Le retour de l’Allemagne à la politique de grande puissance et les attaques contre l’historien Fritz Fischer

Par Ulrich Rippert et Peter Schwarz
9 octobre 2014

Le centième anniversaire de la Première Guerre mondiale a entraîné en Allemagne un flot d’articles, commentaires, publications de livres, émissions spéciales et événements en tout genre. Ceux-ci ne se sont pas contenté de raconter « la grande catastrophe fondamentale » du vingtième siècle, on y trouve au contraire un effort délibéré de réviser l’ancienne compréhension des causes de la guerre et de la responsabilité de l’Allemagne et de les aligner sur les nouveaux objectifs de la politique extérieure du gouvernement allemand. 

Dans ces efforts, les attaques véhémentes lancées contre l’historien hambourgeois Fritz Fischer (1908-1999), qui fait autorité depuis les années 1960 pour la compréhension de la politique de guerre allemande, prennent une place centrale. Herfried Münkler, qui enseigne la théorie politique à l’Université Humboldt de Berlin, a pris la tête de cette campagne.

Car c’est une véritable campagne que Münkler conduit contre Fischer. Ses attaques contre cet historien de renommée ont paru dans toutes sortes de publications allant des

Blätter für deutsche und internationale Politik, un journal dans la tradition de l’Ecole de Francfort, au principal hebdomadaire politique et social Der Spiegel et au quotidien Süddeutsche Zeitung, en passant par le périodique élitiste Rotary Magazin. Münkler apparaît régulièrement dans des débats publics, parle lors de rassemblements officiels organisés sous la houlette du président allemand et conseille des partis politiques, le gouvernement fédéral et les forces armées. 

Les attaques de Münkler contre Fischer sont empreintes d’un ton malveillant et d’un manque de substance. Il a accusé l’historien de renommée internationale de conclusions « inouïes » et « intenables » et prétendu que sa « méthodologie ne serait acceptée dans aucun séminaire d’initiation de nos jours ». Il recourt à des distorsions et des mensonges et attribue des vues à Fischer que celui-ci n’a jamais soutenues mais au contraire rejetées à plusieurs reprises.

Münkler aime faire référence à une « approche scientifique » et aux « derniers résultats de la recherche scientifique », mais en vérité, dans les tirades de Münkler contre Fischer la science fait cruellement défaut. Il présente des dizaines d’allégations sans citer de sources pour les soutenir. Il n’en est que plus évident que Münkler poursuit un agenda politique : il prône avec véhémence le retour en Allemagne à une politique extérieure impérialiste agressive. 

Au début de l’année, le président allemand, le ministre des Affaires étrangères et celui de la Défense ont annoncé que l’ère de la ‘retenue militaire’ était révolue et qu’à l’avenir, l’Allemagne reprendrait avec fierté et de façon indépendante ses interventions dans les régions en crise partout dans le monde. Münkler a aidé à préparer ce changement de politique extérieure et il continue depuis à le promouvoir en de nombreux articles et conférences. 

En mai, il a publié un article sur le site web Review 2014, un site officiel du ministère des Affaires étrangères qui prône un « leadership allemand » accru au niveau européen et mondial. Il défend dans cet article une politique extérieure qui soit basée sur des intérêts allemands plutôt que sur les valeurs allemandes. Il conseille avec insistance au gouvernement de plaider de façon plus agressive en faveur de ces intérêts. Selon lui, c’est la seule voie pour réduire la « vulnérabilité démocratique » de la politique allemande résultant de la « divergence entre sa représentation publique et son orientation réelle ». 

Dans cet essai, Münkler détermine les « intérêts spécifiques de l’Allemagne » d’une manière similaire à celle des propagandistes de l’impérialisme allemand au début du siècle dernier : ces intérêts résultent du rôle de l’Allemagne « en tant que ‘nation commerçante’ ou plutôt exportatrice, des implications de la ‘position géopolitique centrale’ de l’Allemagne en Europe et du besoin d’accorder une attention accrue, du point de vue de la politique de sécurité, à la périphérie de l’Europe ». 

Les attaques de Münkler contre Fritz Fischer sont étroitement liées à sa promotion d’une politique extérieure impérialiste plus agressive. Afin de préparer de nouveaux crimes, il faut idéaliser et bagatelliser les crimes historiques de l’impérialisme allemand, dont Fritz Fischer a considérablement facilité la compréhension. 

Dans les années 1960, Fritz Fischer a initié le premier grand Historikerstreit (querelle des historiens) dans l’Allemagne de l’après-guerre. Celui-ci concernait la responsabilité allemande dans la Première Guerre mondiale ainsi que la continuité des objectifs de guerre de l’Allemagne dans les Première et Deuxième Guerres mondiales. La deuxième querelle des historiens éclata en 1986, lorsqu’Ernst Nolte essaya de minimiser l’importance des crimes du nazisme et les présenta comme une réaction compréhensible au bolchévisme.

Dans les deux controverses s’imposèrent des historiens qui admettaient que l’Allemagne partageait ou assumait seule la responsabilité principale des deux guerres mondiales : dans la première controverse, Fritz Fischer qui influença une nouvelle génération d’historiens qui à leur tour contribuèrent considérablement à la compréhension de la Première Guerre mondiale et de ses causes ; dans la deuxième, les opposants à Ernst Nolte qui rejetaient une relativisation des crimes nazis.

Maintenant, il faut que tout cela change. La compréhension historique doit être alignée sur les nouveaux objectifs de la politique extérieure allemande. Le professeur Münkler partage sa besogne avec son collègue Jörg Baberowski, chef du département de l’histoire de l’Europe de l’Est à l’Université Humboldt de Berlin. Alors que Münkler attaque Fritz Fischer, Baberowski se charge de réhabiliter Ernst Nolte. « On a fait tort à Nolte. D’un point de vue historique, il avait raison », a-t-il dit en février à Der Spiegel.

La controverse déclenchée par Fischer 

Jusqu’au début des années 1960, l’enseignement de l’histoire et l’historiographie étaient dominés en Allemagne de l’Ouest par des historiens conservateurs de droite, qui avaient déjà enseigné dans la République de Weimar et pour la majeure partie aussi dans le Troisième Reich hitlérien.

Le premier président de l’Association des historiens allemands, plus tard l’adversaire principal de Fischer, l’historien Gerhard Ritter (1888-1967), de Fribourg-en-Brisgau, avait combattu au front dans la Première Guerre mondiale. Par la suite, il avait appuyé les partis nationalistes allemands qui rejetaient la République de Weimar, soutenaient le retour de la monarchie et saluèrent la politique de Hitler à ses débuts. Plus tard, il fut proche de l’opposition conservatrice à Hitler mais ne prit aucune part active à la résistance. Ritter a maintenu ses vues conservatrices de droite même après la guerre. Il considérait que la République de Weimar avait échoué en raison d’un excès de démocratie; si le Kaiser était resté en place, Hitler ne serait pas arrivé au pouvoir. 

La doctrine officielle au sujet de la Première Guerre mondiale était à l’époque que celle-ci avait été imposée à l’Allemagne, que le pays avait mené une guerre de défense. Il n’y avait aucun lien entre la guerre et la « politique de puissance mondiale » impérialiste que le Reich avait propagée et poursuivie depuis la fin du 19e siècle. Au mieux, il était admis que l’Allemagne avait « glissé » dans la guerre sans que les responsables politiques ou les dirigeants militaires l’aient sciemment voulu. 

Mais surtout, on niait catégoriquement tout lien entre les objectifs de guerre du Reich et ceux de la dictature nazie. Le régime hitlérien était considéré comme un « accident » de l’histoire allemande qui n’avait rien à voir avec des événements antérieurs ou ultérieurs. 

Cette question possédait une force politique explosive extraordinaire. La continuité des élites allemandes dans les affaires, l’État et la politique de l’après-guerre sautait aux yeux. Les plus grandes entreprises avaient été rendues à leurs anciens propriétaires qui avaient financé Hitler. De nombreux adeptes et compagnons de voyage de la dictature nazie détenaient des fonctions importantes dans l’Etat, au gouvernement, dans la justice et dans les universités, et certains d’entre eux avaient commencé leur carrière à l’époque du Kaiser. La reconnaissance d’une continuité de la politique allemande depuis l’empereur Guillaume II jusqu’à Hitler aurait discrédité l’ensemble des élites dirigeantes et fait s’écrouler comme un château de cartes l’affirmation que seuls Hitler et ses plus intimes fidèles étaient responsables des crimes nazis. 

Fritz Fischer renversa ce consensus officiel. En octobre 1961, lorsqu’il présenta son livre, Griff nach der Weltmacht (« aspiration à la domination mondiale », traduit en français sous le sous-titre original « Les buts de guerre de l’Allemagne impériale »), il déclencha une tempête d’indignation et fut l’objet d’une hostilité extrême de la part des historiens et politiciens conservateurs.

L’ouvrage de Fischer, traitant des buts de guerre de l’Allemagne impériale de 1914 à 1918, démontrait minutieusement qu’il existait un lien direct entre la « politique de puissance mondiale » qui formulait les aspirations globales d’un Reich allemand en expansion économique rapide, le déclenchement de la guerre à l’été de 1914 et les objectifs poursuivis par l’Allemagne pendant la guerre. Il reposait sur une recherche solide et sur l’évaluation systématique d’une multitude de sources nouvelles. Fischer était l’un des premiers historiens allemands à avoir accès aux dossiers du ministère des Affaires étrangères et de la chancellerie impériale que les alliés avaient gardés sous clé et, avec l’accord du gouvernement de l’Allemagne de l’Est, aux archives centrales de Potsdam. 

Dans le premier chapitre, sous le titre « Impérialisme allemand. De la politique de grande puissance à la politique de puissance mondiale », Fischer esquisse sur 85 pages la montée de l’impérialisme allemand dès la création du Reich en 1871. 

Il examine la relation entre l’expansion économique rapide de l’Allemagne et sa prétention à la domination mondiale qui la mit en conflit avec ses rivaux impérialistes, qui avaient déjà partagé le monde entre eux : « A mesure que la production augmentait, l’Allemagne se rendait compte qu’elle n’avait qu’un marché de matières premières très limité, ce qui devenait de plus en plus apparent lorsque l’Allemagne participait au marché mondial. » (p.35) 

Fischer décrit comment le « rapprochement des grandes affaires et de la politique devient de plus en plus étroit au cours des dernières années du siècle, surtout depuis que les conceptions politiques des grands industriels, banquiers et secrétaires de groupements, correspondaient à celles de la bourgeoisie intellectuelle, de la haute bureaucratie, de l’armée et de la marine. » (p 34). Il montre que le « résultat de ce mélange d’intérêts commerciaux, de patriotisme et de prétentions impérialistes… se fait remarquer par l’appui qui fut accordé » (p. 34) à la création d’une flotte de guerre et dans l’agitation du Flottenverein (association pour la flotte). Cette association dirigée et soutenue par l’Etat avait pour tâche de mobiliser le soutien des fonctionnaires, enseignants et autres parties de la classe moyenne pour le militarisme. 

Fischer se penche aussi sur la fonction du militarisme dans la politique intérieure: le détournement des tensions de classe montantes vers l’extérieur et la suppression du mouvement ouvrier socialiste. Il cite une directive que l’empereur Guillaume, craignant l’expansion de la révolution russe à l’Allemagne, envoya au chancelier Bülow après la suppression sanglante de la révolte des ouvriers de Moscou en décembre 1905 : « D’abord abattre les socialistes, les décapiter et les mettre hors d’état de nuire, au besoin par des massacres, et après faire la guerre à l’extérieur. » (p. 38) 

Il s’est avéré qu’en août 1914, Guillaume n’eut pas besoin de décapiter les socialistes. Dans l’intervalle, le SPD s’était si largement identifié aux objectifs de l’impérialisme allemand qu’il trahit son propre programme et soutint la guerre. 

Sous le sous-titre « La guerre est inévitable », p.44, Fischer décrit comment les crises internationales (marocaine, balkanique) s’intensifièrent dans les années précédant le déclenchement de la guerre, et comment des représentants des élites dirigeantes arrivèrent à la conclusion qu’une guerre mondiale n’était pas seulement inévitable mais aussi nécessaire. 

Le chef d’état-major allemand Helmuth von Moltke écrivit par exemple en février 1913 à son collègue autrichien, Conrad von Hötzendorf, disant qu’il était « toujours d’avis qu’une guerre européenne éclaterait un jour ou l’autre et qu’il s’agirait alors en fin de compte d’un combat entre les Germains et les Slaves. » (p. 48)

En 1912, l’historien militaire Friedrich von Bernhardi publiait le bestseller « L’Allemagne et la prochaine guerre » (Deutschland und der nächste Krieg), dont les considérations et postulats, d’après Fischer, expriment « nettement les convictions des représentants officiels allemands ». D’après Bernhardi, trois buts devaient être atteints pour que l’Allemagne puisse avancer à la position de puissance mondiale : « élimination de la France », « création d’une confédération d’Etats de la ‘Mitteleuropa’ sous l’hégémonie de l’Allemagne » et « accession de l’Allemagne au rang de puissance mondiale par la conquête de nouvelles colonies ». p.49 

Dans ce contexte, Fischer examine la crise de Juillet – les événements s’étant produits entre l’assassinat de l’archiduc Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914 et la déclaration de guerre par l’Autriche à la Serbie, le 28 juillet. « On ne peut considérer isolément la politique allemande de juillet 1914 », écrit-il. « Elle n’apparaît sous son vrai jour que lorsque l’on la regarde comme un lien entre la politique d’expansion de l’Allemagne depuis les années quatre-vingt-dix du siècle dernier et la politique des buts de guerre depuis août 1914. » (p. 103) 

Fischer écrit explicitement qu’il ne pouvait être question que l’Allemagne ait « glissé peu à peu » dans la guerre (terme créé par le politicien britannique David Lloyd George) (p.101) Berlin avait encouragé Vienne à déclarer la guerre à la Serbie et donna « carte blanche » à l’Autriche-Hongrie, lui promettant le soutien militaire allemand contre la Russie. Ce fait démontre à lui seul que le leadership allemand voulait la guerre ou au moins s’en accommodait tout en l’approuvant. 

Fischer étaye aussi cette vue par les constats de plusieurs témoins. Il cite une entrée dans le journal du politicien autrichien pro-allemand Joseph Maria Baernreither, décrivant la politique allemande en juillet 1914 ainsi : « C’est pourquoi l’Allemagne profita pleinement de l’occasion après le meurtre de Sarajevo et se saisit de cet incident qui s’était produit du côté autrichien. C’est là l’histoire de la guerre. » (p.101).

Dans les autres chapitres qui forment le noyau du livre, Fischer démontre in extenso comment les buts de guerre formulés avant la guerre étaient poursuivis avec consistance jusqu’à la défaite allemande. 

Une source importante qu’il cite est le programme de septembre de Theobald von Bethmann Hollweg. Le chancelier allemand l’avait fait préparer dans le quartier général militaire à Coblence, et en septembre 1914, lorsque l’effondrement de la France dans la bataille de la Marne paraissait imminent, l’envoya à son suppléant à Berlin. Fischer avait trouvé le document qui auparavant avait été gardé secret dans les archives de Potsdam. 

Le noyau du programme de septembre était une Mitteleuropa (Europe centrale) unifiée sous hégémonie allemande. Cet objectif avait longtemps été prôné par des banquiers et industriels de pointe tels que Walther Rathenau : « Selon lui, c’était seulement en tant que « Mitteleuropa » que l’Allemagne pourrait atteindre le rang de puissance mondiale à droits égaux entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, d’une part, et la Russie, d’autre part. » (p. 111) De plus, l’Allemagne devait se construire, aux dépens de la France et de la Belgique, « un empire colonial homogène en Afrique centrale. » (p. 113) 

L’hégémonie allemande en Europe centrale devait être accomplie par la cession de territoires par la France, la Belgique et le Luxembourg, des accords commerciaux qui placeraient ces pays sous la dépendance allemande, la création d’une association économique d’Europe centrale incluant la France, la Belgique, la Hollande, le Danemark, l’Autriche-Hongrie, la Pologne et éventuellement l’Italie, la Suède et la Norvège, et enfin le refoulement de la Russie. 

Le programme de septembre « ne représente pas seulement la conception unique du Chancelier », écrit Fischer, « mais l’opinion concertée des dirigeants politiques et militaires, ainsi que de l’industrie. » Il va constituer en principe « la base de toute la politique allemande jusqu’à la fin de la guerre. » (p 115)

Les réactions au livre de Fischer furent véhémentes. La controverse se poursuivit pendant dix ans. Elle trouva son apogée en 1964, cinquante ans après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, dans une bataille verbale qui eut lieu à la Conférence des historiens allemands. Aux côtés des historiens, des politiciens allemands de premier plan comme le chancelier Ludwig Erhard, le président du parlement Eugen Gerstenmaier et le ministre de la Défense Franz Josef Strauß y avaient pris la parole, s’opposant publiquement à Fischer. On empêcha une tournée de conférences de Fischer aux Etats-Unis sur invitation de l’Institut Goethe, parce que le ministre des Affaires étrangères Gerhard Schröder (un chrétien-démocrate) avait, sur incitation de l’historien Gerhard Ritter, retenu les fonds déjà approuvés à cet effet.

Les contradicteurs de Fischer l’accusèrent de falsifier l’histoire. Il aurait interprété ses sources de manière erronée ou biaisée et aurait négligé d’examiner la politique de l’Allemagne en connexion avec celle des autres grandes puissances. L’Allemagne aurait été « encerclée » par des ententes et alliances militaires et n’aurait même pas pu songer à vouloir s’approprier la domination mondiale. La responsabilité principale du déclenchement et du déroulement de la guerre était, affirmaient-ils, attribuable aux deux véritables puissances mondiales, l’Angleterre et la Russie. 

Le tabou le plus important brisé par Fischer, qu’il avait seulement mentionné dans son livre « Les buts de guerre de l’Allemagne impériale », mais qui découlait inévitablement de son analyse : c’était la continuité de l’histoire allemande de la Première à la Deuxième Guerre mondiale. Au fur et à mesure des discussions, cet aspect finit par y occuper la place centrale, et Fischer, dans des livres et articles écrits plus tard, prit position sans équivoque à cet égard. 

En 1969, il publia un article dans Der Spiegel, « Hitler n’était pas un accident », soulignant que l’objectif d’Hitler – la conquête et colonisation de l’Est – avait été l’objectif officiel du Reich allemand depuis 1912-1913. Il discuta aussi la relation entre la haine des juifs d’Hitler et les traditions antisémites du Reich, ainsi que son hostilité au mouvement ouvrier socialiste. « Dans sa tête » écrivit-il, « judaïsme et ‘bolchévisme’ devenaient une seule et même chose. De Karl Marx à Rosa Luxemburg, pour Hitler, toute forme de ‘marxisme’ est identique au judaïsme ‘subversif’, dont l’élimination était essentielle pour lui, également et précisément en raison de ce lien. » 

Fritz Fischer sortit finalement vainqueur de la controverse des années 1960. L’atmosphère politique de l’époque y contribuait. Les procès d’Adolf Eichmann (1961) et d’Auschwitz (1963-1965) avait inspiré à une génération plus jeune la volonté de regarder le passé de manière critique. Régler les comptes avec les crimes des nazis était un thème central des contestations estudiantines de 1967-1968. 

Reprenant et développant son œuvre, de nombreux historiens allemands bien connus furent influencés par Fischer. Le spécialiste d’histoire contemporaine Klaus Grosse Kracht conclut: « En dépit de l’attitude hostile de la quasi-totalité des historiens de pointe en Allemagne de l’Ouest et même de l’intervention des autorités politiques, les thèses que Fischer formule dans ‘Les buts de guerre de l’Allemagne impériale’ ont gagné constamment en influence au cours des années soixante, notamment auprès de la jeune génération. »

La campagne de Münkler contre Fischer 

Herfried Münkler et toute une suite d’autres auteurs se sont donné pour objectif de mettre un terme à la « domination de l’école Fischer en Allemagne » et de briser « l’accaparement de ce thème par Fischer et ses adeptes, » écrivit Münkler dans un article paru dans la Süddeutsche Zeitung, le 20 juin, sous le titre « Pour l’abandon des thèses de Fritz Fischer ». Sans produire la moindre évidence, il affirme : « la recherche plus récente tend à accorder plus de crédit à la position de Ritter ». 

L’enjeu est un « nouveau tournant dans l’historiographie », nota Volker Ulrich, l’un des quelques historiens qui ont défendu Fischer dans Die Zeit. « Ce que les conservateurs n’ont pas réussi à faire dans la ‘querelle des historiens’ des années 1980, à savoir regagner l’autorité d’interprétation sur l’histoire allemande, doit maintenant être mené à terme. Le désaccord s’est distingué jusqu’à présent par sa faiblesse. » 

Les arguments utilisés par Münkler et ses camarades de campagne ne sont ni nouveaux ni originaux. Ils répètent des allégations bien connues de la controverse Fischer qui ont trouvé leur réponse et ont été rejetées. Le reproche le plus important que Münkler fait à Fischer est que la thèse de ce dernier d’une « responsabilité principale de l’Empire allemand dans la Première Guerre mondiale » est fausse. Dans la préface à son propre livre de 800 pages au sujet de la Première Guerre mondiale, paru en décembre de l’année dernière, Münkler prétend déjà que « les thèses de Fritz Fischer imputant la faute principale de la guerre aux allemands » n’étaient plus tenables. 

Après la publication de l’édition allemande du livre Les somnambules par l’historien australien Christopher Clark, cette accusation a pris d’énormes proportions. Les médias allemands ont publié des dizaines d’articles célébrant l’œuvre de Clark comme la réfutation définitive de la thèse de Fischer concernant la « faute exclusive » de l’Allemagne. 

Un article par Dominik Geppert, Sönke Neitzel, Cora Stephan et Thomas Weber dans

Die Welt du 4 janvier 2014 est de ce point de vue typique: « Pourquoi l’Allemagne n’est pas la seule coupable ». Se référant à Münkler et Clark, les auteurs écrivent : « La thèse de Fritz Fischer selon laquelle il y eut une tentative délibérée de l’Allemagne de se saisir du pouvoir mondial s’est avérée exagérée et biaisée. Aujourd’hui, on ne peut plus parler de ‘voie particulière allemande’, pas plus que de ‘militarisme prussien’ comme cause de tout mal. Après une longue période pendant laquelle la politique extérieure de l’Empire allemand était interprétée comme parangon de la maladresse diplomatique, de la rodomontade déplacée, de l’expansionnisme agressif et de l’échec permanent, tout cela a bien été relativisé. » 

En réalité, le leadership Allemand « mu par la crainte de perdre son statut et d’être encerclé », avait suivi « le but défensif de rétablir la situation précaire d’une hégémonie limitée sur le continent européen que le Reich avait détenue sous Bismarck », écrivent les auteurs dans Die Welt. On se demande ce qu’ils entendraient par politique offensive s’ils estiment que l’établissement d’une hégémonie sur le continent européen était un but ‘défensif’.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que Münkler écarte le concept de faute comme « catégorie morale ou religieuse » qui n’a pas sa place dans la théorie politique. L’approche de Fischer selon laquelle « on peut déceler une partie clairement coupable dans les origines des conflits armés et des guerres » est « politiquement dangereuse car moralement simplifiée», sermonne-t-il dans le Süddeutsche Zeitung.

L’argumentation entière est mensongère dans ses fondements mêmes. Elle attribue à Fischer des affirmations qu’il n’a jamais faites dans le seul but de le désavouer pour des raisons qui reviennent à une justification d’une politique de guerre impérialiste. 

En réalité, Fritz Fischer n’a jamais parlé d’une responsabilité principale ou exclusive des Allemands dans la Première Guerre mondiale. Dans l’introduction à une nouvelle édition de « Les buts de guerre de l’Allemagne impériale », il a écrit en janvier 1977: « Il ne s’agit pas, dans ce livre, de dénoncer l’impérialisme allemand comme forme excessive de politique de puissance, mais d’analyser ses pré-requis et sa position dans le système de l’Etat. » Et quelques paragraphes avant, il souligne qu’il « n’[a] jamais remis en question qu’à l’époque de l’impérialisme, les autres grandes puissances poursuivaient elles aussi des politiques expansionnistes et suivaient leur propres buts de guerre. »

Déjà à la suite déjà de la première sortie du livre à l’automne 1961, Fischer s’était défendu contre les allégations selon lesquelles il aurait formulé une thèse de responsabilité exclusive allemande. Die Zeit avait publié une critique bienveillante au sujet de son livre, mais avait parlé de responsabilité exclusive allemande. Fischer rejeta cette interprétation immédiatement dans un article à lui paru dans Die Zeit.

Il écrivait : « Pour reconnaissant que je sois de l’appréciation détaillée du livre, je regrette le sous-titre ‘la thèse du professeur Fischer de la culpabilité exclusive (de l’Allemagne) dans la Première Guerre mondiale’. Je n’ai pas utilisé cette expression dans mon livre, mais j’ai explicitement souligné qu’il ‘était incontestable que, dans ce heurt des intérêts politiques et militaires, de ressentiments et d’idées qui atteignent leur maximum pendant la crise de juillet, tous les gouvernements des pays européens engagés n’aient eu leur part de responsabilité au déclenchement de la guerre mondiale. » (p. 99)

Fischer souligna qu’il ne pouvait pas discuter en détail la responsabilité de tous les gouvernements en Europe et dans le monde dans la guerre, car cela aurait demandé plusieurs volumes. Il s’était concentré sur la responsabilité spécifique allemande de la guerre, espérant que des historiens d’autres pays seraient encouragés à examiner la responsabilité de leurs gouvernements. 

Il écrivit : « Mais j’ai établi, avec beaucoup plus de force que la vision dominante allemande de l’histoire, que le Reich allemand portait une part considérable de responsabilité historique pour le déclenchement de la guerre généralisée parce que l’Allemagne voulait et protégeait la guerre locale austro-serbe, tout en risquant sciemment un conflit avec la Russie et la France en 1914, se fiant de la supériorité militaire allemande. » 

L’affirmation que Fischer avait prétendu que l’Allemagne était seule responsable de la Première Guerre mondiale est un faux argument. Münkler attribue des vues à Fischer que celui-ci n’a jamais soutenues, dans le but de les rejeter verbeusement et de discréditer Fischer sans se pencher sur les conclusions qu’il avait effectivement tirées. 

Fischer a souligné a plusieurs reprises que sa priorité n’était pas de savoir qui était responsable de la guerre, mais plutôt de savoir « quelles couches, groupes, intérêts et idées étaient décisives avant et pendant la guerre ». L’historiographie allemande était tellement fixée sur la question de la culpabilité dans la guerre « que dans la controverse autour du livre, son véritable sujet − les buts de guerre allemands et leurs racines dans les intérêts de l’industrie capitaliste, agraires et de commerce extérieur, combinés aux demandes stratégiques de l’armée et de la marine » − s’était perdu. 

Bien que Fischer n’ait jamais adhéré au point de vue marxiste que la guerre était le résultat inévitable de la contradiction fondamentale du capitalisme – la contradiction entre l’économie mondiale et sa division en Etats-nations antagonistes qui forment la base de la propriété privée des moyens de production – son livre apporte une matière abondante en soutien à ce point de vue. 

Fischer chercha la cause de la guerre non pas « dans l’absence d’une ‘gestion de crise’ de la part es Etats impliqués », mais dans les intérêts sociaux des élites dirigeantes. Il reconnut que les autres puissances impérialistes portaient leur part de responsabilité au déclenchement de la guerre, mais cela ne diminuait en rien la responsabilité de la classe dirigeante en Allemagne. 

C’est contre cette compréhension des causes que Münkler dirige ses attaques. Dans des conditions où l’impérialisme allemand est en train d’abandonner la retenue militaire qui lui a été imposée après la Deuxième Guerre mondiale, Münkler veut supprimer par tous les moyens une compréhension historique des forces motrices de la guerre et du militarisme. 

Aspiration à la domination mondiale 3.0

On ne peut comprendre la violence des attaques de Münkler contre Fischer que dans le contexte de la situation politique actuelle. Après deux tentatives manquées, l’Allemagne prend maintenant un troisième élan pour « s’emparer de la domination mondiale ». Elle le fait sous l’influence de facteurs objectifs qui ne se distinguent guère de ceux qui agissaient dans les Première et Deuxième Guerres mondiales. Münkler les nomme lui-même dans son article publié sur le site web Review 2014 cité ci-dessus : Le rôle de l’Allemagne en tant que nation exportatrice, sa « position géopolitique centrale » en Europe et l’importance de la périphérie européenne sous l’angle de la politique de sécurité. 

Depuis la crise financière de 2008, l’Union Européenne (UE) se révèle de plus en plus ouvertement comme un instrument de l’hégémonie allemande sur l’Europe. En sa qualité de puissance économique la plus forte, l’Allemagne dicte la politique fiscale de l’UE et les attaques contre la classe ouvrière européenne, y compris celles en Allemagne même. On ressuscite ainsi le « programme de septembre » de Bethmann Hollweg selon lequel seule une Allemagne renforcée par une « Mitteleuropa » est en mesure de se maintenir comme puissance mondiale à niveau égal avec les autres grandes puissances. 

Confronté à des rivalités et des conflits internationaux croissants, l’impérialisme allemand reprend sa direction traditionnelle d’expansion à l’Est. Si on lit les ouvrages de Fischer dans le contexte des événements les plus récents d’Ukraine, on leur trouve une actualité brûlante. 

Dans le livre Les buts de guerre de l’Allemagne impériale, Fischer avait minutieusement examiné la politique allemande en Ukraine et en 1968, un des étudiants en doctorat de Fischer, Peter Borowsky (1938-2000) rédigea sa thèse sur ce sujet. En 1969, Fischer résumait ses conclusions dans l’article « Hitler n’était pas un accident » comme suit : « Deux jours après son début en tant que guerre mondiale, le 6 août 1914, le chancelier allemand cita comme but de guerre celui de repousser la frontière russe jusqu’à Moscou et de créer une série d’Etats-tampon (Finlande, Pologne, Ukraine, Géorgie) entre l’Allemagne ou plutôt l’Autriche-Hongrie et la Russie; et quatre semaines plus tard, le programme de septembre du chancelier largement discuté dit que la Russie devait être repoussée le plus loin possible de la frontière orientale de l’Allemagne et qu’il fallait briser son autorité sur les peuples vassaux non russes. » 

Après la Révolution russe de 1917, l’Ostpolitik (politique de l’Est) de l’Allemagne a poursuivi et réalisé les objectifs de 1914, écrit Fischer : « La paix de Brest-Litowsk (mars 1918) fut une paix entre l’Empire allemand et la Russie soviétique et un Etat indépendant ukrainien, après que la Pologne et la Finlande avaient déjà été transformées en Etats indépendants. Dans les traités complémentaires d’août 1918, l’Estonie et la Géorgie furent aussi détachées de la Russie. Cette politique était motivée par des considérations stratégiques territoriales et surtout par des intérêts économiques (l’Ukraine comme grenier et fournisseur de minerai). » La Russie fut repoussée dans ses frontières du seizième siècle. 

Fischer démontre qu’une ligne directe menait de l’occupation allemande de l’Ukraine à l’entourage d’Hitler à Munich. Parmi les émigrés ukrainiens qui s’y rassemblaient, on trouvait l’ancien gouverneur de Kiev, « Hetman » Skoropadski. Ce dernier était co-fondateur du périodique du parti nazi Völkischer Beobachter, et ses conceptions politiques se retrouvent dans le livre d’Hitler « Mein Kampf ». Plus tard, la conquête de l’Ukraine joua un rôle important dans la campagne de l’Est d’Hitler. « Les objectifs géopolitico-stratégiques et économiques (‘chevauchons vers Ostland !’) sont la continuation de l’expansionnisme pangermaniste de Guillaume », nota Fischer. 

A présent, l’impérialisme allemand se fixe une fois de plus l’objectif d’ôter l’Ukraine, la Géorgie et d’autres pays de la sphère d’influence de Moscou, qui autrefois appartenaient à l’Union soviétique et à l’empire du tsar et de les intégrer dans la sphère d’influence d’une UE dominée par l’Allemagne. A cette fin, Berlin travaille avec des forces politiques telles que Svoboda et le Parti de la patrie qui célèbrent Skoropadski et le collaborateur nazi Stepan Bandera comme des héros nationaux. 

Les attaques de Münkler contre Fritz Fischer ont pour but de prévenir l’étude et la compréhension des précédents historiques de cette politique. Elles servent à empoisonner le climat intellectuel et à étouffer l’opposition au militarisme. Il n’y réussira toutefois pas. Ses tirades contre Fischer montrent la faiblesse de ses arguments. 

(Article original paru le 5 août 2014)

Note : 

Version française des citations dans le texte anglais par la traductrice de l’article, à part celles provenant du livre de Fritz Fischer Les buts de guerre de l’Allemagne impériale 1914-1918, traduction de Geneviève Migeon et Henri Thies, Paris 1970, pour lesquelles la page est indiquée dans le texte.