Inde: une manifestation dénonce le coup monté contre les travailleurs de Maruti Suzuki

Par Jai Sharma et Arun Kumar
8 janvier 2014

Les travailleurs victimes d'un coup monté à l'usine de montage automobile de Maruti Suzuki Manesar ont organisé un dharna (sit-in) de deux jours à Gurgaon, Haryana, les 20 et 21 décembre derniers pour rallier l'opposition à la chasse aux sorcières que la compagnie, la police et le gouvernement du Parti du Congrès dans cet Etat ont conjointement organisée contre eux.

Les manifestants ont exigé la libération immédiate des 148 travailleurs qui sont emprisonnés depuis seize mois sous de fausses accusations de meurtre et autres mensonges. Ils ont également demandé la réembauche des 2300 travailleurs que la compagnie a arbitrairement licenciés en septembre 2012.

La manifestation a été rejointe par des proches de beaucoup de travailleurs emprisonnés. Elle avait été programmée pour coïncider avec la reprise du procès pour meurtre des 148 travailleurs. Toutefois, les autorités ont choisi de reporter la deuxième journée de témoignages du procès au 24 janvier.

Plus important constructeur de l'Inde, Maruti Suzuki a utilisé une altercation provoquée par la société dans son usine de Manesar, le 18 juillet 2012, lors de laquelle le responsable des ressources humaines, Awanish Kumar Dev a été tué, pour monter une campagne tous azimuts afin de briser la résistance à son régime brutal de travail et de main-d'œuvre à bas prix. Ce faisant, elle a reçu le plein appui du Parti du Congrès du gouvernement de l'Etat de Haryana.

À l'aide de listes fournies par la direction de l'entreprise, la police de Haryana a arrêté près de 150 ouvriers dans les semaines qui ont suivi l'altercation 18 juillet 2012 et les a battus et soumis à la torture pour tenter de les terroriser et de leur extorquer de faux aveux. (Voir: Inde: Des travailleurs de Maruti Suzuki emprisonnés sont soumis à la torture)

Les travailleurs emprisonnés comprennent toute la direction du syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (Maruti Suzuki Workers Union ou MSWU), un syndicat indépendant, formé en opposition au syndicat maison à la botte de la compagnie, qui a mené une campagne militante de grèves et d'occupations d'usine, et bon nombre des membres les plus actifs du MSWU.

La compagnie, encore une fois avec le soutien du gouvernement de l'Etat, a également utilisé l'altercation comme prétexte pour purger ses effectifs. En septembre 2012, elle a licencié plus de 500 travailleurs sous contrat permanent et 1800 travailleurs contractuels.

Au cours des 16 mois suivants, la campagne conjointe de la compagnie et de l'Etat contre les travailleurs de Maruti Suzuki s'est poursuivie. De nombreux policiers sont stationnés, tous les jours ouvrables, à l'intérieur de l'usine d'assemblage de voitures de Manesar. Sur ordre du gouvernement, les policiers ont à plusieurs reprises attaqué et déclaré illégales les manifestations organisées par les travailleurs persécutés de Maruti Suzuki.

Le 17 décembre, Iman Khan, un membre du Comité de travail provisoire qui avait été formé pour diriger le MSWU après que toute la direction ait été arrêté suite aux rafles policières de juillet-août 2012, a été libéré sous caution après presque un an de prison. Khan avait été arrêté le 24 janvier dernier, alors qu'il s'apprêtait à prendre la parole à une conférence de presse, sur la base de la fausse allégation qu'il se préparait à inciter à la violence.

Les autorités de l'Etat et du gouvernement sont déterminés à infliger des peines exemplaires aux travailleurs de Maruti Suzuki, afin de rassurer les grandes entreprises qu'elles empêcheront toute remise en cause des conditions de travail de misère qui prévalent. De cette façon, elles pensent intimider les travailleurs de l'énorme ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar, qui s'est développée comme un centre majeur de la production automobile depuis deux décennies et au-delà ceux de toute l'Inde.

Fait révélateur, en refusant la liberté sous caution aux travailleurs emprisonnés de Maruti Suzuki, un juge de la haute cour de Harayna a justifié sa décision en avertissant que «les investisseurs étrangers sont susceptibles de ne pas investir de l'argent en Inde par peur de l'agitation ouvrière».

La manifestation du 20 et 21 décembre a débuté par un rassemblement des travailleurs victimes des persécutions de Maruti Suzuki et de leurs partisans à l'extérieur de la Cour du district, suivi d'une marche sur une courte distance jusqu'aux bureaux du Commissaire du district (DC) de Gurgaon. Ils se sont ensuite assis sur la route à l'extérieur du bureau du DC. Bon nombre sont restés jusqu'à l'après-midi du 21, malgré des températures nocturnes glaciales.

Plusieurs membres des familles des travailleurs emprisonnés ont parcouru de longues distances pour participer au sit-in devant le bureau du Commissaire de district de Gurgaon.

De petites délégations ont rejoint le dharna, organisées par les syndicats de plusieurs usines de la ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar, notamment le syndicat des employés de Suzuki Motorcycle, le syndicat des employés de Suzuki Powertrain de l'Inde, le syndicat des employés de RICO Dharuhera, le syndicat des employés FCC Rico et le syndicat des employés de Honda.

Piqués au vif par la critique du MSWU que les fédérations syndicales n'ont pas soutenu sa manifestation du 27 octobre, les dirigeants des principales fédérations syndicales staliniennes de cet Etat – le Center of Indian Trade Unions (CITU) et le All India Trade Union Congress (AITUC) affiliés respectivement avec le Parti communiste de l'Inde (Marxiste) et le Parti communiste de l'Inde – ont également participé au dharna du MSWU. Le président du CITU, Surender Singh et le Secrétaire général de l'AITUC, Anil Pawar, ont prononcé des discours démagogiques dénonçant la direction de la compagnie et le Parti du Congrès et promettant leur soutien aux travailleurs de Maruti Suzuki.

Mais ce sont les syndicats staliniens et les partis parlementaires qui ont isolé systématiquement les travailleurs de Maruti Suzuki dans leur lutte contre la vendetta menée par le gouvernement et la société, reprenant le rôle qu'ils ont joué pendant les grèves des travailleurs de Manesar en 2011. Avec des promesses de solidarité purement verbales, ils se sont en fait opposés à tout effort visant à mobiliser la classe ouvrière pour la défense des travailleurs de Maruti Suzuki et au lieu de cela les ont exhortés à concentrer leurs énergies dans des appels lancés en direction du Département du travail de Haryana et aux gouvernements, dirigés par le Parti du Congrès, de Haryana et de New Delhi, pour intervenir en leur nom auprès de la direction de Maruti Suzuki.

Malgré ses critiques des centrales syndicales, le Comité provisoire de MSWU, sous l'influence politique des staliniens et des conceptions syndicalistes, poursuit essentiellement le même chemin consistant à faire appel au gouvernement de l'Haryana et à l'establishment politique. Pourtant, l'expérience des travailleurs de Manesar Maruti Suzuki a démontré que l'ensemble de l'élite capitaliste, ses partis politiques, sa police et ses tribunaux, sont implacablement opposés à la lutte des travailleurs contre les contrats de travail précaires, les conditions de travail de misère et pour une représentation authentique.

Pour vaincre la conspiration de l'entreprise et de l'État contre eux, les travailleurs persécutés de Maruti Suzuki doivent fonder leur lutte sur la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière en Inde et à l'étranger. La lutte contre le coup monté et pour la défense des travailleurs abusivement licenciés doit être liée au développement d'une contre-offensive de la classe ouvrière contre le travail précaire, l'accélération des cadences et les conditions de travail de misère à travers l'Inde, qui doit être animée par la perspective que les droits de la classe ouvrière peuvent seulement être assurés au travers d'un combat politique pour le pouvoir ouvrier et contre le système de profit dans son ensemble.

Le World Socialist Web Site a parlé à des membres des familles des travailleurs emprisonnés Maruti Suzuki qui ont participé à la manifestation du 20 et 21 décembre à Gurgaon.

Nous avons appris à cette occasion que la plupart des travailleurs étaient dans leur vingtaine ou au début de leur trentaine et étaient issus de familles villageoises pauvres.

RAM Pal, père du travailleur emprisonné Jialal

RAM Pal, père de Jialal, travailleur emprisonné de Maruti Suzuki Inde (MSI), a dit au WSWS: « Afin de se débarrasser des militants ouvriers, la direction de MSI, a fait tuer son propre responsable, Awanish Dev et utilisé son cas contre les travailleurs! Mais les travailleurs n'ont rien fait à ce responsable. Mon fils a été accusé comme le principal responsable dans l'affaire, et il fut parmi ceux qui ont été brutalement battus par la police. C'est la direction qui a provoqué l'altercation, le 18 juillet, et ce sont les travailleurs qui ont été rendus responsables de tout ce qui s'en est suivi. Toutefois, le principal responsable c'est la direction de MSI. Je n'ai aucune confiance dans le gouvernement et les tribunaux. »

Le père de Ram Sabad, un autre travailleur emprisonné qui était salarié permanent de MSI, est, comme tous les parents des travailleurs en prison, très inquiet sur leur sort. Petit agriculteur du village de Samsepud dans le district de Jompur dans l'Est de l'Uttar Pradesh, il a voyagé sur plusieurs centaines de kilomètres pour rejoindre la manifestation du 20 et 21 décembre à Gurgaon.

«Ram», a expliqué son père, «est marié et a un bébé, une fille. Ma belle-fille est également venue aujourd'hui avec son enfant pour participer à cette manifestation. Une fois par mois nous venons tous voir Ram lorsqu'il est amené devant la Cour du district de Gurgaon.»

Ram Sabad,père d'un travailleur emprisonné de Maruti Suzuki

«Mon fils a terminé son cours pour le diplôme de technicien ITI à Lucknow (Uttar Pradesh) et a travaillé à Tata Motors comme apprenti. Ensuite, il rejoint la société Maruti Suzuki et y a travaillé pendant huit ans. Il est devenu employé permanent il y a seulement deux ans.»

A propos du refus des tribunaux d'accorder une libération sous caution à son fils et à plus de 140 autres travailleurs, il a dit: «Normalement quand une personne fait face à une telle accusation de meurtre elle peut obtenir sa liberté sous caution après six mois d'emprisonnement. Mais mon fils et les autres sont en prison depuis près de 18 mois maintenant, et on leur refuse encore la liberté sous caution. Et c'est sous l'accusation d'un meurtre dans lequel plus d'une centaine d'autres ouvriers sont présumés responsables!»

Nous avons également parlé à Balwant Singh, le frère de Ram Meher, un ouvrier emprisonné de MSI, qui est le président du MSWU. Meher est marié et a deux enfants de 5 et 8 ans. Il vient du village de Giuliana, dans le district de Kaithal au Haryana. «Il y a une conspiration pour monter de fausses accusation contre les travailleurs de MSI», a déclaré Singh. «Quand la direction a voulu augmenter le taux d'exploitation, les travailleurs se sont révoltés contre la baisse des salaires et ont exigé une augmentation.»

Le frère du président emprisonné du MSWU, Ram Meher

Inquiet pour la santé de Ram Meher, son frère a déclaré: «Je l'ai vu en prison. Il a l'air très faible. Il n'y a aucune installation de base dans la prison. Chaque fois que nous allons le rencontrer en prison nous amenons de la nourriture pour lui, mais les autorités refusent que nous lui donnions de la nourriture.»

Rayant les partis politiques, il a déclaré: «Pas un seul parti ne soutient les travailleurs de Maruti Suzuki. Tous les partis sont contre les travailleurs. Lorsque les familles de travailleurs emprisonnés ont participé à une manifestation à Kaithal en mars dernier, elles ont été cruellement battues par la police, y compris les femmes et les enfants. Onze personnes ont été arrêtées et libérées seulement après deux mois de prison.»