Le grand musée de Detroit et la défense de la culture aux États-Unis

Par Joseph Kishore
5 octobre 2013

Ce vendredi, le Parti de l'égalité socialiste (PES) organise une manifestation à l’entrée du grand musée de Detroit (Detroit Institute of Arts ou DIA), première étape de la campagne du parti contre la menace de vente des trésors du musée.

Dans les jours qui ont précédé la manifestation de vendredi, la dangereuse menace posée au DIA par l'élite économique et le gestionnaire d'urgence non-élu de la ville, Kevyn Orr, est devenue de plus en plus claire. Nolan Finley, éditorialiste de Detroit News et personnage important de l'establishment politico-médiatique de Detroit, a rapporté que les responsables gouvernementaux de Detroit, incluant Orr, sont déterminés à «monétariser» au moins une partie de la collection du musée. Le directeur du musée, Graham Beal, a dit que tout geste allant en ce sens forcerait la fermeture du DIA.

Ce qui prend place à Detroit fait partie d'un processus national et international. Les institutions culturelles, et le droit d'accès de la classe ouvrière à la culture, sont partout sous attaque. Cette semaine seulement, deux autres grands monuments culturels des États-Unis se sont rapprochés de la fermeture.

L'Opéra de New York a confirmé mardi qu'il se plaçait sous la protection de la faillite. Il a du même coup annulé la saison à venir et prévoit fermer entièrement ses opérations. «L'opéra du peuple», avec ses 70 ans d'existence, était connu pour ses efforts à rendre ses spectacles accessibles au plus grand nombre. Il a été en difficulté financière constante lors de la dernière décennie et a dû fermer ses portes après avoir échoué à ramasser 7 millions de dollars le mois dernier.

Aussi mardi, Osmo Vänskä, le directeur musical connu de l'orchestre du Minnesota, a annoncé qu'il démissionnait après que la direction de l'orchestre a rejeté la dernière offre de concessions des musiciens. Il a par la suite annulé une série de spectacles prévus au Carnegie Hall de New York. Les musiciens de l'orchestre du Minnesota ont été mis en lock-out pendant plus d'une année, la direction exigeant qu’ils acceptent une baisse de salaire d'au moins 25 pour cent.

Si l'orchestre du Minnesota continue d'exister après le départ de Vänskä, ce sera de manière fortement réduite. Déjà, des dizaines de musiciens ont été forcés de se trouver un emploi ailleurs. Son sort va ressembler à celui de l'orchestre symphonique de Detroit, dont le prestige d'orchestre de niveau mondial a reçu un dur coup de la part de sa direction pendant la grève de 2010-2011 qui a duré six mois.

Dans tous ces cas, et dans de nombreux autres, on veut faire croire qu’il faut réduire drastiquement les budgets pour la culture et pour l'art parce qu'il n'y a plus d'argent disponible. Ce sont là des mensonges.

Les 70 milliardaires de la ville de New York, incluant son maire actuel, Michael Bloomberg, ont une richesse combinée de quelque 244 milliards de dollars ou 34 857 fois le budget requis pour faire fonctionner son opéra. Quant à l'orchestre du Minnesota, le comité de direction qui exige que les musiciens acceptent de lourdes baisses de salaires est rempli de PDG et de riches propriétaires, incluant Marilyn Carlson Nelson. Située au 118e rang de la liste des 400 personnes les plus riches de la revue Forbes, la richesse nette de Nelson de 3,9 milliards de dollars pourrait payer le budget des activités de l'orchestre pendant 130 ans.

Plus tôt dans l'histoire, si l'on remonte jusqu'à la Révolution américaine, la croissance du capitalisme américain était associée à l'expansion de la culture et de l'éducation. Le financement pour les musées, les bibliothèques et l'éducation publique fut énormément développé après la guerre civile et au début du 20e siècle.

Tandis que les barons pillards de cette période étaient associés à l'expansion de la production et voyaient la culture et l'éducation comme une partie nécessaire de cela, l'aristocratie financière d'aujourd'hui a amassé sa richesse par le parasitisme, la fraude, la spéculation et la désindustrialisation. Des sommes gigantesques ont été accumulées sur les marchés boursiers qui, particulièrement depuis le krach de 2008, ont été fortement subventionnés par le gouvernement fédéral et la Réserve fédérale.

Detroit a été dévasté durant ce processus. La ville qui était le centre de l'industrie manufacturière américaine et, en fait, du monde entier, est devenue la plus pauvre des grandes villes américaines. Aujourd'hui, les représentants politiques de la bourgeoisie, démocrates comme républicains, allant du gouvernement Obama jusqu'aux gouvernements locaux et aux serviteurs comme Orr, consacrent toutes leurs énergies à faire payer la classe ouvrière pour la crise du système capitaliste.

C'est la classe ouvrière, la plus grande partie de la population, qui doit et qui va se porter à la défense de la culture et de tout ce qui est progressiste dans la société humaine. C'est l’accent placé sur ce principe, dans un contexte où la pseudo-gauche écarte la classe ouvrière avec mépris, qui rend unique la campagne du PES pour défendre le DIA.

Le PES a rejeté la position – avancée par le directeur du DIA, Graham Beal, et d'autres – qu’il faut faire appel à Orr et aux tribunaux de faillite pour sauver le DIA. Cette position revient à accepter la «restructuration» de Detroit exigée par les gens d’affaires, et elle sera fatale pour le musée lui-même. Même si ce musée devait rester ouvert sur une telle base, son large intérêt démocratique et son accessibilité au public en général seraient détruits.

Nous rejetons aussi la position, avancée par les syndicats et des sections du Parti démocrate, que la vente des œuvres d'art est nécessaire parce que, pour reprendre les tristement célèbres mots d'un bureaucrate syndical: «On ne peut pas manger l'art». En fait, les syndicats ont aidé les entreprises et l'État à fouler aux pieds tous les droits des travailleurs. Ceux qui prétendent que l'art doit être sacrifié pour les retraites et la santé sont engagés dans la plus méprisable fraude politique. Ils frayent la voie à la destruction des retraites et des soins de santé autant que la culture.

Beaucoup de travailleurs ont le profond sentiment qu’il faut rejeter tout le processus de faillite et d’attaques sur les droits sociaux. Il y a un désir de lutte pour défendre la culture et l'éducation et les retraites et les soins de santé, de lutte pour le droit à des emplois décemment payés. Les sondages montrent une forte opposition aux plans d’Orr sur tous ces fronts.

La campagne du PES donne une voix et une direction politiques à ce désir de lutte. Nous avons insisté pour dire que la protection du droit à la culture et de tous les autres droits sociaux de la classe ouvrière n'est possible que par la lutte politique contre le capitalisme. Cela veut dire une lutte contre les deux partis de la grande entreprise et les alliés du parti démocrate, incluant les syndicats.

Pour trouver les ressources nécessaires afin de garantir ces droits, il faut exproprier l'élite économique et financière, nationaliser les banques et les grandes entreprises, et réorganiser la vie économique sur la base socialiste des besoins sociaux et non du profit privé.

La campagne a reçu une puissante réponse initiale de la part des travailleurs, des étudiants, des artistes et de la population en général. La manifestation de vendredi n'est que le début d'une contre-offensive. Nous encourageons fortement les lecteurs du WSWS à participer à la manifestation du 4 octobre et à nous envoyer des messages d'appui. Pour plus d'informations, visitez defendthedia.org .