Tandis que les États-Unis intensifient leur intervention en Irak

Une crise politique éclate à Bagdad

Par Bill Van Auken
14 août 2014

Au moment où le gouvernement Obama annonçait l’intensification de son intervention militaire en Irak, associant l’armement de la milice des Peshmergas kurdes à sa campagne de frappes aériennes contre les insurgés islamistes sunnites, Bagdad, la capitale irakienne, était frappée par une crise politique en grande partie imputable à Washington.

Le premier ministre Nouri al-Maliki est apparu à la télévision d’État vers minuit samedi soir pour dénoncer le président irakien, le politicien kurde Fouad Masoum, pour ne pas l'avoir nommé au poste de premier ministre dans le délai imparti par la constitution irakienne. Il a qualifié ceci de «coup d'État contre la constitution et le processus politique».

Au moment même où il s’exprimait, des unités des forces spéciales loyales à Maliki prenaient position pour occuper des ponts et des carrefours clés à Bagdad tout en encerclant le palais présidentiel et la zone verte lourdement fortifiée où se trouvent la plupart des bâtiments gouvernementaux, dont le parlement et les ambassades étrangères. Selon certains reportages, des chars auraient aussi été observés dans les rues.

«Nous avons remarqué des mouvements suspects des forces de sécurité à Bagdad et une répartition de forces et de chars qui, s'ils persistent, peuvent être considérés comme un coup d’État», a dit au Wall Street Journal un ancien haut responsable kurde impliqué dans les négociations relatives au choix d’un nouveau premier ministre. «Pour le moment, nous n’en sommes pas encore là. Ce n'est qu'une démonstration de force de la part de Maliki.»

En l’espace de quelques heures, le président irakien avait choisi comme premier ministre Haidar al-Abadi un rival au sein du parti islamique Da’wa de Maliki et l’un des deux porte-parole parlementaires, en lui donnant 30 jours pour former un nouveau gouvernement.

Le geste a été salué par les responsables américains. Le président Barack Obama qui passe des vacances à Martha’s Vineyard dans le Massachusetts l’a qualifié de «pas en avant prometteur». Dans un bref communiqué adressé lundi après-midi aux journalistes de la Maison-Blanche, Obama a fait savoir que lui et le vice-président Joe Biden avaient téléphoné à Abadi pour le féliciter en «promettant un soutien» même si la lutte pour le pouvoir au sein de l’État irakien est loin d’être résolue. Il a dit avoir demandé à Abadi de «former un nouveau gouvernement aussi rapidement que possible».

Obama a aussi affirmé que les frappes aériennes américaines effectuées ces trois derniers jours contre l’État islamique d’Irak et de Syrie (ISIS), une fraction d’Al-Qaïda, avaient promu ce qu’il prétend être des «objectifs militaires limités» de Washington en Irak où il a ordonné la première intervention armée directe des États-Unis depuis le retrait des troupes américaines du pays fin 2011.

Ces objectifs, a-t-il dit, se bornent à protéger les citoyens américains dans la capitale du Kurdistan irakien à Erbil en assistant l’armée irakienne et en fournissant de l’aide humanitaire aux dizaines de milliers de membres de la minorité religieuse yézidie forcée de fuir la violence d’ISIS.

Depuis juin au moins, lorsqu’ISIS – qui était la principale force de combat dans la guerre sectaire soutenue par les États-Unis contre le régime de Bachar al-Assad en Syrie – a envahi plus d’un quart du territoire irakien, Washington n’a cessé de réclamer le départ de Maliki. Les responsables du gouvernement Obama et les médias américains à la botte des groupes industriels n’ont cessé d’accuser de tous les maux Maliki et sa politique sectaire menée contre la minorité sunnite d’Irak d’avoir causé l'éclatement de la société qui est le produit direct de huit années de guerre et d’occupation américaines et qui a coûté la vie à près d’un million d’Irakiens.

Durant cette occupation en 2006, Washington avait placé Maliki – alors un ancien exilé et un jeune fonctionnaire du parti Da’wa – au poste de premier ministre après avoir été sélectionné pour cette fonction par l’ambassadeur américain en Irak de l’époque, Zalmay Khalilzad. En 2010, l’ambassade américaine avait continué de soutenir Maliki alors que ce dernier exerçait sa mainmise sur l’État et le pouvoir judiciaire pour voler l’élection de son adversaire, Ayad Allawi, dont le bloc Iraqiya avait remporté la plupart des sièges au parlement.

Actuellement, tout en se présentant comme les défenseurs de la constitution irakienne, les responsables américains soutiennent une opération identique visant Maliki dont la coalition fut le principal parti à participer aux élections d’avril dernier. Depuis, vu la déliquescence du pays et les pressions américaines croissantes, des membres du propre parti et bloc de Maliki l’ont abandonné. Et pourtant, il reste à même de présenter un argument constitutionnel – diamétralement opposé à la position qu’il avait défendue en 2010 – qu’en tant que chef du parti ayant le plus grand nombre de sièges au parlement, il a le droit de tenter de former un gouvernement en s’assurant un troisième mandat.

Il y a peu de raisons d’accorder du crédit aux affirmations d’Obama selon lesquelles l’installation d’Abadi – qui a bien évidemment été promue par Washington – signalera l’arrivée d’un gouvernement qui «unira les différentes communautés d’Irak» ou «répondra aux besoins de tous les Irakiens». Presque rien ne le distingue de Maliki, mis à part leur différend au sujet de positions concernant le parti Da’wa, un groupe fondé sur la religion chiite qui, bien qu’historiquement lié à l’Iran, avait totalement appuyé l’invasion américaine de 2003.

Alors que la tentative de Maliki de briguer un troisième mandat est a priori rejetée non seulement par les factions sunnites et kurdes, mais aussi par une majorité de membres chiites du parlement, son départ est loin d’être un fait accompli. Étant donné qu’il avait, au cours des quatre dernières années, contrôlé directement les ministères irakiens de la Défense, du Renseignement et de l’Intérieur, il pourrait chercher à proroger son régime par la force, en déclenchant un potentiel nouveau conflit armé alors même qu’une grande partie du pays a été envahi par l’ISIS. Dans son allocution prononcée dimanche, Maliki avait directement exhorté l’armée irakienne de «défendre la constitution».

Derrière les affirmations hypocrites comme quoi l’actuelle intervention américaine ne vise qu’à protéger des civils américains et à porter secours à des yézidis assiégés dans les montagnes désertiques en Irak, l’impérialisme américain est déterminé à exploiter le Moyen-Orient pour ses propres intérêts.

Alors que jusqu’à 30.000 yézidis ont réussi à rejoindre le Kurdistan irakien en passant par la Syrie, et que les autres sont condamnés à mourir, l’impact de l’intervention «humanitaire» américaine est loin d’être clair. Le quotidien britannique The Guardian s’est entretenu par téléphone avec Khairi Naif, 55 ans, un yézidi qui a signalé être coincé avec ses dix enfants dans les montagnes de Sinjar. «Nous avons entendu dire qu’une aide humanitaire est larguée depuis deux jours par des avions américains et britanniques, mais jusqu’à présent nous n’avons absolument rien reçu», a-t-il dit. «Je pense que toutes les promesses internationales ne sont que des mensonges et personne ne se soucie de notre situation catastrophique.»

Les affirmations que l’impérialisme américain est motivé par des considérations humanitaires sont en contradiction avec son bilan relatif à la guerre et à l’occupation américaines en Irak où la politique du diviser pour mieux régner a déclenché un bain de sang sectaire et entraîné le déplacement de millions d’Irakiens.

Entre-temps, des responsables américains ont confirmé lundi que Washington avait commencé à armer la milice peshmerga kurde dont les troupes sont appuyées par un soutien aérien américain rapproché durant leurs batailles avec les combattants d’ISIS près d’Erbil. Selon des responsables américains, les armes sont acheminées par la CIA aux Peshmergas, y compris des stocks de fusils d’assaut AK-47 et des munitions.

Durant la crise actuelle, le gouvernement Obama n’a pas cherché à concilier cette politique qui renforce une force militaire séparatiste qui s’est emparée de territoires précédemment contrôlés par le gouvernement central, dont la ville pétrolière clé de Kirkouk, avec les affirmations des États-Unis de promouvoir un gouvernement d’union nationale à Bagdad.

Les préoccupations américaines quant à la capitale du Kurdistan irakien, Erbil, ne concernent pas seulement le sort des civils américains, mais les intérêts de profit des compagnies pétrolières américaines, dont ExxonMobil, Chevron et des sociétés plus petites, qui y ont démarré des activités lucratives. Leurs activités sont menées au mépris du gouvernement central à Bagdad qui insiste sur le fait qu’il est le seul à pouvoir conclure des marchés avec des sociétés étrangères.

En juin, le premier ministre nouvellement désigné a fait des déclarations en exigeant des frappes aériennes américaines contre ISIS tout en mettant en garde que si Washington ne les exécutait pas, le gouvernement irakien tenterait d'obtenir une intervention de l'Iran. À ce moment précis, le secrétaire d’État américain John Kerry avait déclaré que le lancement de telles frappes aériennes américaines serait «un acte totalement irresponsable» compte tenu des nettes divisions sectaires au sein du pays.

Il est loin d’être établi qu’une vingtaine de frappes aériennes américaines distinctes lancées au cours de ces quelques derniers jours change la situation au sol. Alors que les forces peshmergas affirment avoir repris aux combattants d’ISIS les villes de Gwer et de Makhmour, au nord de Bagdad. ISIS aurait repris aux combattants kurdes la ville de Jalawla, au nord-est de Bagdad.

(Article original paru le 12 août 2014)