Entrevues avec des étudiants en grève du Québec

Par nos reporters
14 août 2012

Le World Socialist Web Site a recueilli la semaine dernière des entrevues auprès d'étudiants en grève de l'UQAM (Université du Québec à Montréal) qui étaient appelés à se prononcer en assemblée générale sur la poursuite de leur grève.

Plusieurs autres assemblées générales ont eu lieu ces derniers jours, et se poursuivront cette semaine, alors que doivent reprendre les cours suspendus par la loi 78 – une loi anti-démocratique qui interdit les manifestations spontanées et criminalise la dissidence politique.

Ces votes de reconduction de la grève prennent place dans le contexte d'une élection provinciale déclenchée par le premier ministre libéral sortant, Jean Charest. Les libéraux font campagne comme le parti de la loi et l'ordre, prêt à tenir tête aux étudiants et à tous ceux qui refusent de se soumettre au programme d'austérité exigé par les marchés financiers.

L'autre parti de gouvernement de la classe dirigeante, le Parti québécois de Pauline Marois, appelle les étudiants à mettre fin à leur grève et à canaliser plutôt leurs énergies vers l'élection d'un gouvernement péquiste, sous la fausse promesse que ce dernier serait «à l'écoute» des revendications étudiantes.

En fait, lors de son dernier passage au pouvoir dans les années 90, le PQ a imposé les plus grandes coupes de l'histoire du Québec dans les réseaux de l'éducation et de la santé. Ce qui n'empêche pas ses alliés traditionnels au sein des centrales syndicales, ni des formations politiques supposément de gauche comme Québec solidaire, d'en faire aujourd'hui la promotion comme un «moindre mal» et une alternative aux libéraux de Charest.

Cette question a été soulevée auprès des étudiants interviewés par le WSWS la semaine dernière. Plusieurs ont émis l'espoir que le PQ pourrait être «moins pire» que les libéraux. Certains étaient plus critiques, comme Gabriel, qui a noté que «Marois a fait des coupes plus importantes que le gouvernement Charest quand elle était ministre de l'Éducation».

* * *

Marilou Hébert, étudiante en sociologie à l’UQAM, nous a livré les propos suivants:

«À l’AFESH [Association de la faculté des sciences humaines], on a voté la grève générale illimitée jusqu’à gratuité scolaire, ou moins de 100 000 étudiants en grève. Aujourd’hui, c’est une modalité de retour en grève, on ne peut pas voter pour un retour à l’école.

«C’est pas seulement une lutte étudiante : c’est une lutte sociale. L’éducation est à la base de la société, mais il y a peu de personnes qui voient ça. Donc oui, ça devrait être un mouvement social et pas seulement un mouvement étudiant. Par bouts, on a vu on peu plus les mouvements sociaux, mais pas beaucoup.

«Les enseignants sont aussi contraints que nous par la loi de retourner enseigner. Ils sont dans une position difficile.»

Jean-Sébastien a abondé dans le même sens:

«Nous, à l'AFESH, on va continuer la grève. Comment la loi 78 va s'appliquer, est-ce qu'elle va s'appliquer dans toute sa sévérité? C'est une loi liberticide. Moi, je ne sais pas ce qui va arriver avec ça. Nous, de notre bord, je crois qu'on va tenir notre bout.

«J'imagine que les syndicats ont un agenda plus électoraliste, ils souhaitent l'élection du PQ. Et ça, il faut que ça se fasse dans une ambiance la plus calme. Je ne pense pas qu'ils sont dans une volonté de brasser la cage. Certains syndicats parlaient de la grève sociale le printemps passé, mais c'est tombé à l'eau.»

David Brassard a fait les remarques suivantes:

«Ç'a commencé avec une grève étudiante, mais ç'a dépassé ce cadre-là.

«Je ne pense pas que le PQ soit une alternative. On a une espèce de bi-partisme au Québec depuis une quarantaine d'années. On a deux partis de droite.

«La CAQ [Coalition Avenir Québec, très à droite] n'a aucun candidat élu sous sa bannière à elle, c'est la défunte ADQ. Mais elle occupe tellement de place dans les médias, je ne comprends pas qu'on lui donne autant de tribune. En même temps, il y a des formations politiques comme Québec solidaire et Option nationale qui ont des choses intéressantes à proposer. On essaie de cacher ça, de dire que ce sont des partis marxistes-léninistes.

«La grève étudiante s'inscrit dans un contexte global. On voit la même chose par exemple aux États-Unis, où il y a des manifestations qui s'organisent à CUNY pour remettre en question ce système-là de droits de scolarité. On voit aussi en Grèce les gens qui se soulèvent contre l'austérité. J'ai vu des gens qui disaient : c'est pas notre austérité.

«Globalement c'est une espèce de réveil d'une nouvelle génération. Les gens se disent : si l'Égypte est capable de se débarrasser d'un dictateur, nous autres aussi. Ce n'est pas le même contexte, mais peut-être que nous aussi, on est capable de remettre les pieds dans la rue et de nous faire entendre.»

Audrée, étudiante en sciences humaines à l’UQAM, a tenu les propos suivants :

«Je continue à croire que cette grève-là est pertinente plus que jamais. Je ne crois pas du tout que les élections vont régler quoi que ce soit, peu importe le résultat. J’ai l’impression que cette lutte-là ne peut se gagner que par la mobilisation de la base.

«Je ne pense pas que c’est un parti politique qui va nous apporter ce qu’on demande. C’est nous, citoyens et citoyennes, étudiants et étudiantes, travailleurs et travailleuses, chômeurs et chômeuses, etc, qui allons y arriver.

«Il y a eu de la récupération de la part des syndicats qui se sont fait un peu de capital sur notre dos, puis qui ont voulu faire comme s’ils étaient nos alliés. Mais je ne pense pas que les grandes centrales syndicales sont pour un syndicalisme de combat; ils sont très liés à la classe politique.

«Si on veut parler de démocratie, on peut s’inspirer des mouvements ouvriers du passé, mais pas des mouvements syndicaux actuels. Peut-être à part celui de la CLASSE, mais il faut quand même rester critique.

«L’anarchisme a sa place dans la CLASSE et puis heureusement qu’il y a cette pensée-là. Je trouve ça très important qu’il y ait une diversité de voir les choses, une diversité de tactiques. Je ne pense pas que l’on doive diaboliser aucune tendance à part le néolibéralisme.»