Canada: le NPD mène une campagne à peine distincte de Harper

Par Roger Jordan
17 octobre 2015

Après plus de deux mois à mener une campagne électorale explicitement à droite, qui est à plusieurs niveaux impossible à distinguer de celle des conservateurs de Stephen Harper, le Nouveau Parti démocratique (NPD) est en pleine crise.

De récents sondages indiquent que l’appui au NPD est à moins de 25 pourcent, une forte chute comparativement au début de la campagne où il était le parti à battre avec 30 pourcent d’appui. À ce point-ci, le NPD, qui est soutenu par les syndicats, est en voie de terminer bon troisième.

Ceux qui ont bénéficié du déclin rapide de l’appui au NPD ont été les libéraux, jusqu’à tout récemment le parti favori de la grande entreprise canadienne. La plateforme du NPD est essentiellement copiée sur celle de Harper, mais en version «réduite». Elle est si ouvertement à droite que les libéraux – qui ont imposé lors de leur dernier passage au pouvoir les plus importantes coupes sociales dans l’histoire canadienne tout en réduisant drastiquement les impôts des riches et des entreprises – ont été en mesure de se positionner à la gauche des sociaux-démocrates sur plusieurs questions clés.

Avec sa campagne, le NPD a voulu démontrer à l’élite bourgeoise qu’elle peut compter sur lui pour défendre les intérêts du capitalisme canadien au pays et à l’étranger, et ce avec autant d’intransigeance et d’énergie que ses rivaux conservateurs et libéraux.

Le chef du NPD, Thomas Mulcair, a promis qu’un gouvernement NPD n’adopterait que des budgets équilibrés, tout en laissant intact le cadre fiscal réactionnaire résultant de décennies de réductions d’impôts par les libéraux et les conservateurs. Cet engagement à imposer l’austérité, avant même d’avoir été porté au pouvoir, a amené le NPD à rester flou sur quelques-unes des promesses limitées qu’il a faites en termes de dépenses sociales, telles que la création d’un programme national de garderie et l’annulation de coupures à venir dans les transferts fédéraux aidant à financer l’assurance-maladie (le régime universel d’assurance-santé au Canada).

Mulcair a évité à tout prix d’attirer l’attention sur la hausse accrue des inégalités sociales ou même de faire référence au fait que les libéraux et les conservateurs sont les représentants politiques de la grande entreprise. Mulcair a plutôt vanté son passé de «fonctionnaire responsable» en référence à son poste de ministre au sein du gouvernement libéral du Québec sous Jean Charest.

Durant la campagne électorale, Mulcair a défendu des propos qu’il avait tenus lorsqu’il était un membre libéral de l’Assemblée nationale du Québec en 2001 faisant l’éloge de l’ancienne premier ministre britannique Margaret Thatcher. Il a aussi recruté des personnalités ouvertement pro-patronales, comme l’ancien ministre des Finances de la Saskatchewan et actuel dirigeant de compagnie, Andrew Thomson, pour présenter l’approche «ouverte aux affaires» du parti.

La principale mesure du NPD en faveur de la «création d’emplois» est une réduction d’impôt de 20 pour cent pour les petites et moyennes entreprises – une proposition qui figure aussi dans la plateforme de Harper. Au même moment, Mulcair a rassuré la grande entreprise que la hausse d’impôt pour les grandes sociétés, qui a fait couler beaucoup d'encre, sera minime. Un gouvernement NPD haussera le taux actuel de 15 pour cent à 17 pour cent, un chiffre qui, comme Mulcair ne se lasse jamais de répéter, est inférieur au taux moyen durant les dix dernières années de gouvernement conservateur.

Mulcair a aussi écarté explicitement la proposition d’augmenter les impôts des riches, qui se sont approprié la majeure partie des gains en revenu réel au cours du dernier quart de siècle. De manière stupéfiante, il a affirmé à plusieurs reprises que tout le monde au Canada, y compris le 1 pour cent et le 0,01 pour cent le plus riche, payait déjà sa «juste part».

Mulcair s’est engagé à être le plus fervent défenseur de la grande entreprise canadienne à l’échelle mondiale, promettant de jouer un rôle encore plus actif que Harper pour garantir l’accès des sociétés canadiennes aux marchés étrangers.

Le NPD a échoué dans sa tentative de se présenter comme le champion des droits démocratiques par son opposition à la loi C-51 des conservateurs, qui donne des pouvoirs étendus aux agences de renseignement et de police. Les références à la loi n’ont servi qu’à marquer des points politiques contre les libéraux pour avoir voté en sa faveur. Les néodémocrates n’ont rien dit durant la campagne pour prévenir les Canadiens des implications de cette loi – l'autorisation accordée au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) de violer toute loi dans ses efforts pour «perturber» les soi-disant «menaces à la sécurité nationale»; la création d’une infraction pour promotion du terrorisme «en général»; ou le pouvoir accordé à la police de détenir des suspects durant sept jours sans porter d'accusation.

De plus, le NPD n’a rien dit sur l’espionnage en masse des communications électroniques des Canadiens par l'agence canadienne de renseignement électromagnétique étranger, ni sur les autres pouvoirs accordés aux services de sécurité nationale par les gouvernements libéraux et conservateurs successifs.

En fait, au nom de la lutte contre le terrorisme, le NPD réclame l’embauche de 2500 policiers supplémentaires au coût de 200 millions de dollars.

Le NPD a également gardé le silence sur l’abolition quasi-totale du droit de grève des travailleurs fédéraux par le gouvernement Harper. Et pour les mêmes raisons: il sait que la grande entreprise appuie l’attaque sur les droits démocratiques et ouvriers.

Depuis la dernière élection en 2011, les conservateurs ont criminalisé les grèves à Postes Canada, Air Canada et au Canadien Pacifique, puis en juin dernier il a fait adopter le projet de loi C-377 à toute vapeur par le Parlement pour imposer de nouvelles contraintes aux activités syndicales. L’attitude de Mulcair envers les droits des travailleurs a été démontrée par sa récente rencontre amicale avec le maire de Montréal, Denis Coderre. Celui-ci a mené la campagne exigeant que Québec adopte une loi réduisant les prestations de retraite des employés municipaux et augmente drastiquement leurs contributions. Selon des reportages, Mulcair et Coderre se sont entendus à tous les niveaux à l’exception de l’interdiction légale pour les femmes musulmanes de porter le niqab lors des cérémonies de citoyenneté.

En matière de politique étrangère, la tentative du NPD d’attirer le sentiment anti-guerre dans la population par sa promesse de mettre un terme à la mission de combat des Forces armées canadiennes en Irak et en Syrie est une fraude. Mulcair a promis que sous un gouvernement néodémocrate, le Canada continuerait de faire partie de la coalition menée par les États-Unis supposément contre le groupe État islamique (EI). Bien qu’il n’ait pas précisé quel serait le rôle du Canada dans une telle coalition, plus tôt cette année le NPD a présenté un plan réclamant que l’armée canadienne continue de fournir des armes aux forces locales appuyées par les États-Unis et de mener des opérations «humanitaires».

Mulcair a affirmé son soutien à l’appui total de Harper au gouvernement ukrainien d’extrême-droite et au déploiement de l’armée canadienne aux frontières de la Russie. Lors d'un débat sur la politique étrangère, Mulcair a même critiqué Harper pour ne pas être allé assez loin dans les sanctions économiques imposées à la Russie.

Bien avant le début de la campagne électorale, le NPD a ouvertement déclaré qu’il était prêt à entrer en coalition avec les libéraux. Mulcair a souvent critiqué le chef libéral Justin Trudeau pour avoir refusé une coalition, déclarant que son objectif principal est de se débarrasser d’Harper. C’est aussi la position de la bureaucratie syndicale, qui mène une campagne «n’importe qui, sauf les conservateurs», modelée sur la campagne que les syndicats ont menée en 2014 en Ontario contre les conservateurs provinciaux. Cette campagne a permis le retour au pouvoir d’un gouvernement libéral d’Ontario, qui a imposé d’importantes coupures sociales et criminalisé les grèves des enseignants.

Si un gouvernement de coalition libéral-NPD, ou un accord informel entre les partis, se concrétisait après l’élection du 19 octobre, il ne serait pas moins un instrument de la grande entreprise et une menace contre la classe ouvrière que la réélection des conservateurs. Cela a été démontré par l’accord de coalition libérale-NPD avortée en 2008. Cette coalition «anti-Harper» s’était engagée à la poursuite de la guerre en Afghanistan jusqu’en 2011 et à la «responsabilité fiscale» par une réduction de 50 milliards de dollars en impôts aux grandes sociétés.

Comme tous les partis sociaux-démocrates à travers le monde, le NPD a depuis longtemps mis au rancart son programme réformiste-national et embrassé le programme d’austérité et la politique étrangère pro-militaire de l’élite dirigeante. Comme le Parti travailliste britannique, le Parti Social-démocrate allemand et le Parti socialiste en France, le NPD est un parti de la grande entreprise – un parti qui a joué un rôle majeur dans le démantèlement de l’État-providence, dans la redistribution de la richesse aux riches et aux super-riches et qui utilise un langage «humanitaire» pour justifier l’agression impérialiste et militaire du Canada.

Mulcair – un ancien ministre libéral du Québec et un admirateur de Margaret Thatcher qui a failli joindre les conservateurs de Harper en 2006-07 – en est un parfait représentant.