Québec: Sous la menace d'une loi spéciale, les syndicats de la construction concluent une entente au rabais

Par Laurent Lafrance
16 juillet 2014

L’Alliance syndicale – la coalition formée des cinq fédérations syndicales de la construction de la province – a annoncé la semaine dernière qu’elle a conclu, après deux ans de négociation, une entente avec la partie patronale regroupée au sein de l’Association de la construction du Québec (ACQ). Bien qu’aucune information ne sera fournie avant que l'entente soit présentée aux travailleurs dans les prochaines semaines, il ne fait aucun doute qu’elle contient d’importantes concessions.

Les syndicats ont conclu l’entente quelques semaines après que le ministre libéral du Travail, Sam Hamad, ait fait savoir que son gouvernement ne reconnaissait pas le droit de grève dans ce secteur. Une loi spéciale était déjà «en rédaction» dans le but de criminaliser toute grève que pourraient déclencher les travailleurs de la construction à la fin juillet. À ce point-ci, le gouvernement s’appuie sur les syndicats pour imposer les concessions, mais si l’entente était rejetée par les membres de la base, il s’agirait d’une seconde loi spéciale en autant d’année pour les travailleurs de la construction.

Dans une déclaration qui montre sa satisfaction d’avoir écarté le risque d’une mobilisation des travailleurs contre les concessions, le ministre Hamad a qualifié l’entente de succès «pour l’intérêt supérieur du Québec».

Cette attaque sur le droit de grève fait partie de l’offensive tous azimuts lancée par le gouvernement libéral de Philippe Couillard contre les travailleurs, à commencer par le dépôt d’un budget imposant des coupes de plusieurs milliards de dollars dans les services publics.

Et elle s’inscrit dans l’assaut mené par l’élite dirigeante canadienne contre l’ensemble des acquis de la classe ouvrière – les salaires décents, les pensions, les soins de santé et autres droits sociaux. Au cours des dernières années, le gouvernement conservateur de Stephen Harper est intervenu à maintes reprises pour criminaliser les mouvements de revendication des travailleurs à Air Canada et Postes Canada en imposant des lois de retour au travail. En 2012, le gouvernement libéral de Jean Charest a adopté le projet de loi 78 (devenu loi 12) qui rendait illégal la grève étudiante du Québec et infligeait de sévères restrictions sur le droit de manifester.

L’élite dirigeante s’est réjouie de l’entente dans la construction. La présidente-directrice générale de la Fédération des chambres du commerce du Québec, Françoise Bertrand, a déclaré que «nous félicitons les parties patronale et syndicale pour les efforts qu'elles ont déployés afin d'éviter un conflit de travail». Pour sa part, la présidente de l'ACQ, Manon Bertrand, a affirmé: «Nous avons réussi à nous mettre d'accord sur des éléments importants qui permettront d'actualiser nos conventions collectives, ce qui était la demande des employeurs».

Depuis le début des négociations, les patrons exigent entre autres l’abolition du temps double pour les huit premières heures supplémentaires de travail, l’assouplissement de la plage horaire actuelle (de 6 h 30 à 17 h, elle serait plutôt de 5 h 30 à 19 h), puis la reprise, le samedi, des heures de travail perdues durant la semaine en cas d’intempéries. De leur côté les syndicats, qui n’ont cessé de réduire leurs demandes depuis le début des négociations, revendiquent maintenant 7,8 % d’augmentation salariale étalée sur trois ans ainsi que la mise à jour du régime de frais de déplacement.

L’été dernier, 175 000 travailleurs de la construction faisaient grève pour s’opposer aux demandes patronales draconiennes. Le gouvernement péquiste de Pauline Marois, alors au pouvoir, avait réussi à briser la grève grâce à la collaboration des syndicats, qui avaient forcé plus de la moitié des travailleurs (secteur résidentiel, de la voirie et du génie civil) à retourner au travail sans même avoir pu voter sur les ententes à rabais conclues avec les associations patronales.

De leur côté, les quelques 75 000 travailleurs des secteurs industriel, commercial et institutionnel avaient pu voter pour la poursuite de la grève, mais le 30 juin, le Parti québécois avait imposé, après 13 jours, une loi de retour au travail (loi 54) qui rendait illégal tout mouvement de revendication des travailleurs de ces secteurs. Le PQ proposait le maintien des normes du travail pour une durée de trois ans, mais suite aux pressions du PLQ et de la Coalition Avenir Québec, le PQ a écourté l’entente à un an pour permettre aux employeurs de modifier les conditions de travail plus rapidement. Ce sont ces conditions qui sont au cœur des négociations actuelles.

L’entente conclue par l’Alliance syndicale est tellement contraire aux intérêts des travailleurs qu’elle a été rejetée par des dirigeants de sections locales, forçant la haute direction de la FTQ-Construction à prendre ses distances, s’engageant seulement à la présenter aux membres. Si les chefs syndicaux tentent de se distancer verbalement de l’entente pourrie qui sera présentée aux travailleurs, comme l’an dernier, ils vont utiliser la menace de loi spéciale pour forcer les travailleurs à accepter les concessions et ainsi éviter le déclenchement d’une grève. Tout comme les patrons et le gouvernement du Québec, l’Alliance a répété sans cesse aux cours des négociations qu’elle souhaitait par-dessus tout une «entente négociée».

Le conflit dans la construction prend place dans le contexte de la Commission d’enquête dans l’industrie de la construction (Commission Charbonneau). Cette commission, qui a émergé dans le contexte de scandales de corruption et de collusion, est un instrument de l’élite qui vise essentiellement à blanchir ses pratiques criminelles et à tourner la politique encore plus à droite.

La Commission Charbonneau a été mise en œuvre sous la pression de puissantes sections de l’élite qui appellent depuis des années à une réduction du poids de l’état – c’est-à-dire des coupures sauvages dans les services publics et des réductions d’impôts pour les riches. Ces sections utilisent la corruption dans la construction pour restructurer ce lucratif secteur et le rendre encore plus profitable, principalement en attaquant les salaires et conditions des travailleurs. En 2013, l’industrie de la construction représentait 13 pour cent du PIB du Québec, soit 48 milliards de dollars de dépenses, dont 6 milliards en masse salariale.

Au cours des audiences, les nombreux témoignages ont dévoilé une partie des liens incestueux entre les firmes de génie-conseil, les patrons de la construction, le gouvernement, les bandes criminelles et la bureaucratie syndicale. Il est maintenant publiquement reconnu que l’ensemble de l’élite est complice dans le vaste réseau de corruption qui ronge l’industrie de la construction et le système de financement politique au Québec.

L’élite dirigeante et les médias se sont servis de la corruption – bien réelle - dans les hautes sphères syndicales pour miner la position privilégiée de la bureaucratie, y compris son contrôle sur le riche Fonds de solidarité, le plus important fonds de capital à risque de la province. Cela dit, la cible réelle de la campagne anti-syndicale est la classe ouvrière. Déjà, la loi 30, qui est entrée en vigueur au début de septembre 2013, a aboli le placement syndical sur les chantiers de construction et redonné le plein contrôle de l’embauche à la Commission de la construction du Québec (CCQ), un organisme où l'influence gouvernementale et patronale est prédominante.

Les syndicats ont réagi à la Commission d’enquête en se tournant encore plus à droite et en réaffirmant leur volonté d’être des partenaires fiable pour la classe dirigeante. Pour les travailleurs de la construction, le premier pas nécessaire dans la défense de leurs acquis est une rupture politique avec les syndicats et la formation de comités indépendants de travailleurs pour lancer une contre-offensive unifiée de toute la classe ouvrière canadienne contre l’austérité capitaliste.