Les origines économiques de la marche vers la guerre

Par Nick Beams
11 octobre 2014

L’approfondissement de la crise du système capitaliste mondial, attesté par les rapports du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale parus cette semaine et qui constatent l’absence de perspective pour une croissance économique accrue, est la force motrice des tensions aggravées entre principales puissances capitalistes et de la montée du militarisme.

Une des manifestations économiques les plus significatives de l’échec capitaliste est le manque persistant d'investissement dans l'économie réelle, que font ressortir les rapports du FMI et de la Banque Mondiale, et la dépendance grandissante de l'économie mondiale de bulles de crédit, qui crée les conditions pour une nouvelle crise financière.

Deux événements ont mis en évidence cette semaine ces processus interconnectés. Aux Etats-Unis, les marchés boursiers étaient en hausse mercredi en réaction à la publication du procès-verbal du Comité du marché ouvert de la Réserve Fédérale (banque centrale) américaine qui montrait que celle-ci n'était aucunement pressée de remonter des taux d'intérêt proches de zéro qui ont stimulé les bénéfices des banques et des spéculateurs financiers.

La veille, de l'autre côté de l'Atlantique, un rapport était publié qui montrait que la production industrielle allemande était tombée de 4 pour cent en juillet – la chute la plus importante depuis 2009 – et qui avertissait que l'économie la plus importante d'Europe pouvait tomber dans la récession.

Ces événements forment deux côtés du même processus. Les données de l'Allemagne, l'un des plus importants centres de production industrielle dans le monde, est une manifestation de plus de ce qu'on a qualifié de « stagnation séculaire », tandis que la montée du marché boursier américain a été l'expression du parasitisme financier qui s'est développé en conséquence. Ces deux développements soulignent l'échec de l'économie mondiale capitaliste.

Dans Le Capital, Marx explique que tant que tout allait bien, de par l'expansion des bénéfices et des marchés, la compétition produisait une sorte de fraternité en marche de la classe capitaliste, les différents secteurs partageant le butin extrait du travail de la classe ouvrière. Mais c'était autre chose quand il s’agissait, non pas de partager les profits mais de s’efforcer d’éviter les pertes dans des conditions où les marchés se rétrécissaient. La concurrence devenait alors un combat entre des frères hostiles, chacun cherchant à faire porter les pertes à ses rivaux.

Les différents secteurs du capital se sont énormément accrus depuis l'époque de Marx. Maintenant la lutte a lieu non pas parmi des firmes qui opèrent dans le cadre d’un marché national. C'est plutôt une bataille mondiale menée par des sociétés géantes transnationales dont la production économique, dans certains cas, est plus importante que le PNB de pays tout entiers.

Ces dernières semaines ont connu l'éruption de ce qu'on doit qualifier de guerre du minerai de fer au niveau mondial dans une situation où les producteurs les plus importants font face à des conditions de marché toujours pires – le résultat de la chute des investissements à l’échelle mondiale, dont l'acier est un élément majeur.

Cette semaine, BHP Billiton, l'un des géants mondiaux du minerai de fer, a annoncé que sa réponse ne serait pas de réduire sa production face à des prix en chute rapide – le minerai est tombé d'un pic de $180 par tonne en 2011 à moins de $80 aujourd'hui – mais d'accroître la production et d'introduire des mesures de réduction de coûts ayant pour but d’atteindre un coût de $20 par tonne. L’objectif de cette action et d’efforts similaires de la part des autres géants de la branche, Rio Tinto et Vale, est de pousser au mur les producteurs à coûts plus élevés en Inde, en Chine et ailleurs en baissant encore plus les prix.

Jusqu'à présent, cette guerre à l’échelle mondiale, qui se répercutera sur la production et la vente d'autres marchandises, matières premières et produits manufacturés, est confinée à la sphère économique. Mais cela ne s'arrêtera pas là.

Montrant les origines de la Première Guerre mondiale dans les contradictions de l'économie capitaliste, Léon Trotsky a signalé que, confrontés à la fin du boom de la première décennie du vingtième siècle, les grandes puissances impérialistes ont cherché à résoudre la crise de leur système économique par des « moyens mécaniques », c'est à dire, par le conflit militaire avec leurs rivaux.

Les conditions économiques auxquelles Trotsky faisait référence voilà un siècle sont de retour aujourd'hui, avec plus de force encore. On est par conséquent en train de faire les préparatifs pour un recours à des « moyens mécaniques ».

Le fait que l'année passée on ait assisté à la montée du militarisme en même temps qu’on a reconnu de plus en plus que la stagnation aussi bien que l'authentique récession étaient devenues des conditions permanentes de l'économie mondiale ne peut être un hasard.

L'Allemagne et le Japon ont abandonné ouvertement leur politique étrangère d'après guerre pour se remettre sur le chemin qu'ils avaient pris dans la première moitié du vingtième siècle. Ceci se produit alors que l'impérialisme américain intensifie sa poussée guerrière pour dominer le Moyen-Orient, accule la Russie et intensifie son pivot vers l'Asie contre la Chine. Les élites dominantes de l'Allemagne clament qu'elle ne peut plus fonctionner simplement comme une puissance européenne mais doit prendre un rôle mondial, tandis que le gouvernement d'Abe a « ré-interprété » la constitution d'après guerre pour ouvrir la voie à l'action militaire japonaise au delà de ses frontières.

Les tensions économiques apparaissent de plus en plus au grand jour. Les Etats-Unis et les institutions économiques sous leur influence, tel le FMI, sont de plus en plus hostiles à l'opposition des autorités allemandes à lever ce qu'ils considèrent comme des restrictions financières sur le reste de l'Europe et donc à fournir une stimulation grandement nécessaire à l'économie américaine. Les élites dominantes allemandes par contre, pleines de ressentiment face aux actes des banques et institutions financières américaines qui ont précipité la crise de 2008 avec des conséquences dévastatrices pour l'Europe, n'ont pas envie de prendre des mesures qui affaibliraient encore leurs banques et favoriseraient le capital financier américain.

Tout comme l'alignement de l'aiguille d'une boussole révèle la présence d'un champ magnétique, ainsi le mouvement des puissances impérialistes mineures indique la direction générale prise par la situation.

L'Australie est un cas d'espèce. Faisant depuis 2011 intégralement partie du ‘pivot vers l'Asie’ dirigé contre la Chine, elle a de plus en plus pris les fonctions d’agent de l'impérialisme américain durant l'année écoulée. Elle a joué un rôle de premier plan pour ce qui fut de mobiliser l'hostilité à la Russie au sujet du vol MH17 des Malaysian Airlines en juillet, puis s’est placé tête de la campagne guerrière des USA au Moyen-Orient en vue d’un changement de régime en Syrie et au-delà.

Des forces économiques puissantes qui découlent de l'échec de l'économie capitaliste mondiale, sont à l'œuvre. La période pendant laquelle le capitalisme australien connaissait une expansion paisible grâce à l'exportation du minerai de fer et d'autres matières premières industrielles vers la Chine a vécu et cela a pour conséquence la décision prise par la classe dominante que l'Australie doit s'aligner de plus en plus sur la puissance économique, financière et militaire des Etats-Unis dans les batailles à venir. Au fur et mesure que les divisions entre les grandes puissances se creusent avec l'approfondissement de la crise capitaliste mondiale, d'autres prennent certainement des décisions similaires sur la façon de se positionner.

Evidemment, le lien entre les processus économiques et la politique n'est pas direct ni immédiat mais prend des formes complexes. Mais les tendances générales du développement sont claires. Le déclin en cours de la croissance économique mondiale – identifié mais non expliqué dans le rapport du FMI – signifie que la poussée militariste va s'intensifier dans la période à venir, créant les conditions de l'éruption d'une autre guerre mondiale. Ce désastre pour l'humanité ne peut être empêché que par une lutte politique active pour le programme et la perspective de l'internationalisme socialiste avancés par le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 10 octobre 2014)