Québec : Les libéraux lancent leur campagne électorale par une attaque sur les étudiants en grève

Par Keith Jones
4 août 2012

Comme on s’y attendait, le premier ministre du Québec Jean Charest a annoncé ce mercredi qu’il y aurait une élection au Québec le mardi 4 septembre.

Charest a consacré une grande partie de son discours lançant sa campagne électorale à une virulente dénonciation de la grève des étudiants longue de cinq mois.

Charest a signalé que lui et son Parti libéral mèneront une campagne extrêmement droitière. Il a présenté son gouvernement comme étant le rempart contre ceux qui, en s’opposant à la hausse des droits de scolarité, contestent « l’ordre établi et ses institutions démocratiques, incluant l’Assemblée nationale et aussi nos tribunaux ».

Charest a affirmé que les événements de ces cinq derniers mois signifient que « l’élection du 4 septembre n’est pas comme les autres. Nous devons décider du type de société dans laquelle nous voulons vivre. »

En répétant la propagande de son propre gouvernement et celle des médias qui sont à la botte des grandes entreprises, Charest a dit que le Québec a connu des « actes d’intimidation, de vandalisme et de violence ».

« Ces derniers mois, nous avons beaucoup entendu parler les dirigeants des étudiants, les gens dans la rue, nous avons entendu ceux qui ont frappé sur leurs casseroles. C’est maintenant à la majorité silencieuse de parler. »

Il est indéniable que la grève étudiante a pesé lourd dans le choix du moment propice pour que les libéraux annoncent la tenue d’une élection. Les libéraux sont déterminés à infliger une défaite manifeste aux étudiants afin de briser la résistance populaire à l’encontre de leur programme de rigueur de réductions des dépenses sociales, de taxes dégressives et du principe d’utilisateur-payeur ainsi que de privatisation.

Ils ont l’intention d’utiliser les élections pour fournir une couverture « démocratique » à une mobilisation policière sans précédent lorsque reprendra à la mi-août le semestre d’hiver « suspendu » – une mobilisation visant à appliquer les dispositions draconiennes et antidémocratiques évidentes de la loi 78 et à briser la grève des étudiants.

Pour ce faire, les libéraux comptent sur le soutien ouvert des grands médias, qui affirmeront que ceux qui s’opposent au gouvernement devraient chercher à les battre aux urnes et pas en faisant grève et en enfreignant la loi, et sur le soutien tacite des syndicats. Ces derniers ont rejeté les appels de la CLASSE, l’association d’étudiants qui a mené la grève, visant à élargir le mouvement d’opposition par des actions limitées des travailleurs (une « grève sociale »). Et les syndicats ont à maintes reprises déclaré qu’ils respecteront la loi 78, y compris les dispositions qui les contraignent légalement à faire tout leur possible pour obliger les enseignants à aider le gouvernement à briser la grève des étudiants.

En plaçant leur décision de faire adopter à toute vitesse une augmentation radicale des frais de scolarité au centre de leur campagne électorale, les libéraux lancent également un appel évident en faveur d’un soutien de la classe dirigeante, en prétendant qu’ils sont politiquement les mieux placés pour appliquer son programme de guerre de classe.

Charest a maintes fois mis en avant le refus du gouvernement de s’incliner devant les étudiants ainsi que sa volonté de fouler aux pieds les droits démocratiques comme preuve que lui et son gouvernement ont le « courage » d’adopter des positions « difficiles » et « impopulaires ».

Dans son discours inaugural de la campagne électorale, Charest a attaqué Pauline Marois, la dirigeante du parti d’opposition officiel, le Parti québécois (PQ), en suggérant qu’elle et son parti ne sont pas à même de gouverner en raison de leur soutien à la grève étudiante. « Pauline Marois », a déclaré Charest, « nous propose un gouvernement qui abdique ses responsabilités face à la rue. Pauline Marois et le Parti québécois ont fait le choix d’embrasser le mouvement de contestation, de porter ses symboles et même d’y recruter ses candidats [l’ancien président de la FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec) alignée sur l’establishment]. [Marois] propose de plier, de céder, de leur donner tout ce qu’ils demandent. »

La réalité est que le PQ est un parti patronal rival. Lorsqu’il était au pouvoir, entre 1994 et 2003, le PQ avait mis en œuvre les plus grandes réductions des dépenses sociales de l’histoire du Québec et des réductions des impôts qui visaient à profiter aux grandes entreprises et aux nantis. Ces dernières années, il a à maintes reprises attaqué les libéraux par la droite pour ne pas avoir réduit les dépenses assez rapidement et pour trop compter sur les augmentations de taxes pour la réduction du déficit.

Comme Charest l’avait remarqué à d’autres occasions, Marois a à plusieurs reprises changé d’avis sur la question de l’augmentation des frais de scolarité. Le soutien de son parti pour la grève des étudiants a été une manoeuvre cynique visant à augmenter les chances électorales du PQ dans des conditions où il a été sérieusement ébranlé par une série de défections et de revers électoraux. (Le parti frère du PQ, le Bloc québécois (BQ), a pratiquement été rayé de la carte lors des élections fédérales de mai 2011.)

Au même titre que les libéraux, le PQ est farouchement opposé à défier la loi 78, une position qui a été accentuée par son soutien à l’arrestation du député de Québec solidaire, Amir Khadir, pour le « crime » d’avoir participé à une manifestation début juin. Il est significatif de noter qu’en lançant hier la campagne électorale du PQ, Marois a évité de mentionner la grève des étudiants ou le projet des libéraux de presque doubler les frais de scolarité au cours des sept prochaines années.

Dans l’espoir de tirer profit de l’impopularité du gouvernement libéral Charest, le PQ compte dire le moins possible sur le programme socioéconomique qu’il poursuivra s’il est élu. Au lieu de cela, il a l’intention de concentrer sa campagne sur divers scandales de corruption, notamment la preuve de collusion largement répandue, de manipulation d’appels d’offres et de pots-de-vin dans l’industrie du bâtiment.

Bien que le PQ soit voué à la sécession du Québec, il ne fera pas un enjeu majeur de l’indépendance durant la campagne électorale parce qu’elle est loin de jouir d’un grand soutien et parce que Marois reconnaît qu’il y a peu d’enthousiasme au sein de l’élite dirigeante pour un conflit constitutionnel avec Ottawa. Le PQ soulèvera toutefois la question identitaire en attaquant le gouvernement libéral pour des motifs chauvins pour ne pas faire assez d’efforts et obliger les immigrants à parler français et à accepter les « valeurs du Québec » ou à promouvoir le français comme langue de travail.

Durant des décennies, les syndicats ont politiquement subordonné la classe ouvrière au PQ propatronal. Craignant la radicalisation croissante au Québec et la possibilité que la grève des étudiants devienne le catalyseur d’un mouvement plus général de la classe ouvrière au Québec et à travers le Canada, les dirigeants syndicaux s’accrochent au PQ plus fortement que jamais. Dès le début de juin, la plus grande organisation syndicale, la Fédération des travailleurs du Québec, avait lancé le mot d’ordre « Après la rue, les urnes. »

Deux autres partis, la Coalition Avenir Québec (CAQ) et Québec solidaire, seront des facteurs importants dans les résultats des élections.

La CAQ est un parti droitier nouvellement créé et constitué par l’homme d’affaires et ancien ministre au gouvernement du Parti québécois, François Legault. Ce parti réclame un développement des soins de santé privés et l’éradication des droits d’ancienneté des enseignants. Il soutient la loi 78 bien qu’il se soit opposé à la décision de suspendre le semestre d’hiver en affirmant que le gouvernement aurait dû immédiatement mobiliser le pouvoir de l’État pour étouffer la grève.

Bien que la CAQ ait englouti le parti populiste de droite qu’était l’ADQ (Action démocratique du Québec), il s’agit surtout d’un véhicule politique personnel de Legault, où le dirigeant choisit personnellement tous les candidats du parti. Les élections de l’année dernière avaient placé largement en tête la CAQ, qui officiellement doit encore être créée, mais vu que les électeurs sont devenus familiers avec son programme, le soutien pour la CAQ a chuté considérablement. Actuellement, elle arrive à environ 20 pour cent dans les sondages.

Québec solidaire (QS), qui détient actuellement un siège à l’Assemblée nationale, se décrit lui-même comme étant un parti de gauche, pro-indépendantiste, un parti « des citoyens » et un adversaire du « néolibéralisme ». En tant que parti aspirant à faire partie de l’establishment, il cherche à raviver les illusions dans le projet de création d’un Québec capitaliste indépendant. Dernièrement, il a proposé de former une alliance électorale avec le PQ sous prétexte de faire échec à la « droite ». Mais, le PQ a décliné la proposition. Il craint qu’une association avec le « radical » QS ne mine ses efforts de convaincre la classe dirigeante qu’il est mieux placé pour mettre en œuvre des mesures d’austérité que les libéraux, en raison précisément de ses liens étroits avec les syndicats et des illusions populaires restantes d’être un parti de « gauche ». 

(Article original paru le 2 août 2012)