Le ministre de l'Éducation du Québec appelle à l'expulsion en masse d'étudiants en grève

Par Keith Jones
4 avril 2015

Le ministre de l'Éducation du Québec François Blais a exhorté les universités et les cégeps touchés par la grève étudiante «anti-austérité» à expulser 2 ou 3 étudiants militants par jour jusqu'à la fin de la grève.

Lors d'une rencontre mardi, Blais a dit aux recteurs de la province d'utiliser leur pouvoir disciplinaire pour mettre un terme à la grève, en procédant entre autres à l'expulsion exemplaire de dirigeants de la grève et d'autres «qui vont beaucoup trop loin». Dans une entrevue à la radio, il a dit plus tard que les recteurs «peuvent le faire. Si c'est fait pour 2 ou 3 personnes par jour, ça refroidirait, je pense, les ardeurs de certains.»

Blais a ensuite comparé les étudiants en grève, qui protestent contre les mesures d'austérité comme les énormes coupes sociale et hausses de tarifs, à des enfants. En expulsant des étudiants, «on fait réfléchir les autres», a dit Blais. «On fait ça avec les enfants quand on veut corriger leur comportement. On commence par leur dire: il va y avoir une sanction pour ce que tu as dit à ta mère, etc. Et on s'assure qu'on pose ce geste-là.»

Le jour suivant, après le tollé qu'avaient suscité ses remarques, Blais a tenté de nuancer ses paroles. Mais il y a un fort appui au sein de l'élite québécoise pour que le gouvernement criminalise la grève.

François Legault, le chef du troisième parti à l'Assemblée nationale, la Coalition Avenir Québec (CAQ), a défendu Blais en laissant même entendre qu'il n'était pas allé assez loin. «Je pense qu'il devrait y avoir des pénalités importantes pour les étudiants qui empêchent d'autres étudiants d'avoir accès à leur classe, a-t-il dit. Donc, c'est peut-être un peu malheureux comme formulation de viser juste deux, trois étudiants.»

Aussi mercredi, un juge de la Cour supérieure du Québec a prononcé une injonction à la demande de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) pour interdire à cinq associations étudiantes de l'UQAM et 34 de leurs membres d'empêcher les autres étudiants d'assister à leurs cours.

La police a à maintes reprises déclaré les manifestations étudiantes illégales et procédé à des arrestations de masse depuis le déclenchement de la grève «anti-austérité» le 23 mars. La police de la ville de Québec a arrêté 274 manifestants au deuxième jour de la grève et deux jours plus tard, dans une intervention brutale contre une manifestation, a tiré une cartouche de gaz lacrymogène à bout portant au visage d'une étudiante de 18 ans. Naomie Trudeau-Tremblay a dû être hospitalisée après avoir perdu connaissance et souffert plusieurs lacérations à la figure. Selon des experts, elle est chanceuse de ne pas avoir subi de blessure permanente et elle aurait même pu en mourir.

La Ligue des droites et libertés du Québec s'est jointe à de nombreux groupes étudiants, syndicaux et communautaires pour dénoncer la violence policière en affirmant que celle-ci a été encouragée par des déclarations des maires des villes de Québec et Montréal exigeant que ce soit «tolérance zéro» pour les manifestations qui ne respectent pas les lois antidémocratiques qui limitent le droit de manifester.

L'élite politique et patronale du Québec est déterminée à écraser la grève étudiante «anti-austérité». Elle craint surtout que la protestation des étudiants devienne l'étincelle d'une mobilisation de masse de la classe ouvrière.

Jeudi, des dizaines de milliers d'étudiants ont participé à une manifestation organisée par l'ASSÉ, le groupe étudiant qui avait dirigé la grève de 2012 au Québec contre la hausse massive des frais de scolarité et les les associations membres sont au-devant de la grève anti-austérité actuelle.

Mais malgré sa rhétorique radicale, la direction de l'ASSÉ a joué un rôle important dans la défaite de la grève étudiante de 2012. Elle a limité la grève à une perspective nationaliste de protestation visant à faire pression sur le gouvernement libéral, qui était dirigé alors par Jean Charest; n'a pas lancé d'appel aux étudiants et aux travailleurs à l'extérieur du Québec; s'est soumise aux syndicats quand ils se sont farouchement opposés à l'appel de l'ASSÉ pour un plus large mouvement de protestation incluant une participation des travailleurs (la «grève sociale»); et a aidé les syndicats à détourner l'opposition à Charest derrière l'élection d'un gouvernement de droite du Parti québécois (PQ).

Démontrant à quel point elle est soumise aux syndicats pro-capitalistes, la direction de l'ASSÉ a appelé à une «retraite stratégique» plus tôt cette semaine, exhortant le congrès de l'ASSÉ qui prend place ce week-end à suspendre la grève. Les dirigeants de l'ASSÉ défendent l'idée qu'une «retraite» va faciliter la coordination d'une grève étudiante avec un mouvement de revendication des travailleurs du secteur public dans un mouvement de masse anti-austérité cet automne.

En réalité, les syndicats n'ont aucunement l'intention d'organiser l'opposition de la classe ouvrière contre le programme d'austérité du gouvernement libéral de Philippe Couillard, maintenant, à l'automne ou même en 2016.

Affirmant que le Québec doit effectuer un virage radical pour ne pas tomber dans un scénario «à la grecque», le gouvernement Couillard exige que le demi-million de travailleurs du secteur public fassent de vastes concessions. Ces attaques s'expriment entre autres par une convention collective de cinq ans qui va réduire les salaires réels et les pensions et augmenter la charge de travail.

Tout le monde sait que le gouvernement va rapidement rendre illégale toute grève du secteur publique et imposer une convention collective par décret, comme l'ont fait à maintes reprises les gouvernements libéraux et péquistes depuis trois décennies.

Et pourtant, quand les syndicats du secteur public ont tenu une conférence mardi pour planifier leur stratégie, ils ont rapidement annoncé qu'ils visaient «des négociations de bonne foi» avec un gouvernement de droite qui a déjà recours à la répression de masse contre les étudiants en grève. «On a bien beau dire que les conventions collectives se terminent aujourd'hui [31 mars]», a déclaré le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) Daniel Boyer, «mais ce n'est pas vrai qu'on peut déclencher [une grève] demain matin... De toute façon, l'objectif de la journée n'est pas de déclencher une grève, c'est d'amener le gouvernement à négocier de bonne foi et c'est ce que tout le monde souhaite dans la salle.»

Les commentaires de Boyer ont été appuyés par la vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) Francine Lévesque: «On va surtout rester collés à l'évolution des tables de négociation. Notre objectif, c'est une bonne convention collective.»

Les syndicats ont indiqué clairement qu'ils allaient suivre à la lettre tous les obstacles juridiques qui ont été imposés par les gouvernements libéraux et péquistes pour empêcher tout véritable mouvement de grève des travailleurs, y compris un long processus de conciliation et des lois draconiennes sur les services essentiels.

L'appel de l'ASSÉ visant à suspendre la grève est critiqué par le Comité Printemps 2015, une faction du mouvement de protestation étudiant qui est influencée par les anarchistes. Mais comme la direction de l'ASSÉ, elle a une perspective de protestation nationaliste. Elle s'oppose à toute lutte pour mobiliser politiquement la classe ouvrière et faire appel aux travailleurs du reste de l'Amérique du Nord, affirmant que si les étudiants et leurs partisans «hurlent» et «mordent», l'élite va abandonner son programme d'austérité et ce, même si le démantèlement des services publics et la destruction des droits sociaux des travailleurs est la stratégie de classe de la bourgeoisie à travers le Canada et le monde.

Comme l'a affirmé le Parti de l'égalité socialiste (Canada) dans une déclaration le mois dernier, «La grève étudiante et la lutte contre l’austérité: une perspective socialiste est nécessaire», la question fondamentale est la mobilisation de la classe ouvrière en tant que force politique indépendante pour qu'elle impose sa propre solution, socialiste, à la crise capitaliste.

«Les jeunes et les travailleurs, dit la déclaration, ne devraient pas faire la promotion de la «grève sociale», un mouvement de contestation visant à faire appel à l’élite québécoise. Ils devraient plutôt lutter pour préparer une grève générale politique de toute la classe ouvrière, en défi aux lois antisyndicales, et dans le but de faire tomber le gouvernement Couillard et de faire de la lutte contre l’austérité au Québec le fer de lance d’un mouvement de la classe ouvrière à travers le Canada et toute l’Amérique du Nord, pour des gouvernements ouvriers et une réorganisation socialiste de la société.

«Le principal obstacle qui se dresse sur cette voie, c’est la bureaucratie syndicale pro capitaliste. La tâche centrale posée aux dizaines de milliers d’étudiants qui sortiront en grève à partir du 23 mars est d’aider les travailleurs à rompre le carcan organisationnel et politique des syndicats et à prendre la voie de la lutte politique contre le capitalisme.»

Cette déclaration peut être lue en entier ici: La grève étudiante et la lutte contre l’austérité: une perspective socialiste est nécessaire