Le Parti québécois remporte une victoire électorale serrée et formera un gouvernement minoritaire

Par Keith Jones
8 septembre 2012

Le Parti québécois, l’autre parti traditionnel de l’élite québécoise, a remporté 54 des 125 sièges de l’Assemblée nationale lors de l’élection provinciale de mardi, soit suffisamment pour former un gouvernement minoritaire et remplacer les libéraux qui étaient au pouvoir depuis 9 ans.

En termes de vote populaire, les libéraux ont obtenu le pire résultat de leur existence, soit 31,2 pour cent. Le premier ministre Jean Charest a subi la défaite dans sa circonscription de Sherbrooke, la sixième plus grande ville de la province, et a quitté mercredi sa fonction de chef du parti. En raison de nombreuses luttes à trois et même à quatre, et de l’appui peu enthousiaste pour le Parti Québécois (PQ), les libéraux ont tout de même réussi à gagner 50 sièges, soit tout juste quatre de moins que le prochain gouvernement.

Le printemps dernier, une opposition de masse au programme d’austérité du patronat et des libéraux a éclaté sous la forme d’une grève militante étudiante à la grandeur de la province. Après l’imposition de la loi 12 (projet de loi 78) par le gouvernement – une loi antidémocratique qui a criminalisé la grève étudiante et impose de sévères restrictions sur le droit de manifester, n’importe où et sur n’importe quel enjeu – la grève menaçait de provoquer un mouvement de masse de la classe ouvrière.

Mais les syndicats ont systématiquement isolé les étudiants grévistes en s’engageant à obéir à la loi 78 et à la faire respecter dès son adoption. Avec l’aide de leurs alliés des associations étudiantes, les syndicats ont tenté de détourner l’opposition populaire aux libéraux derrière le PQ. Cette manœuvre était illustrée par le slogan que la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) a adopté au moment même où la désobéissance à la loi 78 par les étudiants suscitait un appui massif dans la classe ouvrière : «Après la rue, les urnes.» Un nouveau député péquiste en vue à l’Assemblée nationale est Léo Bureau-Blouin, qui a été président de la FECQ jusqu’en juin.

La CLASSE, le groupe étudiant qui a mené la grève, a capitulé devant l’opposition des syndicats à son appel à un plus vaste mouvement de protestation, qui aurait comporté des actions militantes limitées de la part des travailleurs, et a abandonné sa demande de «grève sociale». Elle a aussi défendu l’idée que la défaite des libéraux aux mains du PQ représenterait une victoire pour les étudiants.

Les résultats électoraux de mardi sont l’expression d’une profonde aliénation et méfiance à l’égard de tout l’établissement politique. Près de 30 pour cent de l’électorat n’a pas voté. Malgré la colère populaire envers les libéraux, le PQ n’a recueilli que 31,9 pour cent des votes, soit 3 points de moins que lors de l’élection de 2008.

Même si les syndicats et la gauche petite-bourgeoise présentent le PQ comme une alternative «progressiste» aux libéraux, de grandes sections de la classe ouvrière le perçoivent correctement comme un parti de l’establishment qui a mis en oeuvre les plus importantes coupes sociales de l’histoire du Québec lors de son dernier mandat.

Au cours de l’année, le PQ a tenté de redorer son image amochée «de gauche» dans l’espoir d’exploiter l’opposition grandissante au gouvernement. Il s’est présenté comme un opposant à plusieurs mesures d’austérité libérales bien connues, dont la hausse des frais de scolarité et la taxe santé de 200 $. Durant la campagne électorale, le PQ a parlé d’annuler une petite partie des généreuses baisses d’impôts qui ont été accordées par les gouvernements du PQ et des libéraux aux gens des classes moyennes aisées, aux riches et aux super-riches dans les années 2000.

Au même moment, le PQ a tenté de rassurer la grande entreprise en promettant d’équilibrer le budget et de mettre en oeuvre son programme d’austérité. Cela comprend un engagement à réduire la croissance des dépenses publiques à 2,4 pour cent par année durant le mandat d’un gouvernement majoritaire. En considérant l’inflation et la croissance de la population, ces mesures constitueraient des coupes réelles majeures chaque année, pour les cinq prochaines années.

Au nom de la défense des «valeurs québécoises» et de la langue française, le PQ a placé au cœur de sa campagne électorale toute une série d’engagements chauvins : retirer certains droits politiques aux nouveaux arrivants du Québec qui ne pourraient démontrer une connaissance fonctionnelle du français après trois ans de résidence, adopter une «charte de la laïcité» qui s’en prendrait aux symboles des religions minoritaires et non à ceux de la religion catholique, et empêcher ceux dont la langue maternelle est le français et les enfants de personnes nées à l’extérieur du Canada de s’inscrire à des cégeps anglophones.

Même si la campagne du PQ sur les questions «identitaires» a sans nul doute réjoui des sections de la petite bourgeoisie québécoise, en commençant par la direction même du parti, elle a permis aux libéraux d’exploiter le vote des minorités ethniques. Le PQ n’a obtenu que 6 des 28 sièges de l’île de Montréal.

La Coalition Avenir Québec (CAQ), un nouveau parti formé par l’ex-ministre péquiste et homme d’affaires millionnaire François Legault et auquel s’est intégré l’Action démocratique du Québec, un parti populiste de droite, a fait élire 19 députés et a remporté 27,1 pour cent des votes.

Durant la dernière année, les grands médias n’ont cessé de promouvoir la CAQ afin d’orienter la politique québécoise encore plus vers la droite. Même si Legault est un personnage d’importance dans la politique québécoise depuis 15 ans, il s’est présenté comme un politicien différent, a condamné la corruption des libéraux et du PQ, et a promis de réduire les impôts, tout en améliorant la santé et l’éducation. L’appui pour la CAQ s’est réduit durant les derniers jours de la campagne, justement au moment où Legault présentait plus ouvertement certaines politiques de droite de son parti, y compris le développement de la privatisation et le droit des municipalités de mettre leurs travailleurs en lock-out.

Québec solidaire (QS), un parti de «gauche» pour l’indépendance du Québec auquel adhèrent les pablistes et la majorité de la pseudo-gauche québécoise, a passé d’un représentant à l’Assemblée nationale à deux, et a augmenté sa part du vote populaire de 4 à 6 pour cent. En juin, QS a exhorté le PQ à le joindre dans une alliance électorale, puis au cours de la campagne, QS a précisé que son souhait le plus cher était que les élections le place en position pour soutenir un gouvernement péquiste minoritaire. En effet, les codirigeants de QS, Françoise David et Amir Khadir, ont déclaré publiquement la semaine dernière qu’ils étaient préparés à garantir d’avance que QS soutiendrait un gouvernement péquiste minoritaire pendant au moins un an, donnant dans les faits un chèque en blanc à ce parti de la grande entreprise.

Dans son discours de victoire mardi soir, toutefois, la dirigeante du PQ et première ministre élue, Pauline Marois, a annoncé son impatience de collaborer non pas avec QS, mais avec les libéraux et la CAQ – ces partis qu’elle a ridiculisés au cours de la campagne électorale comme étant des jumeaux de droite.

Le discours de Marois a été interrompu par une tentative d’assassinat. Un petit entrepreneur anglophone de 62 ans a tiré et tué un travailleur d’une entreprise engagée pour aider à organiser la fête postélectorale du PQ, et a grièvement blessé un autre travailleur alors qu’il cherchait à monter sur la scène où Marois faisait son discours. Un enregistrement vidéo de l’arrestation de l’assaillant de Marois le montre exhortant les anglophones à «se réveiller».

Bien que l’assaillant de Marois soit clairement déséquilibré, cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de motivation politique ni de signification sociale derrière cette attaque.

Suite au référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec, le gouvernement fédéral libéral et les médias du Canada anglais ont, dans les faits, lancé des menaces voilées de guerre civile en promouvant un mouvement appelant à la partition du Québec sur des lignes ethnolinguistiques dans le cas où le Québec aurait fait sécession du Canada.

Mercredi, Marois a réitéré son appel à une collaboration avec les libéraux et la CAQ, même si elle a annoncé qu’elle éliminerait la hausse des frais de scolarité des libéraux et convoquerait une conférence sur le financement des universités, soit une conférence que le PQ utilisera pour dégeler les frais de scolarité. Comme dans le passé, le PQ va utiliser ses opposants de droite pour essayer d’intimider la classe ouvrière tout en enrôlant les syndicats pour l’assister dans l’imposition du programme d’austérité de l’élite dirigeante.

(Article original paru le 6 septembre 2012)