Québec: la Commission Charbonneau dévoile des liens incestueux entre syndicats et patrons

Par Laurent Lafrance
26 octobre 2013

La Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (CEIC), présidée par la juge France Charbonneau, a entamé des audiences sur le rôle des syndicats dans ce secteur. 

Les plus récents témoignages montrent les étroites relations d'affaires que la bureaucratie syndicale entretient avec les entrepreneurs de tout acabit ainsi que la grande entreprise dans leurs efforts communs pour faire gonfler les prix et décrocher de juteux contrats de construction aux frais des contribuables. 

En attirant l'attention sur la corruption qui règne dans les hautes sphères syndicales, les médias et les politiciens de la classe dirigeante dénoncent les syndicats de la droite. Leur cible réelle est la classe ouvrière, comme en témoignent la récente loi 30 qui renforce la domination patronale sur les chantiers de construction et la campagne d'intimidation lancée cet été – y compris le recours à une loi spéciale – pour mettre fin à un débrayage des travailleurs de la construction. 

Depuis des mois, la CEIC entend des témoignages de chefs d’entreprises, de politiciens et de hauts placés qui ont détaillé le vaste réseau de corruption existant entre les firmes d’ingénierie, les entreprises privées de construction et le gouvernement du Québec. 

À ce point-ci, les témoignages incriminent principalement les partis politiques municipaux et le Parti libéral au niveau provincial, mais il est de plus en plus évident que la collusion et la corruption – un résultat de la privatisation et de la déréglementation mises en œuvre par les gouvernements libéraux et péquistes successifs – sont présentes à tous les niveaux de gouvernement. 

Les révélations entendues ont entraîné la démission des maires de Montréal et de Laval suite à l'implication évidente de ces villes dans des affaires de collusion, ainsi qu’une certaine paralysie des projets de construction dans ces deux métropoles. Cependant, la classe dirigeante était impatiente d’entendre les témoignages sur la corruption au niveau syndical afin de couvrir ses propres mesures de droite qui visent les emplois, les salaires et le niveau de vie des travailleurs. 

Malgré la collaboration de longue date des syndicats avec le gouvernement et le patronat sur le dos des travailleurs, d’importantes sections de l’élite – dont Pierre-Karl Péladeau, le magnat de la presse et nouveau président de la société d’État Hydro-Québec – veulent réduire le poids politique et économique de la bureaucratie syndicale dans le cadre d'une escalade de leur assaut anti-ouvrier.

Un enjeu majeur de cette campagne est le contrôle du Fonds de solidarité, une des plus importantes sociétés de capital de développement de la province, qui est présentement aux mains de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ).

Les révélations devant la commission Charbonneau de Ken Pereira, un ancien directeur de l’Association nationale des mécaniciens industriels, ont ébranlé les hauts dirigeants de la FTQ-construction, un des plus importants syndicats de la province du Québec. Ces bureaucrates sont conscients que le témoignage de Pereira mine profondément leur crédibilité aux yeux des membres de la base, en dévoilant leur étroite collaboration avec les patrons ainsi que leur indifférence et hostilité envers les travailleurs. 

Pereira a expliqué entre autres que l’ancien directeur général de la FTQ construction, Jocelyn Dupuis, entretenait des liens avec les motards et la mafia. Normand «Casper» Ouimet, un membre des Hell’s Angel serait entré à plusieurs reprises dans le bureau de Dupuis. Pereira s’est fait dire par un autre dirigeant syndical: «Les Hell’s sont avec nous autres, ils font partie de la FTQ (Construction)».

Pereira a ensuite affirmé avoir secrètement pris connaissance de factures astronomiques de Dupuis comme des repas de 2000 dollars à Las Vegas. Plusieurs de ces factures, remboursées par le syndicat, étaient rédigées à la main. Pereira a constaté que Dupuis avait reçu une avance de fonds de 70.000 dollars et qu’il pouvait dépenser jusqu’à 4000 dollars en argent comptant par jour.

Au sein de la direction de la FTQ, «je pense qu'il y avait plus une complicité qu'une omerta», a commenté Pereira. Lorsque ce dernier a menacé de dévoiler les dépenses de Dupuis et ses liens mafieux, les hauts dirigeants de la FTQ, dont Michel Arsenault, ont voulu le persuader de se taire et certains ont même tenté d'acheter son silence. Eddy Brandone, le secrétaire financier du syndicat, lui aurait offert sa Mercedes flambant neuve. Les dirigeants de la FTQ ont ensuite choisi de congédier Jocelyn Dupuis pour éviter le scandale.

Pereira a ensuite relaté à la Commission d’enquête que la direction de la FTQ-Construction tenait ses rencontres secrètes au restaurant l’Onyx, un établissement du riche entrepreneur en construction Tony Accurso, qui fait actuellement face à 928 chefs d’accusation pour fraude, corruption, complot, etc. 

Selon Pereira, Accurso aurait bénéficié de millions de dollars du Fonds de solidarité tout en y exerçant une puissante influence en arrière scène. Il aurait l'appui d'Arsenault, tandis que Dupuy serait l'allié d'une compagnie rivale. Quoi qu'il en soit, il est clair qu'une lutte intestine fait rage entre diverses factions de la bureaucratie syndicale et leurs alliés respectifs au sein de grandes entreprise de la construction pour le contrôle de la caisse bien garnie du Fonds de solidarité. 

L'implication de la bureaucratie syndicale dans ces lieux incestueux et criminels avec la grande entreprise est le produit du tournant corporatiste qu'ont pris les syndicats après l'élection du PQ en 1976 et qui s'est accéléré depuis les années 1980, notamment avec la création du Fonds de solidarité.

Le Fonds a été créé en 1983 par le Parti québécois de René Lévesque et la FTQ de Louis Laberge, dans un contexte de crise économique et de soulèvement de la classe ouvrière québécoise. L’élite dirigeante s’en est servie pour renforcer les entreprises et l’État québécois, tout en offrant une part des profits à la FTQ en tant qu'incitatif financier à étouffer davantage le moindre mouvement d’opposition de la classe ouvrière. 

Disposant d’un actif net de plus de 9 milliards, grâce à des mesures fiscales favorables et une facilité à solliciter les contributions des travailleurs, le Fonds est devenu un acteur important dans l'économie québécoise. Il a fourni du capital non seulement à des centaines de PME du Québec mais aussi à de grandes compagnies, comme la firme d'ingénierie SNC-Lavalin, elle-même impliquée dans le système de collusion. 

La classe dirigeante est étroitement impliquée dans le Fonds de solidarité. Son premier PDG de 1983 à 1997, le gestionnaire millionnaire Claude Blanchet, est le mari de Pauline Marois, l'actuelle première ministre péquiste du Québec. Son successeur, qui a dirigé le Fonds jusqu’en 2001, fut Raymond Bachand, le dernier ministre des Finances du gouvernement libéral de Jean Charest. 

Le Fonds incarne ainsi les liens étroits qui unissent le gouvernement et le patronat aux syndicats. La descente de ces derniers dans la criminalité est en dernière analyse le résultat de leur orientation nationaliste et pro-capitaliste. Ils ne représentent en rien les intérêts des travailleurs, mais ceux d'une bureaucratie privilégiée, qui s’accapare une partie des profits soutirés de la sueur de la classe ouvrière. 

Mais c'est aux travailleurs – et non à la classe dirigeante – de se débarrasser de cet appareil anti-ouvrier en bâtissant de nouvelles organisations de combat dans la lutte pour la défense des emplois et des programme sociaux, sur la base d'un programme socialiste.