Secteur public québécois: dernier ultimatum du gouvernement avant la loi spéciale

Par Laurent Lafrance
12 novembre 2015

Le président du Conseil du trésor du Québec, Martin Coiteux, a déposé vendredi dernier une «nouvelle» offre aux employés du secteur public qui maintient les principales demandes patronales et fait office d'ultimatum avant l'adoption d'une loi spéciale.

Le gouvernement libéral est déterminé à imposer des reculs majeurs aux quelque 500.000 employés de l’État dans le cadre d’un vaste programme visant à privatiser les services publics et à restructurer les rapports de classe au Québec et au Canada.

Au niveau des salaires, la «nouvelle» offre maintient un gel de deux ans et une hausse de un pour cent pendant trois ans, mais déplace la deuxième année de gel à la cinquième année du contrat. Ainsi, au lieu d’offrir 0, 0, puis 1, 1 et 1 pour cent, Québec offrirait 0, 1, 1, 1 et 0 pour cent. Considérant l’inflation, cela représente, en termes réels, une baisse significative des salaires.

Au niveau des retraites, au lieu d’augmenter l’âge de la retraite de 60 à 62 ans à partir de janvier 2017, les libéraux proposent de l’augmenter à 61 ans en 2017, puis à 62 ans à partir de 2019. Le gouvernement retire sa demande de calculer la rente de retraite sur le salaire moyen des huit meilleures années plutôt que des cinq meilleures années, mais il maintient la hausse de la pénalité (de 4% à 7,2%) pour les retraites anticipées.

Il s'agit d'une véritable provocation de la part du gouvernement. Reconnaissant qu’ils ne pourraient jamais faire avaler cette offre malhonnête à leurs membres, les syndicats du Front commun ont été forcés de la rejeter en la qualifiant de «quatre trente sous pour une piastre».

En échange du maintien du gel salarial, le gouvernement propose un exercice de «relativité salariale» qui viserait supposément à corriger des incohérences dans les échelles salariales en comparant la valeur des emplois les uns par rapport aux autres en fonction de critères comme l’effort ou la qualification. Selon la partie syndicale, il s’agit de la plus grande restructuration des échelles salariales au gouvernement du Québec depuis les années 1960.

Le but évident du gouvernement est de diviser les travailleurs sur la base de l’ancienneté et du secteur d’emploi. Selon ce plan, qui modifierait toutes les échelles salariales, certains groupes de travailleurs, comme les enseignants et les infirmières ayant beaucoup d'ancienneté, verraient leur taux horaire augmenter, alors que d’autres, non. De plus, le gouvernement propose de réduire tous les salaires d’entrée, ce qui affecterait principalement les jeunes travailleurs.

Facilitant la stratégie «diviser pour régner» du gouvernement, la présidente de la Fédération interprofessionnelle du Québec (FIQ), Régine Laurent, a accueilli la mesure positivement, soulignant que les infirmières pourraient y gagner. Dès le début des négociations, la FIQ a foulé aux pieds les principes élémentaires de solidarité ouvrière en refusant de faire partie du Front commun, dans l'espoir d'une entente séparée plus favorable avec le gouvernement. Il en est de même de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), qui représente plus de 30.000 enseignants.

Face à l’intransigeance du gouvernement, les syndicats du Front commun ont annoncé la poursuite cette semaine d'une deuxième vague de grèves «rotatives et régionales». Mais leur intention n'est aucunement d’utiliser ces grèves pour mobiliser toute la population ouvrière contre le programme d’austérité de l’élite dirigeante. Les chefs syndicaux ont indiqué à répétition que la grève ne sert qu’à faire pression sur le gouvernement pour une entente «négociée».

Québec a déjà dans ses cartons une loi spéciale pour décréter les salaires et conditions de travail dans le secteur public. Martin Coiteux a affirmé en point de presse qu’il est déterminé à mettre un terme au conflit avant noël et qu’avec sa dernière offre, «la balle est maintenant dans le camp des syndicats». Quant au chef de la Coalition Avenir Québec, le très à droite François Legault, il a admis que dans les prochains jours «on va peut-être nous demander de voter une loi spéciale».

Les chefs syndicaux, qui gardent depuis des mois un silence complice autant sur les nombreuses lois anti-ouvrières existantes que sur les préparatifs avancés en vue d'un nouveau décret, n’ont aucune intention de mobiliser les travailleurs pour s’y opposer.

Ils vont plutôt se servir d'une loi spéciale pour justifier une capitulation totale, comme ils l’ont fait en 2005 suite au décret imposé par le gouvernement Charest. Ou bien ils vont utiliser la menace d’une loi spéciale pour imposer à leurs membres une entente au rabais après les prochaines journées de grève, prévues en novembre et en décembre.

Sans la moindre contestation sérieuse de la part des syndicats, des milliards de dollars ont déjà été sabrés au cours des dernières années par les gouvernements libéraux et péquistes successifs. Et les chefs syndicaux continuent de subordonner les travailleurs au Parti québécois – l’autre parti de gouvernement de la grande entreprise – en cherchant l’appui de son nouveau chef, l’anti-syndicaliste et ultra-droitier notoire, Pierre-Karl Péladeau.

Les syndicats font tout pour canaliser la colère légitime de leurs membres dans un dialogue de sourds avec un gouvernement intransigeant. Ils craignent de lancer un appel plus large à toute la population ouvrière, liant la défense des salaires et des retraites des employés de l'État à la défense des services publics qu'ils fournissent. Un tel appel risquerait d'entraîner un vaste mouvement des travailleurs contre l’austérité qui irait à l'encontre de la priorité numéro un des syndicats, à savoir le maintien de la «paix sociale», c'est-à-dire la rentabilité du capitalisme québécois et canadien.

Comme partout à travers le monde, les syndicats sont devenus – par le contrôle de riches fonds d’investissement et des postes lucratifs sur les conseils d'administration tripartites avec le gouvernement et le patronat – l'instrument d'une couche de bureaucrates privilégiés dont les intérêts financiers sont diamétralement opposés à ceux des travailleurs qu’ils prétendent représenter.

Le fait que le gouvernement soit en train de mobiliser l’appareil de répression étatique – la police, les tribunaux, les lois spéciales – pour imposer les diktats de la grande entreprise et des riches démontre que les travailleurs du secteur public font face à une lutte politique.

En s'opposant aux efforts de Couillard pour les ramener des décennies en arrière, ils remettent en cause toute la stratégie de classe de l'élite dirigeante, non seulement au Québec et au Canada, mais partout à travers le monde. Il faut se préparer dès aujourd'hui à défier toute nouvelle loi spéciale, mais dans le cadre d'une contre-offensive politique rejetant toutes les mesures d'austérité qui visent à faire payer les travailleurs pour la crise capitaliste.

Il existe actuellement un grand potentiel pour que le mouvement de grève dans le secteur public devienne le catalyseur d’une mobilisation de toute la classe ouvrière au Québec et au Canada. Mais pour que cela prenne forme, les travailleurs du secteur public doivent retirer le contrôle de la lutte actuelle des mains de la bureaucratie syndicale et se tourner vers leurs frères et sœurs de classe à travers la province et le pays.

La seule façon de poursuivre la lutte et de contrer les lois anti-ouvrières de l’élite dirigeante est de développer un vaste mouvement politique indépendant de toute la classe ouvrière à travers le pays en défense des services publics, des emplois et des conditions de vie.