L'héritage de Thatcher

Par Julie Hyland et Chris Marsden
10 avril 2013

Margaret Thatcher, l'amie du général et dictateur fasciste chilien Augusto Pinochet et partisane du système de discrimination raciale de l'apartheid en Afrique du Sud, est morte d'une attaque cérébrale à 87 ans. 

Ni les éloges des médias présentant Thatcher comme une grande dame d'Etat, ni l'organisation d'une journée de deuil national complète avec les honneurs militaires, ne peuvent dissimuler le fait qu'elle est morte en étant probablement la personne la plus détestée de la vie politique britannique. 

La plupart des travailleurs auront accueilli la nouvelle de sa mort avec une froide indifférence, du mépris et, dans certains cas, par des célébrations. Des fêtes de rue spontanées ont commencé dans plusieurs villes quelques heures après sa mort. 

Des comparaisons ont été faites de manière répétée entre Thatcher et Winston Churchill. Elles ne sont pas appropriées. Churchill était un homme de droite, défenseur de l'impérialisme britannique, mais même ses opposants ne peuvent nier sa stature politique évidente. En des temps de crise sévère, il avait été en mesure d'invoquer l'histoire et de lancer un appel à des couches sociales qui allaient bien au-delà de sa base naturelle dans l'élite dirigeante. Au contraire, il n'y a pas une seule remarque intelligente qui puisse être citée au crédit de Thatcher, uniquement des bribes insignifiantes taillées pour une presse qui la soutenait, comme « The lady is not for turning » [approximativement : Je ne suis pas le genre de femme à faire demi-tour]. 

Margaret Hilda Roberts incarnait tout ce qu'il y a d'étriqué et d'ignorant dans la classe moyenne anglaise. Elle n'était préoccupée que par son avancement social et son enrichissement personnel, devant l'essentiel de son succès au fait d'avoir trouvé un mari riche. Ses talents politiques, pour ce qu'ils étaient, consistaient en une ruse et une dureté méchantes, propres aux arrivistes. 

Ce qui est bien plus intéressant que sa biographie personnelle, ce sont les circonstances historiques qui ont permis à une personnalité aussi peu marquante et sociopathe – symbolisée par sa déclaration, « la société n'existe pas » – d'atteindre une position aussi importante. 

L'ascension de Thatcher à la direction du Parti conservateur en 1975 exprimait le virage à droite de la politique britannique et internationale qui s'est développé avec le retrait de la vague de luttes des classes explosives qui avaient traversé l'Europe entre 1968 et 1975. Elle a été le vecteur choisi par les éléments les plus corrompus et réactionnaires de l'élite dirigeante britannique – ceux qui étaient rendus amers par la défaite infligée par la grève des mineurs en 1974 à son prédécesseur Edward Heath. 

Thatcher est associée de manière indélébile à la présidence de Ronald Reagan – avec son adhésion au monétarisme de Milton Friedman venant compléter l'application des "Reaganomics" aux États-Unis. Visant à supprimer toute limite à l'accumulation des richesses personnelles, son mandat (1979-1990) a été conduit sous la bannière du « recul » du socialisme. Cette expression voulant dire l'annulation de toutes les avancées sociales obtenues par la classe ouvrière dans la période d'après-guerre. 

Son attrait politique, pour ce qu'il était, s'adressait en premier lieu à une section de la classe moyenne supérieure à laquelle elle promettait des moyens de s'enrichir rapidement par les réductions d'impôts, la vente au rabais des biens publics, et un boom spéculatif. La destruction de l'industrie et la déréglementation de la City de Londres ont été accompagnées par la casse des syndicats, les attaques contre la sécurité sociale, et une affirmation agressive des intérêts de l'impérialisme britannique. Le résultat en a été un chômage de masse et des conflits de classes violents. 

Parmi les crimes de Thatcher que les médias tentent actuellement d'effacer des mémoires, il y a eu sa décision de laisser mourir le député du Sinn Fein, Bobby Sands et neuf autres prisonniers en grève de la faim en Irlande du Nord en 1981. Un an plus tard, elle lançait, pour obtenir un avantage électoral, la guerre contre l'Argentine pour les îles Malouines / Falkland, au cours de laquelle le croiseur léger argentin General Belgrano a été coulé délibérément alors qu'il faisait retraite en dehors de la zone d'exclusion revendiquée arbitrairement par le Royaume-Uni, coûtant la vie à 323 marins. L'aventure de Thatcher dans l'Atlantique Sud a fait 900 morts et a endommagé pour toujours les vies de bien d'autres. 

Si elle était décrite comme la « Dame de fer », le véritable avantage de Thatcher et qui explique toutes ses victoires tant vantées, était de ne jamais affronter que des adversaires déterminés à perdre. 

C'était clairement le cas avec la junte argentine. Et, le plus important, c'est que son attaque contre la classe ouvrière bénéficiait du soutien actif de la bureaucratie travailliste et syndicale. Électoralement elle s'appuya, pour rester au pouvoir, sur la formation du Parti social-démocrate par une fraction du Parti travailliste, mais avant tout, sa longévité politique était due à la démobilisation systématique, par les travaillistes alliés au Trade Union Congress, de l'opposition des masses à son gouvernement. 

Ceci atteignit son apogée avec l'isolement et la trahison de la grève d'un an des mineurs en 1984-85, durant laquelle quelque 20 000 mineurs furent blessés, 13 000 arrêtés, 200 emprisonnés, près de 1000 licenciés abusivement, et deux tués sur des piquets de grève. 

La défaite des mineurs donna le signal de l'abandon, ouvertement admis par les syndicats et le Parti travailliste, de toute défense des intérêts sociaux de la classe ouvrière. Le « Nouveau réalisme » devint un nom de code pour la renonciation à toute idée de lutte des classes et de solidarité ouvrière, l'adhésion au « libre marché » et la transformation des travaillistes en un parti ouvertement de droite défendant le monde des affaires. 

Alors même que le Parti travailliste était occupé à adopter le « Thatchérisme », sa perspective à elle se décomposait. 

En l'absence de toute opposition de la part du Parti travailliste et des syndicats, il revint à son propre parti, profondément divisé, de se débarrasser d'elle sans ménagement en 1990 pour éviter un désastre électoral. À ce moment, les conséquences socialement destructives des panacées rétrogrades de Thatcher en matière d'économie et de politique sociale n'étaient que trop visibles. En à peine plus d'une décennie, les conditions de vie de la classe ouvrière avaient été nettement inversées dans l'intérêt de l'aristocratie financière. Des régions entières du pays avaient été transformées en friches industrielles, ravagées par la pauvreté et les emplois à bas salaire. La transformation de la Grande-Bretagne était déjà bien avancée pour en faire un centre mondial des activités criminelles des super-riches – un havre pour les semblables de Rupert Murdoch et d'innombrables oligarques russes.

La vie intellectuelle et culturelle était dégradée au point d'être pratiquement méconnaissable. 

Durant les années qui suivirent, les fondations instables du modèle économique thatchérien, à savoir l'accumulation massive de capital fictif, qui n'était liée à aucun développement ni aucune production économique, et une explosion de dettes alimentée par l'emprunt, allaient produire une série de crises des marchés financiers mondiaux. Malgré cela, la politique de Thatcher a été poursuivie et approfondie par le parti travailliste sous Tony Blair, son héritier politique autoproclamé. 

On pourrait en dire bien plus, et on en dira bien plus. Mais cinq ans après l'effondrement financier de 2008, avec l'austérité massive à l'ordre du jour, toute évaluation objective montre clairement que le véritable héritage de Thatcher est cette crise économique et sociale créée par le capitalisme, la plus grande crise depuis la première moitié du 20e siècle. 

Il ne subsiste absolument rien de ses promesses stupides et totalement hypocrites d'un « capitalisme populaire », de la Grande-Bretagne comme une « démocratie de propriétaires » avec la prospérité pour tous garantie par les « répercussions aux paliers inférieurs » de la richesse et le « miracle du marché. » La postérité se souviendra d'elle comme ayant présidé aux premières étapes de la putréfaction en cours de la vie sociale et politique bourgeoise.

(Article original paru le 9 avril 2013)