Les intérêts économiques derrière la participation canadienne dans la guerre en Libye

Par Laurent Lafrance
13 avril 2013

Des documents récemment publiés révèlent que le Canada avait lancé une campagne commerciale tous azimuts en Libye un mois avant la fin de la guerre dans ce pays en 2011. Ces révélations exposent l’hypocrisie du prétexte d’une intervention «humanitaire» en Libye avancé par tous les partis politiques du Parlement canadien, y compris le NPD et le Parti vert.

Les documents obtenus par Post Media, un porte-parole des sections les plus à droite de l’élite dirigeante, soulignent qu’un plan visant à soutenir les entreprises canadiennes faisant affaire en Libye a été approuvé par le cabinet ministériel le 7 septembre 2011. À ce moment, les rebelles du Conseil national de transition (CNT), appuyés par les puissances occidentales, avaient pris le contrôle de la capitale Tripoli. Bien que Kadhafi maintenait le contrôle sur plusieurs régions du pays, l’OTAN était confiant du prochain renversement de son régime – qui a eu lieu plus d’un mois plus tard.

Les documents, qui ont été préparés pour le ministre conservateur des Affaires étrangères John Baird avant son voyage en Libye en octobre 2011, notent que «les Canadiens (les entreprises canadiennes) voudront voir un retour sur notre engagement et notre investissement». En raison d’une «compétition internationale agressive», les documents soulignent qu’un «engagement précoce avec la nouvelle direction libyenne sur les questions commerciales sont d’intérêts pour les deux pays» et qu’une «Nouvelle Libye présente nombreuses opportunités d’affaires pour de nouveaux investissements dans divers secteurs de l’économie».

Ces informations confirment l’analyse que le World Socialist Web Site a faite dès le déclenchement de la guerre en Libye : «La participation du Canada à l’attaque militaire sur la Libye, aux côtés de l’impérialisme américain et des vielles puissances coloniales de la région, la France et la Grande-Bretagne, n’a rien à voir avec la défense du peuple libyen. Elle vise plutôt à sécuriser le contrôle des ressources pétrolières du pays et réaffirmer l’hégémonie des États-Unis et de ses alliés sur une région qui a été secoué par des soulèvements populaires contre un ordre politique et social réactionnaire et autocratique imposé par les États-Unis».

Baird a été informé que sa visite dans le pays riche en pétrole permettrait de «consolider le rôle du Canada comme joueur clé en Libye, allant de l’avant sur la base de notre rôle au cours des sept derniers mois». La note ajoute que la visite ministérielle «renforcerait dans l’esprit des Libyens que le Canada fait partie de ce groupe d’élite partisan de la Nouvelle Libye et établirait les fondations pour que la promotion active des intérêts canadiens aille de l’avant» et qu’elle «renforcerait notre position parmi un petit groupe d’alliés de l’OTAN et d’acteurs régionaux qui ont mené l’opération Protecteur unifié». Cette opération donnait le pouvoir à l’OTAN d’imposer des sanctions aux membres clés du régime de Kadhafi, d’imposer un embargo et une zone d’exclusion aérienne, frayant ainsi la voie à l’intervention militaire pour un changement de régime.

En effet, les forces armées canadiennes ont joué un rôle significatif dans l’assaut sur la Libye, minant ainsi davantage les fausses prétentions pacifiques du Canada en la mettant à nu comme une nation impérialiste au même titre que les États-Unis ou la Grande-Bretagne, quoique de second ordre. Au nom de la «démocratie», les sept avions de chasse CF-18 déployés par les FC sur le théâtre libyen avaient effectué 324 missions d'attaque et largué 240 bombes à guidage laser à la fin du mois de mai. Seuls les États-Unis, la France et le Royaume-Uni avaient effectué plus de sorties aériennes et de bombardements sur la Libye.

Avant même que les trois partis d’opposition au Parlement aient donné leur soutien inconditionnel à l’intervention en mars 2011, les conservateurs avaient déjà déployé une frégate au large de la Libye patrouillant devant Tripoli et des forces spéciales des Forces armées canadiennes (FAC) auraient été actives dans la région depuis au moins trois semaines. C’est un général canadien, le lieutenant-général Charles Bouchard, qui a été chargé par l'OTAN de diriger la campagne pour renverser le régime de Kadhafi et le remplacer par un autre encore plus servile face aux intérêts occidentaux. Les coûts de la participation de l’armée canadienne en Libye ont largement dépassé les 100 millions de dollars.

Les documents démontrent qu’au même moment où le gouvernement canadien cherchait à développer de nouvelles opportunités d’affaires en Libye, il avait aussi l’intention d’assurer que les nouvelles autorités libyennes honorent les contrats existants des firmes canadiennes et paient pour le travail effectué par une douzaine de compagnies déjà présentes dans le pays avant que les hostilités éclatent, y compris la firme d’ingénierie SNC Lavalin, Petro-Techna, le géant de l’énergie Suncor, la Northern Alberta Institute of Technology, Air Richelieu et bien d’autres.

En fait, dans le cas de la Libye, le gouvernement Harper, tout comme son prédécesseur libéral, était plus que disposé à faire affaire avec Kadhafi lorsque ce dernier a renoncé à ses prétentions anti-impérialistes et qu’il a rouvert l’industrie pétrolière à l’investissement étranger.

Alors qu'il présentait Kadhafi comme un cruel dictateur, le Canada s’est joint aux États-Unis et aux puissances occidentales pour maintenir une série de régimes autocratiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, du Maroc en Arabie Saoudite, tout en soutenant la répression du peuple palestinien par Israël.

La participation du Canada dans l’assaut sur la Libye s’inscrit dans son tournant marqué vers l’utilisation de l’armée pour défendre les intérêts de la bourgeoisie canadienne, tournant qui s’est renforcé sous les conservateurs de Harper. En 2011, les dépenses militaires canadiennes étaient en termes réels les plus élevées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. À l’exception de la guerre d’Irak, les gouvernements libéral et conservateur successifs ont participé à toutes les aventures guerrières menées par les États-Unis depuis la fin de la Guerre froide : de la Yougoslavie à la Libye en passant par Haïti et l’Afghanistan.

Au nom de la «guerre au terrorisme», le Canada est maintenant impliqué dans une autre guerre impérialiste menée par la France et les États-Unis au Mali dont le bilan est méconnu en raison de la censure médiatique imposée par Paris.

Mais si l’élite dirigeante canadienne peut continuer à envoyer son armée piller des pays coloniaux et semi-coloniaux outre-mer, tout en imposant des mesures d’austérité à la classe ouvrière au pays, c’est uniquement grâce à la complicité consciente des partis soi-disant de «gauche».

En juin 2011, alors que des civils libyens perdaient la vie sous les bombardements de l’OTAN, le Nouveau Parti démocratique (NPD) alors sous la direction du défunt Jack Layton, a voté en faveur d’une motion du gouvernement qui élargissait et étendait le rôle de premier plan des Forces armées canadiennes (FAC) dans la guerre en Libye. Le NPD, le parti des syndicats au Canada anglais, a justifié cette duplicité en affirmant qu’il avait obtenu des «concessions» du gouvernement Harper qui réaffirmaient que les FAC étaient déployées dans une mission «humanitaire» et non une guerre pour un changement de régime.

Au Québec, le parti supposément de gauche Québec Solidaire a adopté une position semblable. QS est un parti souverainiste aligné sur le Parti québécois (PQ), qui parle au nom de certaines sections des classes moyennes aisées et dont l’axe de sa politique n’est pas la défense des intérêts des travailleurs, mais plutôt la promotion du «féminisme, de l’écologisme et du pluralisme». Plusieurs groupes de la pseudo-gauche comme Gauche socialiste et le Parti communiste du Québec œuvrent au sein de QS.

Au lieu de dénoncer l’intervention canadienne en Libye comme un acte impérialiste, le dirigeant de QS, Amir Khadir, avait donné son appui à l'intervention : «Si vraiment les Occidentaux veulent aider, ça implique des risques. Il faut que les interventions soient mieux ciblées». Il avait ensuite donné son appui au CNT libyen, formé d'anciens responsables haut placés du régime dictatorial de Kadhafi, des islamistes d'Al-Qaïda et d'anciens agents de la CIA.

Aujourd’hui, alors que le CNT maintient le système autocratique et l’exploitation des masses ouvrières en Libye, tout en mettant davantage ses ressources naturelles à la disposition de l’investissement étranger, le caractère pro-impérialiste du NPD et de la pseudo-gauche canadienne, ainsi que leur complicité politique dans la destruction de la Libye, sont exposés au grand jour.