Canada : Les conservateurs sabrent dans les dépenses sociales et promettent de nouvelles réductions d’impôts pour les riches

Par Keith Jones
1 avril 2013

Le gouvernement conservateur vient de présenter un autre budget d'austérité — un budget qui au nom de l'élimination du déficit annuel intensifie la poussée de la grande entreprise pour imposer aux travailleurs de payer pour la crise du capitalisme.

Avec ce budget, les conservateurs vont encore plus loin dans leurs coupes dans les dépenses sociales, suivant la politique qu’ils ont entreprise en 2010. Selon les chiffres du gouvernement lui-même, ces coupes vont réduire les dépenses gouvernementales d'au moins 9,1 milliards de dollars dans l'année fiscale de 2013-2014, et de près de 58 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années.

Les dépenses discrétionnaires fédérales vont être de 4 milliards de dollars de moins que dans l'année fiscale qui finit le 31 mars, ce qui représente une coupe de 5 pour cent, et ce sans augmentation dans les quatre années à venir. En dollars non indexés – avant de prendre en compte l'inflation – les dépenses discrétionnaires en 2017-2018 vont être réduites de presque 2.5 milliards de dollars par rapport à 2012-2013.

À 252.9 milliards de dollars, les dépenses fédérales ne vont augmenter que de 0,75 pour cent l'année prochaine. Lorsque l’on prend en compte l'inflation et l'augmentation de la population, cela représente des coupes substantielles en dépenses réelles par habitant.

Des milliers de travailleurs fédéraux ont déjà perdu leur emploi après que le gouvernement eut effectué des coupes dans les inspections pour la protection de l’environnement, les inspections fédérales de la viande, l'aide pour accéder aux programmes gouvernementaux, Parcs Canada, et de nombreux autres services. Et à la mi-février, 19.800 membres de l'Alliance de la fonction publique du Canada, soit plus de 10 pour cent du total des membres du principal syndicat représentant les travailleurs du gouvernement fédéral, ont reçu un avis les informant que leur emploi sera éliminé sous peu.

Lors de la présentation de son budget, le ministre des Finances Jim Flaherty a vanté le cadre fiscal réactionnaire maintenant en place en conséquence des réductions des impôts des sociétés, de l’impôt sur le gain en capital, et de l'impôt sur le revenu personnel par les gouvernements fédéraux libéraux et conservateurs depuis le tournant du siècle. «Le fardeau fiscal fédéral» a déclaré Flaherty «est au niveau le plus bas qu'il ne l'a été en 50 ans.» La part du lion de ces économies d'impôts, tout comme l'augmentation des revenus réels, a été empochée par les 10 pour cent les plus riches, presque entièrement par le 1 pour cent le plus riche.

Malgré le fait que les revenus gouvernementaux soient moins importants qu’initialement prévus à cause de la croissance économique anémique de l'an dernier, Flaherty a réaffirmé l'intention du gouvernement de balancer le budget d'ici l'année fiscale 2015-2016, et ce sans augmenter les impôts.

Le déclin des revenus prévus a été si important que Flaherty a suggéré l'automne dernier que les conservateurs pourraient repousser la date prévue pour l'élimination du déficit d'une année. Mais le premier ministre Stephen Harper est rapidement intervenu, déclarant que son gouvernement ne reviendrait pas sur son engagement d'équilibrer le budget avant l'élection prochaine en mai 2015. Les conservateurs ont à plusieurs reprises déclaré qu'ils introduiront une nouvelle batterie de réductions d'impôts aussitôt le budget équilibré. Le but de ces coupes est de transférer une portion encore plus grande de la richesse nationale vers les sections les plus privilégiées de la société. Ces coupes vont aussi priver l'état fédéral des revenus nécessaires pour maintenir les programmes existants, ce qui deviendra le prétexte pour d'autres coupes budgétaires.

Tout en sabrant dans les services publics et en préparant une nouvelle vague de réduction d'impôts, le gouvernement avance un énorme programme d'approvisionnement militaire, incluant l'achat de nouveaux avions de combat et de cuirassés. Ces approvisionnements sont perçus par le gouvernement et l'élite canadienne comme étant cruciaux pour maintenir leur habileté à déployer les forces armées canadiennes dans les guerres impérialistes menées par les États-Unis, comme en Afghanistan et en Libye. Ainsi, ils considèrent être en meilleure position de défendre leurs intérêts prédateurs économiques et géopolitiques. Les conservateurs ont aussi l'intention d'utiliser ces approvisionnements militaires pour encourager l'industrie d'armement canadienne, dont ils espèrent faire une des principales exportations du pays.

Dans les médias de la grande entreprise, le budget de la semaine dernière a été présenté comme un exercice de routine ou même comme un budget «sans nouveauté». Il est vrai que le budget de 2013 ne contient pas de changements aussi importants que ceux introduits l'année dernière, le premier budget conservateur depuis qu'ils sont majoritaires au parlement. Le budget de 2012 a augmenté l'âge de la retraite ; a modifié l'assurance-chômage en resserrant l’admissibilité, en réduisant les prestations et en forçant les chômeurs à accepter tout travail avec un salaire plus bas ; a institutionnalisé une formule de financement du système de santé qui verra la contribution de l'état fédéral nettement diminuer au fil de la prochaine décennie ; et a assoupli la réglementation environnementale et le processus d'examen réglementaire pour l'extraction de ressources et les projets de pipeline.

Néanmoins, le budget de la semaine dernière regorge de mesures de droite. De plus, on doit constater que ce gouvernement continue à utiliser des moyens sournois et fondamentalement antidémocratiques pour faire passer ses réductions budgétaires et ses changements radicaux dans la politique gouvernementale. Les deux projets de budgets omnibus de l'année dernière contenaient beaucoup de mesures, par exemple les changements sur la réglementation environnementale, qui n'ont été mentionnées que brièvement et vaguement dans le budget et avaient peu de rapport avec les questions économiques et financières qui font traditionnellement l'objet de projets de budgets. Les partis de l'opposition, le directeur parlementaire de budget sortant, et les syndicats qui représentent les travailleurs fédéraux ont à plusieurs reprises manifesté leur opposition au refus du gouvernement fédéral de fournir au parlement des informations détaillées sur les coupes budgétaires et sur les emplois et services éliminés en question.

Le budget de la semaine dernière est entièrement conforme à cette pratique. Le gouvernement a dissimulé ses coupes budgétaires, même si sa promesse d'introduire «toute loi nécessaire pour consolider les opérations et éliminer les organismes redondants» ne laisse aucun doute sur ce qui vient.

Les mesures régressives annoncées dans le budget de 2013-2014 incluent: 

* Une coupe de 1 milliard de dollars de l'argent qu'Ottawa va fournir aux municipalités dans l'année fiscale à venir pour des projets d'infrastructure. Les conservateurs se vantent que leur budget prévoit 50 milliards de dollars ou plus pour les infrastructures. Toutefois, il s’agit dans les faits de dépenses déjà annoncées précédemment, soit des projets déjà en cours ou mis sur la glace et reporté à plus tard. Dans l'année à venir, les dépenses en infrastructure seront sévèrement réduites, et la plupart des dépenses promises n'auraient lieu qu'en 2020 ou après — et ce à un moment où de nombreuses études démontrent la nécessité d'énormes investissements dans les réseaux d'égouts, les ponts, les rues, les transports publics et d'autres infrastructures de base.

* Une campagne pour développer les partenariats entre le secteur public et le secteur privé (PPP), sous lesquels des compagnies voient leurs profits garantis par le gouvernement, tout ne prenant que peu ou aucun risque. Le gouvernement a prolongé un fonds dédié aux partenariats entre le secteur privé et le secteur public pour des projets d'infrastructure, et de façon encore plus significative, a imposé une nouvelle obligation, soit celle de donner priorité à l'usage du modèle PPP pour tous les projets d'infrastructure de plus de 100 millions de dollars qui sont partiellement financés par leur Fonds Chantiers Canada.

* Un programme d’employabilité pour les jeunes Amérindiens. Le gouvernement met en place le Fonds pour l’emploi des Premières Nations afin de financer la formation sur les réserves. Mais, seulement les conseils de bandes qui forcent tous les jeunes recevant de l’aide sociale à participer à une formation supervisée par le gouvernement seront éligibles à recevoir ces fonds.

Le budget ne prévoit pas de fonds additionnels pour l’éducation des jeunes Amérindiens qui vivent dans les réserves, même si le financement qu’Ottawa offre aux écoles sur les réserves, par personne, est beaucoup moins que ce que les gouvernements provinciaux offrent aux écoles primaires et secondaires. (Selon la constitution canadienne, l’éducation relève des provinces, sauf pour l’éducation dans les réserves, qui relève d’Ottawa.)

Le budget annonce que le gouvernement va «proposer des changements» aux «compensations et retraites» des employés fédéraux ainsi qu’à leurs «congés de maladie et d’invalidité». Venant d’un gouvernement qui s’est régulièrement plaint qu’il est «injuste» que les travailleurs fédéraux — après des années de reculs et de concessions dans l’industrie — aient droit à de «meilleurs programmes» que leurs homologues du secteur privé, il s’agit d’une formulation en mots codés signifiant que d’importants reculs sont en préparation, incluant une augmentation des contributions des travailleurs pour leurs retraites et le remplacement de plans de retraites avec prestations définies par un plan à contributions définies dans lequel les travailleurs assument presque tous sinon tous les risques.

Les attaques sur les avantages sociaux des travailleurs fédéraux ne visent pas seulement à comprimer les dépenses du gouvernement aux dépens des travailleurs ; elles visent à renforcer la poussée de la grande entreprise pour couper ce qui reste des avantages sociaux que les travailleurs ont gagnés avec la création des syndicats industriels dans les années 1930 et 1940 et par la période de grèves et de luttes massives des années 1960 et 1970.

Dans une déclaration avant le budget, le président national de l’Alliance de la fonction publique du Canada, John Gordon, a juré de résister aux attaques du gouvernement, disant que les syndicats ne vont pas «échanger», «vendre», «perdre» ou «donner» les congés maladies des travailleurs du secteur public.

La réalité est que les syndicats, tant ceux du secteur public que du secteur privé, ont systématiquement supprimé la lutte des classes lors des trois dernières décennies et ont accepté des concessions massives dans les conventions collectives. De plus, le gouvernement a régulièrement montré qu’il est prêt à piétiner le droit de négocier collectivement afin de briser les grèves et d’aider les employeurs à imposer des concessions, incluant dans les retraites, comme ce fut le cas chez Air Canada, Postes Canada et CP Rail. Dans tous les cas, les syndicats ont lâchement capitulé.

* La subordination plus grande de l’aide internationale du Canada aux profits et aux ambitions géopolitiques des élites canadiennes.

L’Agence canadienne de développement international (ACDI), qui a 45 ans, et son budget de près de 4 milliards de dollars seront absorbés par le ministère des Affaires étrangères. L’ACDI a toujours été une arme de la politique étrangère impérialiste du Canada et son aide liée à l’achat de produits canadiens. Mais, dans les dernières années, les conservateurs ont lié les opérations de l’ACDI encore plus étroitement avec la grande entreprise. Les conservateurs ont coordonné l’aide acheminée par l’ACDI avec des investissements des entreprises minières canadiennes en Afrique et en Amérique latine, stipulant que la mission centrale de l’ACDI est de travailler avec les gouvernements pour «construire le libre-échange», c.-à-d. privatiser encore plus et retirer toutes les barrières à l’investissement canadien.

* Des augmentations dans les tarifs douaniers qui feront augmenter les prix que les travailleurs paient pour des produits électroniques, des vêtements et de nombreux autres produits. Le budget augmente les tarifs sur les produits de 72 pays, incluant l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, l’Indonésie et la Thaïlande en éliminant leur droit aux tarifs de 3 pour cent que le Canada accorde aux importations en provenance des «pays en développement.»

Le Globe and Mail, la voix traditionnelle de l’élite financière du Canada, a fait l’éloge du budget des conservateurs. Dans un éditorial intitulé «Stephen Harper atteint sa vitesse de croisière», le gouvernement est louangé pour «dépassent les vieilles manières de penser et de faire les choses» et «sans injection d’argent». Les néoconservateurs du National Post ont dit que le budget aurait dû couper encore plus dans les services publics : «Tout ce que nous pouvons dire à nos faucons du déficit est qu’il aurait dû être plus dur — comme il l’a déjà été.»

Les partis de l’opposition ont émis de rituelles condamnations du budget. Ils ont fait remarquer, par exemple, qu’au même moment où les conservateurs prétendent vouloir former les jeunes pour le marché du travail, le budget n’offre que quelques maigres augmentations pour la formation et ne fait rien pour aider les étudiants à faire face à des frais pour l’éducation postsecondaire en hausse.

Les protestations ne sont qu’une fraude visant à contenir la colère populaire grandissante. Toute l’élite politique dit à l’unisson que les travailleurs doivent porter le fardeau de la plus grande crise du système capitaliste depuis la Grande Dépression.

Le NPD, un parti qui est appuyé par les syndicats, soutient un gouvernement libéral en Ontario qui a coupé des milliards de dollars dans les dépenses sociales et qui a imposé des contrats de travail par décret législatif à plus de 100.000 professeurs. Ces contrats coupent les salaires réels et les congés maladies. Lors d’un voyage à Washington et New York plus tôt ce mois-ci, le leader du NPD, Thomas Mulcair, a rassuré les leaders politiques et économiques des États-Unis que les sociaux-démocrates du Canada sont prêts à travailler avec eux et sont aussi dévoués que les conservateurs à équilibrer le budget d’ici 2015 et à ne pas augmenter les impôts sur le revenu s’ils forment le prochain gouvernement (voir : « Le chef du NPD canadien auditionné par l'élite américaine »)

Le gouvernement du Parti québécois (PQ) a imposé son propre programme de profondes coupes sociales, déposant un budget d’austérité d’urgence en novembre dernier qui a été chaudement accueilli par la grande entreprise. Ayant réussi, avec l’aide des syndicats et de Québec solidaire, à supprimer politiquement la grève étudiante militante de l’année dernière, le PQ a annoncé le mois dernier que les frais de scolarité universitaire vont dorénavant augmenter annuellement.

Afin de s’opposer à l’offensive de la grande entreprise contre les emplois, les salaires et les services publics, les travailleurs doivent se libérer de la camisole de force politique et organisationnelle des syndicats procapitalistes et du NPD. Ils doivent combiner l’action industrielle militante, incluant des grèves et des occupations d’usines, avec le développement d’un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière visant l’établissement de gouvernements ouvriers. Ainsi, la vie économique pourra être radicalement réorganisée afin de faire des besoins humains, et non les profits d’une petite minorité, son principe moteur.

(Article original anglais paru le 29 mars 2013)