Les syndicats se collent à un Parti québécois bientôt dirigé par un ultra-droitier

Par Laurent Lafrance
9 mai 2015

Bernard Drainville, considéré comme le principal opposant à Pierre-Karl Péladeau dans la course à la direction du Parti québécois, a annoncé fin avril qu’il ne briguait plus la chefferie et préférait, au nom de l’ «unité» du parti, se ranger derrière le candidat favori. Avec le retrait de Drainville, tout indique que le richissime magnat de presse deviendra le prochain chef du PQ à l’issue du vote des membres à la mi-mai.

Le fait que Péladeau s’apprête à être couronné à la tête du Parti québécois représente une étape de plus dans le profond virage à droite opéré par le PQ et tout le mouvement souverainiste au cours des dernières décennies.

Pierre-Karl Péladeau, un homme d’affaires milliardaire, incarne une section de l’élite dirigeante qui réclame depuis longtemps l’intensification de l’assaut sur la classe ouvrière, y compris le démantèlement des programmes sociaux, la privatisation des services publics et l’abolition des droits syndicaux. À la tête de son empire médiatique Québecor, Péladeau a lui-même mis en œuvre de vastes restructurations, imposant 14 lock-out en une quinzaine d’années pour forcer les travailleurs à accepter des réductions drastiques dans les emplois et les conditions de travail.

Depuis des années, Péladeau alimente le chauvinisme québécois, y compris en encourageant une campagne identitaire anti-immigrants qui a débuté en 2007 sous le prétexte de combattre un excès d’«accommodements raisonnables» au profit des minorités culturelles et religieuses.

Par l’entremise de ses quotidiens, incluant le Journal de Montréal et le Journal de Québec, Péladeau a aussi fait la promotion de la Charte des valeurs québécoises, une mesure anti-démocratique et xénophobe mise de l’avant par le PQ sous le gouvernement Marois et qui a grandement contribué à sa lourde défaite électorale en avril 2014.

La bureaucratie syndicale a répondu à l’annonce de Drainville et à la victoire quasi-certaine de Péladeau en envoyant un signal clair que l’arrivée de cet ultra-droitier notoire à la tête du PQ ne remettrait nullement en question son alliance politique de longue date avec ce parti de la grande entreprise.

Lors d’une conférence de presse, plusieurs chefs syndicaux en vue – Daniel Roy du syndicat des Métallos, David Chartrand du Syndicat des machinistes, Yves Ouellet de la FTQ-Construction, et Magali Picard de l'Alliance de la fonction publique du Canada – se trouvaient aux côtés de Martine Ouellet pour officialiser leur soutien envers cette candidate à la direction du PQ.

De manière démagogique, Martine Ouellet a affirmé que «le PQ doit redevenir le parti des travailleurs et classes moyennes», une fraude que les syndicats ont relayée en passant sous silence la longue histoire de coupures budgétaires, suppressions d’emplois, lois spéciales et autres mesures anti-ouvrières de ce parti du grand patronat. 

Daniel Roy, qui avait déjà donné un appui «sans réserve» à Ouellet en février dernier, a récemment déclaré: «Enfin, on a une candidate qui défend nos valeurs, qui défend une société progressiste, qui défend la classe moyenne», ajoutant «c’est une bouffée d’air pour nous les travailleurs». 

Le SPQ-Libre, un groupe politique à l’intérieur du PQ qui parle au nom de la bureaucratie syndicale, a aussi annoncé après le retrait de Drainville son appui officiel à Martine Ouellet – qui était membre de son conseil d’administration entre 2004 et 2007. Le SPQ Libre a déclaré que la candidate «représente le mieux les valeurs social-démocrates et environnementales», ajoutant qu’elle servirait de «point de ralliement de tous les indépendantistes du Parti Québécois et du Québec». 

Depuis quelques mois, le SPQ-Libre et les grandes centrales syndicales, y compris la FTQ, appellent l’ensemble de la bureaucratie syndicale et la soi-disant «gauche» à resserrer les rangs derrière le PQ alors que le soutien populaire envers celui-ci est à son niveau historique le plus bas en raison des compressions sociales draconiennes qu’il a mises en œuvre lorsqu’il était au pouvoir. Les syndicats ont aussi exhorté les travailleurs à prendre leur carte de membre du PQ pour «contrer une éventuelle victoire de Péladeau».

Si certains dirigeants syndicaux appuient Martine Ouellet, c’est précisément parce que celle-ci souhaite, plus que les autres candidats, maintenir une étroite collaboration avec les syndicats pour étouffer la lutte de classe avec un discours nationaliste axé autour du projet d’indépendance du Québec.

L’alliance entre le PQ et les syndicats est l’un des principaux mécanismes utilisés par la classe dirigeante pour diviser les travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe dans le reste du Canada.

À la fin des années 1960, le PQ a été en mesure d’exploiter l’offensive de la classe ouvrière du Québec pour renforcer la position de l'élite économique francophone montante essentiellement grâce à l'aide de la bureaucratie syndicale. Bien que le Parti québécois ait toujours été un parti capitaliste défendant les intérêts d’une section de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie du Québec, les syndicats ont présenté – et présentent encore – ce parti comme étant plus «progressiste» que le Parti libéral.

Le tournant marqué à droite des syndicats au Québec se reflète clairement dans l’appui ouvert qu’a accordé une section de la bureaucratie à Péladeau dans la course à la chefferie du PQ. Une quinzaine de hauts dirigeants syndicaux, plusieurs maintenant à la retraite, ont publié une lettre soulignant que l’aspirant-chef est le mieux placé pour «affronter les fédéralistes les plus acharnés» et faire du Québec un pays. Faisant référence à l’anti-syndicalisme notoire de Péladeau, une signataire a ajouté que «ce dont il est question maintenant, ce n’est pas de la négociation d’une convention collective, c’est de l’accession du Québec à son indépendance».

L’entrée du magnat de la presse sur la scène politique a démasqué non seulement les syndicats, mais aussi Québec Solidaire, un parti de la pseudo-gauche étroitement aligné sur le PQ. Commentant le retrait de Drainville, la dirigeante de QS et députée à l'Assemblée nationale, Françoise David, a critiqué celui-ci pour s’être rallié au «candidat le plus à droite» alors qu’il reste des candidats «plus progressistes».

Il y a quelques semaines, QS a répondu positivement à l’appel lancé par certains dirigeants du PQ pour un «rassemblement» des forces indépendantistes. David avait alors affirmé que QS serait prêt à s’allier à un parti dirigé par Pierre-Karl Péladeau. «Québec solidaire est toujours ouvert au dialogue, aux discussions, en particulier lorsqu’il s’agit de préparer la souveraineté» a dit David, ajoutant que «des discussions, il doit y en avoir, il devra y en avoir, quel que soit d’ailleurs le nouveau chef du Parti québécois».

Certains éléments au sein de QS demeurent toutefois critiques face à une telle alliance car elle exposerait trop clairement les liens étroits existants entre QS et PQ. Peu importe leur position respective dans la course à la chefferie, toutefois, ces forces collaboreront toutes – directement ou indirectement – avec un parti dirigé par Péladeau.

Le virage marqué à droite de la gauche officielle représente un avertissement pour les travailleurs de la province et du pays. Déterminés à étouffer et à saboter toute lutte sérieuse contre l’austérité capitaliste, les syndicats et la pseudo-gauche québécoise intensifient leur campagne nationaliste de longue date visant à subordonner les travailleurs au PQ et au mouvement souverainiste plus largement. Comme ils l’ont fait lors de la grève étudiante de 2012, et plus récemment avec celle de 2015, les syndicats vont tout faire pour empêcher une mobilisation indépendante de la classe ouvrière et aider la classe dirigeante à imposer ses mesures d’austérité.

Voir aussi :

Les syndicats renouvellent leur appui au PQ