Le New York Times donne son avis sur la déstabilisation du Moyen-Orient

Par Chris Marsden
8 janvier 2014

Alors que la guerre sectaire de l'occident en Syrie pour obtenir un changement de régime déborde en Irak et au Liban, opposant des forces alignées sur les divisions entre sunnites et chiites, le New York Times avance l'idée que cette situation cauchemardesque serait due à l'insuffisance de l'engagement de Washington dans la région.

«Le vide de pouvoir au Moyen-Orient motive les militants», déclare la voix de l'impérialisme libéral dans un article du 4 janvier.

Le «journal de référence» des États-Unis cite les combats dans les villes irakiennes de Falloujah et Ramadi impliquant des «tireurs masqués» aux mains desquels «tant d'Américains ont péri en combattant».

Il attribue tous les conflits de la région à «l'émergence d'un Moyen-Orient post-américain dans lequel aucun n'a le pouvoir, ni la volonté, de contenir les haines sectaires de la région».

C'est cela, nous dit-on, qui a permis aux «islamistes fanatiques» de se développer en Irak et en Syrie. Le Times attribue de plus cette situation aux luttes entre «deux grandes puissances pétrolières, l'Iran et l'Arabie saoudite, dont les dirigeants – prétendant représenter respectivement l'Islam chiite et sunnite – déploient cyniquement un programme sectaire qui fait de pratiquement n'importe quel compromis une hérésie».

«Ce qui fait le liant de tout ce chaos c'est un appel de plus en plus ouvert aux loyautés ataviques des clans et des sectes», ajoute le Times.

Le journal fait une brève référence au fait que les États-Unis ont «provoqué» la guerre civile en Irak par une invasion qu'il justifie ensuite comme un «effort de construction d'une nation de la part des États-Unis».

Cette explication du déroulement des événements au Moyen-Orient est une falsification volontaire et intéressée de l'histoire.

La responsabilité de l'escalade de cette crise est imputable à la Maison-Blanche, non parce que sa politique n'aurait pas fonctionné, mais pour avoir tenté durant toute une période historique de dominer cette région et ses richesses pétrolières.

La première guerre du golfe en 1990, l'invasion de l'Irak en 2003, la guerre de 2011 en Libye et les efforts qui ont suivi pour faire tomber le régime d'Assad en Syrie visaient tous à éliminer l'Irak et l'Iran en tant que puissances régionales et à assurer une hégémonie incontestée aux États-Unis. À chaque occasion, les États-Unis ont été en première ligne pour encourager et soutenir les «loyautés ataviques des clans et des sectes» par une politique consistant à construire des fronts de puissances régionales en tant qu'intermédiaires pour modeler le Moyen-Orient comme ils le voulaient.

Invoquant l'«arc de l'extrémisme chiite», les États-Unis ont réagi au renversement de leurs régimes inféodés en Tunisie et en Égypte en 2011 en renversant le régime du Mouammar Kahdafi en Libye, en soutenant le pouvoir des Frères musulmans en Égypte, puis en assemblant une coalition de puissances sunnites dirigée par la Turquie, l'Arabie saoudite et le Qatar pour agir contre le régime baasiste en Syrie en préparation d'actions contre l'Iran. Les forces de l'opposition qu'ils ont soutenues en Syrie s'appuyaient sur un noyau d'islamistes liés à Al-Qaïda.

Cette politique s'est révélée un terrible échec dont les États-Unis subissent le contre-coup à grande échelle. C'est ce qui a généré les plaintes exprimées par le New York Times. Confrontés à une opposition largement majoritaire à la guerre chez eux et à la menace d'un conflit direct contre la Russie, les États-Unis ont saisi l'occasion d'un accord organisé par la Russie pour le désarmement chimique de la Syrie et l'offre subséquente d'un rapprochement iranien comme un autre moyen de défendre leurs intérêts.

Cela a isolé leurs ex-alliés de la région et les a précipités dans une crise politique.

La Turquie, par exemple, voulait s'établir comme une grande puissance régionale, le Parti de la justice et du développement du premier ministre Recep Erdogan était présenté comme un modèle islamiste pour d'autres régimes pro-occidentaux. Mais les États-Unis ont abandonné le soutien aux Frères musulmans en Égypte puis leur projet de guerre contre la Syrie, ce qui a déstabilisé Erdogan, qui accuse Washington d'avoir soutenu une tentative de coup d'État contre lui dirigée par Fethullah Gullen, un imam de la Pennsylvanie.

L'Arabie saoudite a déclarée qu'elle suivra dorénavant une voie indépendante de Washington en Syrie et ailleurs, refusant un siège au Conseil de sécurité des Nations unies en protestation contre le changement de politique en Syrie et l'ouverture de négociations nucléaires avec l'Iran. L'ambassadeur saoudien à Londres, le prince Mohammed ben Nawwaf, a écrit dans le New York Times du 17 décembre, «cela veut dire que le Royaume d'Arabie saoudite n'a d'autre choix que de s'affirmer plus fortement dans les affaires internationales […] Nous agirons pour remplir ces responsabilités, avec ou sans le soutien de nos partenaires occidentaux.»

Le prince a cité la continuation de l'armement de l'opposition syrienne par la monarchie saoudienne comme preuve de son indépendance. Il aurait également pu mentionner son implication dans les combats en Irak. C'est là que le changement de la politique américaine est le plus visible, Washington y arme maintenant le régime chiite et pro-iranien de Nouri al-Maliki avec 36 chasseurs Lockheed Martin F-16IQ Block 52 pour lutter contre les mêmes forces sunnites d'Al-Qaïda qui lui servaient d'intermédiaire en Syrie voisine jusqu'à récemment.

En alliance avec un nouveau partenaire impérialiste, l'Arabie saoudite a promis l'énorme somme de 3 milliards de dollars pour payer les armes fournies par le gouvernement du président français François Hollande à l'armée libanaise afin de cibler le Hezbollah, un allié de l'Iran et de la Syrie.

Ces manœuvres sordides ne prouvent qu'une chose: que toutes les puissances impérialistes suivent l'ordre de Lord Palmerson, «nous n'avons pas d'alliés éternels, et nous n'avons pas d'ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et ce sont ces intérêts qu'il est de notre devoir de suivre.»

Ce qui a lieu au Moyen-Orient relève ouvertement des politiques impérialistes de pouvoir, dans lesquelles il est tout à fait possible que, au moins pour un temps, les ennemis d'hier deviennent les alliés d'aujourd'hui, et inversement.

Cependant, que les régimes du Moyen-Orient se présentent à l'occasion comme «anti-impérialistes» n'est entièrement dû qu'à des considérations tactiques, et surtout le besoin de se présenter comme tel devant leurs propres populations. Même si toutes les puissances bourgeoises de la région se trouvent en conflit avec les États-Unis, elles ne désirent rien de plus qu'un accord qui leur permettrait de continuer à exploiter la classe ouvrière et les pauvres des campagnes.

Le sectarisme et les rivalités entre clans ne sont pas des survivances ataviques d'une ère révolue. Ils sont utilisés comme instrument pour maintenir une emprise sur les travailleurs et les paysans et mobiliser un soutien en faveur des divers régimes bourgeois en compétition. Cela a gagné un poids supplémentaire avec l'échec des mouvements et des régimes nationalistes laïcs – en Égypte, en Irak, en Syrie et en Palestine – qui n'ont pas fourni un moyen authentique et viable de combattre la domination étrangère et d'assurer le progrès social.

Le Moyen-Orient aujourd'hui est avant tout la preuve du rôle de l'impérialisme pour forcer les masses du monde entier à subir une pauvreté écrasante et une exploitation brutale et pour aggraver sans cesse le risque de guerre. En second lieu, c'est une confirmation très forte de l'incapacité de la bourgeoisie nationale à s'opposer à l'oppression impérialiste.

La seule force réellement anti-impérialiste dans le monde est la classe ouvrière internationale. La tâche fondamentale qui se pose aux travailleurs du Moyen-Orient est la construction d'un nouveau mouvement socialiste qui lance un appel au-delà de toutes les différences artificielles de nation et de religion. Les travailleurs des États-Unis et des autres pays impérialistes doivent rejeter avec mépris les tentatives cyniques du New York Times et de ses semblables de légitimer ou de taire les visées impérialistes de leurs gouvernements sur les marchés et les ressources stratégiques du monde entier, en construisant un puissant mouvement anti-guerre socialiste.

(Article original paru le 7 janvier 2014)