décider si l’on continue dans la même direction».

La veille, son président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, a dénoncé les deux journées de grèves tournantes des syndicats en les accusant de «prendre la population du Québec en otage». Il a aussi qualifié d’«actes de vandalisme» les auto-collants apposés sur certains édifices publics en guise de protestation.

Ces déclarations déforment entièrement la réalité: ce sont les libéraux de Couillard qui prennent la population en otage en démantelant l'éducation, la santé et tous les services publics. De plus, elles démontrent que la «nouvelle» offre du gouvernement n’est qu’un prétexte pour justifier l’imposition d’une loi spéciale si les travailleurs continuent de résister à ses demandes de concessions.

Cette conspiration contre les conditions de travail et les droits démocratiques des employés du secteur public prend place avec la pleine collaboration des syndicats du Front commun.

Ces derniers ont gardé dès le début un silence complice sur les préparatifs du gouvernement à imposer un nouveau contrat de travail par décret. Ils jouent maintenant leur rôle dans la dernière étape de ces préparatifs en faisant passer la dernière offre des libéraux pour un geste de bonne foi.

«Nous étudions sérieusement la proposition déposée», a déclaré la vice-présidente de la CSN, Francine Lévesque, tout en indiquant que le Front commun allait «tout faire aux tables de négociation, pour en arriver à une entente satisfaisante et négociée dans les plus brefs délais».

Les syndicats ont déjà annoncé leur intention de présenter une contre-offre. «Une contre-proposition, ça ne se bâtit pas sur un coin de table», a seulement indiqué le président de la CSN, Jacques Létourneau. «Notre monde est sérieux, on travaille pour y arriver.»

«Je suis encore optimiste d'avoir une entente négociée», a indiqué de son côté Lucie Martineau, du Secrétariat intersyndical des services publics. «Un tango, ça se joue à deux. On va travailler pour faire une contre-proposition.»

L’attitude respectueuse des chefs syndicaux envers la dernière manoeuvre de Couillard forme un contraste frappant avec la vive colère qui règne parmi les employés du secteur public face à l’assaut gouvernemental sur les salaires, les retraites et les services publics.

L’objectif premier des dirigeants du Front commun est justement d’étouffer et d’éteindre cette colère accumulée pour l'empêcher de s’étendre à toute la population ouvrière et de devenir le catalyseur d’une vaste contre-offensive des travailleurs contre l’austérité capitaliste.

Le dépôt d’une contre-offre syndicale sera accompagné de nouveaux gestes de soumission à l’endroit du gouvernement. Vendredi, le syndicat de Champlain, représentant le personnel enseignant de la Rive-Sud et affilié à la CSQ (Centrale des syndicats du Québec), l’une des composantes du Front commun, a convoqué des assemblées générales à la dernière minute pour annuler les trois journées de grève prévues en décembre – les premières qui auraient impliqué en même temps tous les employés du secteur public.

Cette décision antidémocratique, présentée comme un fait accompli à la fraction des membres présents sans que le moindre vote soit tenu, a été introduite comme une initiative du Front commun. Même si elle n'a pas encore fait l'objet d'une annonce officielle du Front commun, elle fait certainement partie des scénarios envisagés par la haute direction syndicale.

Un tel recul a été justifié sur la base cynique que c’était nécessaire pour ne pas provoquer le gouvernement à adopter une loi spéciale. Il aura en fait pour seule conséquence de démobiliser les membres de la base et d’encourager les libéraux à maintenir leur ligne dure.

Si pendant des mois, le Front commun a gardé un silence quasi complet sur les plans de loi spéciale présents depuis longtemps dans les cartons du gouvernement, c’est parce qu’une telle discussion aurait démontré que les employés du secteur public font face à une lutte politique.

Par leur opposition aux demandes de concessions, c’est toute la stratégie de classe de l’élite dirigeante que remettent en cause les employés de l’État. Ils font face, non seulement aux libéraux de Couillard, mais à tout l’appareil répressif de l’État canadien: les divers paliers de gouvernement, la police, les tribunaux.

L’assaut anti-ouvrier lancé par le gouvernement Couillard avec le plein soutien de l’élite dirigeante québécoise et canadienne a un caractère sans précédent.

En plus de vouloir ramener les employés de l’État des décennies en arrière au niveau des salaires et des conditions de travail, les libéraux bafouent ouvertement les droits démocratiques, promettant par exemple d'accorder aux municipalités le droit d’imposer unilatéralement les conventions collectives.

Au même moment, le gouvernement Couillard multiplie les compressions budgétaires afin de saper les services publics et de frayer la voie à leur privatisation. La loi 20 récemment adoptée encourage la prolifération de frais accessoires pour des soins de santé censés être couverts par le régime public d’assurance-maladie.

La démolition des programmes sociaux et des droits démocratiques est facilitée par le rôle traitre des syndicats, qui sabotent depuis des décennies tout mouvement de résistance des travailleurs au nom de la «paix sociale». En 2005 par exemple, ils n'ont pas bronché lorsque le gouvernement libéral de Charest a imposé par décret un nouveau contrat de travail de sept ans aux employés du secteur public, invoquant la loi spéciale pour justifier leur inaction. Au même moment, les syndicats maintiennent la subordination politique des travailleurs au parti de la grande entreprise qu'est le Parti québécois, lequel a férocement attaqué les travailleurs et les programmes sociaux chaque fois qu'il est passé au pouvoir.

Une nouvelle orientation politique est nécessaire. Les travailleurs du secteur public doivent faire appel au profond sentiment anti-austérité de la population ouvrière afin de transformer leur lutte en fer de lance d’une contre-offensive des travailleurs dans toute la province et à travers le Canada pour la défense des salaires, des emplois et des services publics.

Cela requiert une rupture politique et organisationnelle avec la bureaucratie syndicale procapitaliste et la formation de comités de la base indépendants des syndicats et prêts à mobiliser l’ensemble des travailleurs en opposition directe aux mesures d’austérité et aux lois antigrèves.

Une telle campagne devrait être guidée avant tout par une perspective socialiste: la formation d’un gouvernement ouvrier qui utiliserait toutes les ressources de la société afin de satisfaire les besoins sociaux, et non les profits d’une minorité.

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