La supercherie politique du Forum social des peuples du Canada

Par Carl Bronski
22 août 2014

Des milliers de personnes vont converger vers Ottawa cette semaine afin de participer au Forum social des peuples du Canada (FSP). Ce forum est présenté comme un «lieu de rencontre et de convergence pour les mouvements sociaux. Il permettra la libre expression d’idées nouvelles, les échanges entre les militants de la base et les réflexions artistiques sur une multitude de demandes et d’aspirations.»

Selon le matériel de promotion du FSP, ces demandes tournent autour de l’opposition aux «politiques néolibérales et néoconservatrices au Canada en s’appuyant sur les principes de justice sociale, de respect des droits des Autochtones, du développement durable, de la solidarité internationale et de la démocratie participative. Un des principaux slogans du rassemblement est: «Au-delà de la lutte contre Harper».

Le Forum est une supercherie politique. Son but n’est pas de lutter pour une mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, mais plutôt de la subordonner à la prétendue «aile gauche» de l’establishment politique bourgeois. Au nom de la lutte contre le gouvernement conservateur du premier ministre Stephen Harper et son programme «néolibéral», les syndicats, ainsi que la classe moyenne de gauche et les organisations pseudo-marxistes qui gravitent autour d’eux, cherchent à rattacher l’opposition grandissante de la classe ouvrière contre l’offensive de l’élite dirigeante derrière la campagne pour défaire les conservateurs lors des élections de 2015 et faire élire un gouvernement «progressiste». Cela prendrait la forme d’un gouvernement du Parti libéral ou du Nouveau Parti démocratique (NPD) ou bien, plus probablement, une coalition libéraux-NPD.

Ces forces prétendument progressistes mènent une intervention politique qui suit le modèle de leur appui presque unanime, en décembre 2008, pour un éventuel gouvernement de coalition libéraux-NPD qui s’était engagé à poursuivre la guerre néocoloniale du Canada en Afghanistan et à maintenir les baisses d’impôts massives qui favorisent les riches. Plus récemment, lors des élections ontariennes tenues cette année, les syndicats, ainsi que leurs apologistes de la classe moyenne, se sont rangés derrière le gouvernement libéral de droite de la première ministre Kathleen Wynne. Celle-ci, après sa réélection, a annoncé une escalade de sa politique de coupes sociales draconiennes et d’attaques brutales contre les droits des travailleurs.

Ce n’est pas une aberration. Depuis les années 1980, les syndicats se sont engagés dans des négociations pour abaisser les salaires et les avantages sociaux, supprimer les emplois, restreindre les retraites et intensifier l’exploitation de leurs membres. Une génération entière de travailleurs a vécu toute sa vie professionnelle sans vivre une grève – ou en encaissant seulement des défaites lors de grèves.

Les syndicats se sont soumis aux lois antigrèves de Harper en protestant à peine dans une série de conflits nationaux : Air Canada, les chemins de fer Canadian Pacific et Postes Canada. Lorsque la grève étudiante de masse de 2012 au Québec a menacé de provoquer une éruption de l’opposition de la classe ouvrière au programme d’austérité de la grande entreprise, les syndicats ont manœuvré pour l’étouffer. La Fédération des travailleurs du Québec a écrit au Congrès du travail du Canada pour lui demander de ne fournir aucun appui aux étudiants et le CTC a acquiescé sans broncher.

Dès le début de la deuxième moitié des années 1990, lorsque le gouvernement libéral de Chrétien et Martin imposait les plus grandes coupes dans les dépenses sociales de l’histoire du Canada, plusieurs syndicats ont adopté une politique de «vote stratégique» lors d’élections nationales et provinciales, c’est-à-dire un vote pour les libéraux dans la plupart des circonscriptions. Ceux qui penchent encore pour le Nouveau Parti démocratique ont appuyé les sociaux-démocrates en dépit de leur évolution toujours plus à droite. Le NPD a imposé l’austérité partout où il a été au pouvoir, a élu un ancien ministre du Parti libéral du Québec en tant que chef national et a été un partisan enthousiaste de la participation du Canada dans des interventions impérialistes et des guerres en Yougoslavie, en Afghanistan, en Haïti et en Libye.

Voilà ce que représente, pour eux, «combattre» les politiques de la classe dirigeante.

Le FSP est un des nombreux dérivés du Forum social mondial, fondé à Porto Alegre au Brésil en 2001 et qui vise à défendre la «mondialisation contre-hégémonique». S’opposant au «néolibéralisme», mais pas au capitalisme, le Forum promeut l’illusion que la classe dirigeante, si on lui applique suffisamment de pression, peut revenir à des politiques keynésiennes et que l’État-nation peut servir de contrainte progressiste face au capital mondial rapace.

Cependant, le véritable enjeu est que le capitalisme s’effondre sous le poids des mêmes contradictions qui ont mené, dans la première moitié du dernier siècle, à deux guerres mondiales, la Grande Dépression et les horreurs du fascisme. L’immense potentiel progressiste d’une économie globalement intégrée se bute à la domination par les entreprises privées et le système d’État-nation capitaliste. Seule l’abolition de ce système archaïque par une lutte politique unie de la classe ouvrière internationale peut ouvrir la voie au développement harmonieux de l’économie mondiale afin de satisfaire les besoins sociaux et non les intérêts de profit d’une petite minorité.

Les rassemblements annuels du Forum social ont, au fil du temps, reçu l’appui d’une série de gouvernement bourgeois, de bureaucrates syndicaux et de fondations capitalistes incluant l’ancien président français de droite, Jacques Chirac, des gouvernements successifs et pro-austérité au Brésil, l’Union européenne, l’AFL-CIO des États-Unis, la Fondation Ford et le Rockefeller Brothers Fund.

Le rassemblement de 4 jours à Ottawa est principalement commandité par les syndicats et les fédérations syndicales de partout au pays. Parmi les autres commanditaires, il y a des organisations d’Autochtones et de féministes ainsi que d’autres organisations non gouvernementales. Il y a aussi le Conseil des Canadiens et les Caisses populaires Desjardins, la sixième plus grande institution financière du Canada.

L’organisation d’un FSP canadien a été initiée par Alternatives, une organisation non gouvernementale basée à Montréal. Malheureusement, les «alternatives» qui animent les organisateurs et les commanditaires se trouvent clairement dans le système socioéconomique capitaliste actuel. Cela est montré par le fait qu’ils ont immédiatement tenté d’obtenir le parrainage de l’appareil syndical procapitaliste.

De nombreux participants seront sans aucun doute d’accord – et de nombreux autres ne le seront pas – avec l’idée qu’un changement radical et systémique est nécessaire face à la prolifération de guerres impérialistes, de la misère sociale, de l’autoritarisme et de catastrophes écologiques. Mais ceux qui cherchent une alternative à la crise capitaliste mondiale seront douloureusement déçus par le très maigre contenu politique présenté au rassemblement.

Le Forum commence le 21 août avec une manifestation et une marche vers la colline Parlementaire où l’activiste néokeynésienne et «antimondialisation» Naomi Klein prendra la parole. Le fait que la manifestation et la marche soient prévues le jeudi après-midi alors que la plupart des travailleurs ne peuvent participer en dit long sur les forces sociales que les organisateurs cherchent à attirer le plus. En fait, il est prévu que le plus grand contingent viendra des responsables de la bureaucratie syndicale et des organisations non gouvernementales.

Pendant le weekend, il y aura presque 500 ateliers. Hormis les groupes d’obédiences anarchistes qui font la promotion de la petite production et qui présentent la science et la technologie comme étant le problème, ainsi que les séances apparemment incontournables destinées aux éléments égocentriques de la classe moyenne – «Guérison alternative et cure de rajeunissement et exercices de moines tibétains», «agriculture urbaine» ou «végétalisme, anticolonialisme et libération animale» – le cursus du Forum est rempli de séances données par différents promoteurs de politiques identitaires destinées à diviser la classe ouvrière sur la base de la race, du genre ou de l’orientation sexuelle.

Ainsi, le Queer People of Colour du Niagara présentera aux spectateurs leur perspective bien particulière; un groupe antiraciste discutera de la «peur d’une planète noire» des Caucasiens; et plusieurs ateliers sur l’oppression des peuples autochtones chercheront à déterminer l’ampleur de la «responsabilité» des «colonisateurs» (un terme qui désigne autant la population non autochtone passée que présente du Canada) dans les politiques génocidaires de la classe dirigeante. Toutes ces approches rejettent d’emblée la compréhension fondamentale que la principale «communauté opprimée» du Canada (et partout dans le monde) est la classe ouvrière – noire, blanche, autochtone, homosexuelle, hétérosexuelle, homme ou femme – et que c’est seulement cette classe qui a le pouvoir social de mettre un terme à la domination de la grande entreprise sur la vie socioéconomique et de réorganiser radicalement la société dans les intérêts de la majorité.

Ceux qui veulent lutter contre le système actuel doivent s’orienter vers un programme socialiste international et vers le grand défi d’assembler et d’éduquer un mouvement révolutionnaire profondément enraciné dans la classe ouvrière. Ce n’est pas un projet qui doit être entrepris à la légère, mais à part cette perspective, il n’y a pas d’autres moyens de faire face aux dangers de guerre mondiale et de misère sociale qui croient sans cesse et qui sont le produit du système actuel.

Le Parti de l’égalité socialiste et le World Socialist Web Site luttent pour surmonter la crise de direction dans la classe ouvrière et construire un mouvement qui va préparer politiquement et mener la classe ouvrière dans sa lutte pour un gouvernement ouvrier et le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 20 juillet 2014)