Québec Inc., élite politique, syndicats: tous complices dans la corruption

Par Laurent Lafrance
30 août 2014

Une série d’enquêtes, ainsi que les témoignages devant la Commission sur l'industrie de la construction présidée par la juge France Charbonneau, ont levé un coin du voile de la corruption pratiquée à grande échelle au Québec par les grandes firmes de construction, les principaux partis politiques provinciaux et municipaux, et la bureaucratie syndicale.

La liste de leurs activités criminelles est longue: prête-noms, pots-de-vin, copinage, renvois d’ascenseur, manigances, collusion, etc. Loin d'être des cas isolés, comme le prétendent les grands médias, il s'agit d'une pratique courante qui implique l'ensemble du monde de la politique et des affaires, y compris des fleurons du Québec Inc., tels que Génivar, Roche et SNC-Lavalin.

Prête-noms

Pour contourner une loi qui interdisait le financement des partis politiques par les compagnies et limitait les dons à moins de 3000 dollars par année par individu, les sociétés de génie-conseil, les grands bureaux d’avocats et les compagnies de construction ont utilisé pendant des années des milliers de prête-noms. Ceux-ci étaient recrutés en grande partie parmi les cadres de ces entreprises, qui faisaient la queue en miroitant un retour d’impôt équivalent à la moitié du don accordé à un parti politique.

Selon des témoignages recueillis à la commission Charbonneau, de 1997 à 2012, les firmes ayant remporté la majorité des contrats octroyés par le ministère du Transport du Québec ont versé des dons illicites totalisant 14,8 millions de dollars aux trois principaux partis politiques de la province : le Parti libéral du Québec, le Parti québécois et l’Action démocratique du Québec (qui s’est récemment sabordée dans la Coalition Avenir Québec).

Pots-de-vin

La commission Charbonneau a aussi révélé la pratique répandue des pots-de-vin dans l’industrie de la construction. Le cas le plus marquant est celui de SNC-Lavalin. La compagnie québécoise, l’une des plus grandes multinationales de l’ingénierie au monde, aurait versé 22,5 millions de dollars en pots-de-vin aux dirigeants du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) pour la construction d’un super-hôpital de 1,3 milliard de dollars.

L’ex-directeur-général du CUSM, Arthur Porter, et l’ancien président de SNC-Lavalin, Pierre Duhaime, font partie des huit hauts dirigeants des deux organisations à être accusés de fraude, complot, abus de confiance, et commissions secrètes dans cette affaire.

Collusion

De nombreuses firmes privées d’ingénierie facturaient le gouvernement pour des services non rendus ou des équipements non livrés. Une poignée de grandes sociétés de construction se partageaient les contrats publics pour la réfection des égouts et des trottoirs ou l’asphaltage de nombreuses municipalités, dont Montréal et Laval, première et troisième ville en importance de la province.

Forts de ce monopole, les membres de ce véritable cartel convenaient entre eux pour gonfler leurs prix et hausser leur marge de profit de 20 à 30 pour cent. Une partie de ces profits acquis frauduleusement à même les fonds publics était retournée aux fonctionnaires responsables des contrats et aux organisations politiques municipales, y compris Union Montréal de l’ancien maire de Montréal, Gérald Tremblay et le parti PRO Laval de l’ancien maire de Laval, Gilles Vaillancourt.

Privatisations

Les privatisations opérées par les gouvernements péquistes et libéraux successifs ont largement éliminé tout contrôle public indépendant sur l'octroi et la réalisation des contrats de construction, ce qui a ouvert grand la porte à la corruption dans l'industrie.

L’enquêteur de la commission Charbonneau, Guy Desrosiers, a avoué qu’en raison des coupes dans le personnel depuis 1997, le ministère des Transports fait face à un manque criant de ressources et doit confier la conception de ses plans et devis, ainsi que la surveillance de ses chantiers, à des firmes privées.

Syndicats

Les centrales syndicales, principalement la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), ont aussi été éclaboussées.

La commission Charbonneau a révélé que les dirigeants de la FTQ ont utilisé leur contrôle du Fonds de solidarité – la plus importante source de capital à risque de la province avec un actif de 10 milliards de dollars – pour développer des liens intimes avec les chefs d’entreprise. En échange d'investissements du Fonds FTQ, des chefs syndicaux ont reçu d'importantes sommes d’argent, des cadeaux luxueux, des vacances princières et d’autres avantages personnels.

Michel Arsenault, président de la FTQ de 2007 à 2013, a expliqué devant la commission Charbonneau que c'était monnaie courante dans le milieu. Arsenault a soutenu que le plus important entrepreneur en construction au Québec, Tony Accurso, n’était pas qu’une connaissance, mais un ami personnel. Accurso, qui fait maintenant face à près de 1000 chefs d’accusation pour fraude, a accumulé une vaste fortune avec l’aide du gouvernement, des conseils municipaux et du Fonds FTQ.

Défendant la perspective nationaliste des syndicats, Arsenault a affirmé dans son témoignage qu’il se faisait un devoir, en tant que président de la FTQ et du Fonds de solidarité, de faire pression directement auprès du premier ministre du Québec afin que le gouvernement offre ses contrats de construction à des gens d’affaires québécois. La juge Charbonneau a tout de suite rassuré le chef syndical en disant: «Il n’y a personne ici qui considère que le Fonds de solidarité de la FTQ n’est pas une bonne institution».

L’élite dirigeante et les grands médias font grand cas de la corruption au sein des syndicats afin de diminuer leur poids économique et politique, et faciliter des attaques encore plus brutales sur les acquis de la classe ouvrière.

Fin 2011, la soi-disant «violence syndicale» sur les chantiers de construction a été invoquée pour passer la loi 30 qui renforçait le pouvoir patronal sur l’embauche. En 2013 et 2014, les gouvernements péquiste puis libéral ont utilisé une loi spéciale et la menace d'une telle loi pour imposer des conventions collectives qui minent les conditions de travail et imposent de vastes concessions aux ouvriers de la construction.

Dans un contexte où les syndicats pro-capitalistes étouffent depuis des décennies toute lutte indépendante des travailleurs et les subordonnent politiquement au Parti québécois, la classe dirigeante se sert de la commission Charbonneau pour blanchir ses propres pratiques criminelles en les présentant comme des cas isolés. De plus, le sentiment de colère suscité par les révélations (partielles) sur la corruption est détourné par l'élite dirigeante contre les syndicats afin d'intensifier son programme de privatisations et d’austérité capitaliste.