Québec solidaire se positionne comme un parti respectable pour l'élection du 7 avril

Par Louis Girard et Richard Dufour
7 avril 2014

«Ils ne laissent pas leurs chemises, mais quelques boutons, peut-être une cravate», a déclaré Amir Khadir pour décrire l'impact qu'aurait le programme de Québec solidaire (QS) sur les riches. Cette phrase du député sortant et haut dirigeant de QS résume bien la campagne électorale menée par ce parti, dont les «réformes ambitieuses» ne sont que de simples palliatifs, qui s'inscrivent entièrement dans le cadre du programme d'austérité capitaliste.

Afin de prouver à l'élite dirigeante qu'il est un parti respectable, QS a placé sa plateforme électorale dans un «cadre financier» que pourrait endosser les yeux fermés un grand banquier ou autre requin de la haute finance. «Ce cadre s’appuie sur les projections de croissance économique et de croissance de revenus réalisées par le ministère des Finances à la veille du déclenchement des élections», peut-on lire dans un passage visiblement écrit pour écarter tout soupçon de radicalisme en matière économique. On ne trouve aucune référence à la vaste expansion des programmes sociaux qui serait nécessaire pour répondre aux besoins de plus en plus criants de la population. «Québec solidaire propose plutôt une augmentation moyenne de 4 pour cent pour tenir compte de la hausse naturelle du coût de ces programmes».

En plus d'accepter le «cadre» de l'austérité, c'est-à-dire un assaut frontal sur les travailleurs par la destruction systématique des emplois et des services publics, Québec solidaire encourage la montée du chauvinisme, qui sert à canaliser vers des voies réactionnaires le profond malaise social causé par la crise historique du capitalisme mondial.

Alors que la Charte de la laïcité et des valeurs québécoises du Parti québécois (PQ) a été démasquée comme une mesure anti-démocratique, qui mine le droit à l'emploi et aux services publics des femmes musulmanes, la porte-parole de QS Françoise David a déclaré à la fin de la campagne électorale qu'elle «souhaite voir une charte de la laïcité adoptée au Québec».

Accueillant la menace de la première ministre sortante Pauline Marois de recourir à une clause dérogatoire de la constitution canadienne si sa charte était jugée illégale par une cour fédérale, David a dit qu'elle serait «la première à monter au front». David s'est également engagée, si un gouvernement péquiste minoritaire est reporté au pouvoir, à marcher aux côtés de la première ministre Pauline Marois «chaque fois qu’elle voudra faire passer un projet de loi qui ira dans le sens du progrès social».

Ces déclarations traduisent l'orientation fondamentale adoptée par Québec solidaire dès sa formation et qui consiste à fournir une couverture «de gauche» au Parti québécois, un parti de la grande entreprise qui a mené les pires attaques sur les travailleurs chaque fois qu'il a été porté au pouvoir. Et c'est pour maintenir des illusions dans ce parti bourgeois que Québec solidaire émet de timides critiques chaque fois que le PQ pose un geste qui met à nu sa nature de classe comme ennemi impitoyable des travailleurs.

L'exemple le plus récent s'est produit au début de la campagne électorale, après l'arrivée dans les rangs péquistes d'un magnat de la presse connu pour ses positions anti-ouvrières. «La désignation de Pierre-Karl Péladeau comme candidat dans Saint-Jérôme», a déclaré Françoise David, «révèle les vraies couleurs d’un parti qui rompt avec ses prétentions progressistes», de sorte que ses sympathisants peuvent «faire le deuil du parti de René Lévesque».

La référence à Lévesque est significative. Québec solidaire cherche à établir une fausse distinction entre le PQ des années 70 et le PQ d'aujourd'hui afin de bloquer une rupture politique consciente des travailleurs avec le PQ et son programme réactionnaire du séparatisme québécois.

Le PQ a toujours été un parti de la grande entreprise québécoise, y compris à l’époque où il était dirigé par l’ancien premier ministre René Lévesque, au pouvoir de 1976 à 1985. Issu d’une scission avec le Parti libéral du Québec dont faisait partie Lévesque, le PQ a été l’instrument de la bourgeoisie québécoise pour désamorcer un mouvement militant des travailleurs dans les années 1970. Avec l’aide des syndicats et de toute une variété de groupes pseudo-radicaux, le PQ a affiché un «préjugé favorable» aux travailleurs.

Le PQ a joué un rôle similaire en 2012 lors de la grève étudiante qui a secoué le Québec. Aux prises avec un mouvement militant qui avait le potentiel de s’étendre aux travailleurs, le PQ, alors principal parti de l’opposition, a pris une pose de sympathie envers les étudiants grévistes et a promis d’annuler la hausse de frais de scolarité imposée par le gouvernement libéral de Jean Charest.

Tandis que les syndicats, historiquement proches du PQ, se chargeaient d’empêcher la classe ouvrière de rejoindre la grève étudiante et d'en faire un mouvement de masse contre les politiques d’austérité de tous les partis de la classe dirigeante, de son côté, Québec Solidaire travaillait pour redonner une légitimité progressiste au PQ. En juin, au plus fort de la grève, QS a proposé au PQ de former une alliance électorale. Quelques jours avant les élections du 4 septembre 2012, QS a dit qu’il supporterait inconditionnelement le PQ s'il devait former un gouvernement minoritaire QS détiendrait la balance du pouvoir.

Depuis les années 1980, tous les partis bourgeois dans le monde, y compris les partis sociaux-démocrates, ou associés à la social-démocratie comme le PQ, ont délaissé leurs politiques de compromis social pour attaquer directement la position sociale de la classe ouvrière. Le gouvernement de René Lévesque n’a pas fait exception. Il a menacé les professeurs de congédiements de masse lorsqu’ils se sont soulevés contre les baisses salariales imposées par son gouvernement. Ce n’est pas suite à des «erreurs» comme tente de faire croire Québec solidaire, mais c'est le résultat de processus qui sont profondément ancrés dans la crise du système capitaliste.

Tout comme le PQ, Québec Solidaire défend la création d’un nouvel État capitaliste en Amérique du Nord en le présentant comme un projet «progressiste». En fait, pour une section de la classe dirigeante représentée par le PQ, la souveraineté représenterait un levier pour mieux défendre ses intérêts en s’alignant plus directement sur Wall Street et en fournissant l'occasion de démanteler ce qui reste des services publics dans la restructuration qui suivrait la formation d’un nouvel État.

L’indépendance du Québec représenterait également un obstacle de plus dans la lutte pour le socialisme et pour l’unité des travailleurs au-delà des différences culturelles. Fondé sur le chauvinisme, le nouvel État serait un levier pour renforcer la séparation artificielle des travailleurs francophones et anglophones en plus d’attiser les conflits ethniques.

Québec solidaire a toujours travaillé avec la bourgeoisie pour mener ce projet à terme. QS a un siège au Conseil de la souveraineté, un organisme dominé par le PQ. Et il n’hésitera pas à entrer dans une «coalition arc-en-ciel», c’est-à-dire une union avec les forces le plus à droite, comme ce fut le cas avant le référendum de 1995 sur la séparation du Québec.

Dans sa campagne électorale, QS a cherché à se présenter comme le véritable parti indépendantiste, celui qui servirait de pierre angulaire d’une éventuelle coalition «arc-en-ciel» pour la souveraineté. «Avant d’appeler à l’union de tous pour faire le pays», a lancé Amir Khadir à l'intention du PQ, «qu’il s’engage comme nous le faisons à tenir un référendum dès le prochain mandat». Sur son blogue, Khadir a déploré que «la fameuse aile progressiste» du PQ se soit réconciliée avec l’austérité, avant de lui tendre la main: «Le compte est presque à 10. Messieurs Breton, Duchesne, Paquette, Céré, il vous reste peu de temps pour vous relever. En aurez-vous le courage?»

Le Parti québécois est, en alternance avec le Parti libéral du Québec, le parti de gouvernement de la classe dirigeante québécoise. Son rôle spécial est de maintenir la classe ouvrière enfermée dans le cadre de la politique bourgeoise en exploitant ses liens privilégiés avec les syndicats et les groupes de la pseudo-gauche. Québec solidaire, en vertu de son histoire, de son programme et de son orientation de classe, est organiquement attaché au PQ. Sa recherche constante de «progressistes» dans tous les recoins du PQ vise à fournir une couverture de gauche à ce dernier et à le réhabiliter aux yeux d'une nouvelle génération de jeunes et de travailleurs.