Des bureaucrates syndicaux dénoncent la grève des étudiants du Québec

Par Keith Jones
16 juin 2012

Le SPQ Libre (Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre) – une organisation servant de porte-parole à la bureaucratie syndicale – a publié une lettre ouverte exprimant son hostilité à l’égard de la grève des étudiants du Québec et de la défiance grandissante envers la loi 78 pour promouvoir à la place le retour au pouvoir du Parti Québécois (PQ) pro-patronal.

Comme le dit la lettre, publiée la semaine passée dans le quotidien de Montréal, Le Devoir, la plus grande crainte des syndicats est que la grève des étudiants longue de quatre mois ne devienne le catalyseur d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière, dirigé en premier lieu contre le gouvernement libéral provincial et sa draconienne loi 78.

Sous le titre « Pour éviter le piège à ours de Charest [premier ministre] », la lettre ouverte argumente contre un mouvement de défiance contre la loi 78 antidémocratique et une extension de la grève. Une « grève sociale » ou générale serait, précise-t-elle, une « erreur magistrale. »

Une faction non organisée du Parti Québécois, le SPQ Libre a été mis en place par un groupe de bureaucrates syndicaux à la retraite dans le but de perpétuer le mensonge que le PQ est une alternative « progressiste » aux libéraux, dans des conditions où le soutien électoral de la classe ouvrière en faveur du PQ avait subi une forte hémorragie lors des élections de 2003 et que le parti avait perdu le pouvoir. Avec le soutien servile des syndicats, les gouvernements péquistes de Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et de Bernard Landry (1994-2003) avaient imposé les plus importantes coupes dans les dépenses sociales de l’histoire du Québec, avaient déclaré illégale et brisée une grève des infirmières qui avait défié son programme d’austérité et diminué radicalement les impôts pour les grosses entreprises et les riches.

La lettre ouverte de la semaine passée fut écrite par le président du SPQ Libre, Marc Laviolette, qui avait dirigé de 1999 à 2002 la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et le secrétaire du SPQ Libre, Pierre Dubuc, qui a publié durant des années l’Aut’journal, un journal qui sert d’agent de publicité aux syndicats et à leur alliance réactionnaire avec le PQ.

Le SPQ Libre feint de soutenir les étudiants, en affirmant que leur lutte « a engendré une toute nouvelle dynamique sociale et politique. » Mais, tout comme la dirigeante du PQ, Pauline Marois, il soutient que les étudiants et tous les Québécois doivent respecter la loi 78 – une législation qui criminalise la grève des étudiants et impose des restrictions considérables au droit de manifester n’importe où au Québec pour quelle raison que ce soit.

Les syndicats, il convient de le rappeler, ont dénoncé la loi 78 comme étant une législation digne d’un État policier. Mais, aussitôt la loi promulguée, ils ont annoncé qu’ils la respecteraient. C’est-à-dire, qu’ils acceptent d’agir comme des garants pour appliquer la répression d’État contre la grève des étudiants, vu que la loi oblige légalement les enseignants à aider le gouvernement à briser la grève et les syndicats à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour garantir le respect de la loi.

Opposés à une défiance de la loi 78, les syndicats ont gardé un silence complice flagrant au sujet de l’arrestation de l’unique membre de Québec solidaire de l’assemblée législative provinciale, Amir Khadir, ainsi que 64 autres personnes pour avoir commis le « crime » de manifester sans l’autorisation de la police.

Le SPQ Libre justifie son hostilité contre la poursuite de la grève étudiante et l’action de la classe ouvrière en soutien aux étudiants en prétendant que le gouvernement libéral cherchait à encourager les étudiants à défier la loi 78 de façon à pouvoir dépeindre l’opposition officielle PQ comme étant violente et de se faire ainsi réélire sur cette base.

« Malheureusement, » déclarent Laviolette et Dubuc, « Jean Charest trouvera, du côté étudiant, des interlocuteurs prêts à jouer dans ce film. Nous avons tous vu, lors des manifestations, les immenses bannières appelant à une ‘grève sociale’. Mais le déclenchement d’une telle ‘grève sociale’ serait, à ce moment-ci, une erreur magistrale. Elle n’aurait d’autre effet que de faciliter la réélection du Parti Libéral. »

Selon les dirigeants du SPQ Libre, les protestations contre le gouvernement Charest, du moins celles qui sont conformes à la loi 78, sont possibles. « Mais, il faut se garder de tomber dans le traquenard. La lutte…se jouera sur le terrain électoral. »

L’argument avancé par le SPQ Libre – et répété dans le slogan de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, « Après la rue, les urnes ! » – est frauduleux du début à la fin. Son but évident est d’empêcher l’émergence d’un authentique défi lancé par la classe ouvrière contre le programme de guerre de classe qui est poursuivi par l’ensemble de l’élite dirigeante et par tous ses représentants politiques.

Le PQ pro-indépendance n’est pas moins un instrument du patronat que les libéraux fédéralistes. C’est précisément en raison de ses liens étroits avec les syndicats et leur propagation du mensonge que le PQ est un « parti du peuple », que ce dernier s’est souvent montré plus apte que les libéraux à appliquer le programme du patronat.

Ensuite, loin de manipuler avec succès les événements, le gouvernement Charest et l’élite dirigeante canadienne en général ont été ébranlés par la lutte tenace des étudiants. Les mécanismes traditionnels qu’ils ont utilisés pour vaincre et désamorcer les défis d’en bas – répression d’Etat et syndicats – se sont jusque-là révélés inadéquats. Les étudiants se sont révoltés contre l’accord traitre que les dirigeants des trois principales centrales syndicales québécoises et le gouvernement ont cherché à leur imposer au début du mois dernier. Au grand dam du gouvernement et de l’élite, la loi 78 n’a pas fait montre de puissance en réduisant les étudiants à la soumission, mais a bien plutôt galvanisé l’opposition au gouvernement, notamment au sein de la classe ouvrière.

Si néanmoins un grave danger subsiste que la lutte des étudiants soit défaite, c’est parce qu’elle a été limitée à une protestation pour une cause unique restreinte au Québec et lors de laquelle la question des frais de scolarité a été délibérément séparée d’une opposition plus générale au programme d’austérité des gouvernements libéral du Québec et conservateur fédéral.

L’élite dirigeante, par contre, est parfaitement consciente du fait que la grève des étudiants est un défi à sa décision de faire payer à la classe ouvrière la crise mondiale capitaliste et que toute concession véritable ou apparente accordée aux étudiants pourrait déclencher une avalanche d’opposition sociale. C’est pourquoi elle a été si déterminée à étouffer la grève des étudiants en recourant à une campagne de violences policières sans précédent et à une loi ostensiblement antidémocratique.

Ce sont les syndicats pro-capitalistes et les sociaux-démocrates du NPD qui jouent le rôle clé pour empêcher que la grève des étudiants ne devienne un catalyseur de la contre-offensive de la classe ouvrière. Ils ont systématiquement isolé les étudiants grévistes, dans le cadre de leur répression plus générale de l’opposition à l’attaque guerrière menée par les gouvernements Charest et Harper, y compris les coupes massives dans les dépenses sociales et l’assurance-emploi, et le recours à des lois pour l’utilisation de briseurs de grève dans le but d’imposer les exigences de concessions des employeurs.

Après n’avoir pas réussi à intimider les étudiants à accepter un accord traitre conclu avec le gouvernement, les syndicats du Québec proclament maintenant leur adhésion à la loi 78 en cherchant à canaliser les jeunes derrière le parti gouvernemental alternatif traditionnel de la bourgeoisie québécoise, le PQ. Le NPD, le parti des syndicats au Canada anglophone, s’est déclaré lui-même être « neutre » dans la confrontation entre le gouvernement Charest et les étudiants, mais a omis de prononcer le moindre mot d’opposition contre la loi 78 – un silence qui équivaut à un consentement.

L’unique force qui a le pouvoir de mettre en avant et d’appliquer un programme en opposition à celui du patronat est la classe ouvrière. C’est vers cette force que les étudiants doivent se tourner, en luttant pour faire de leur grève le point de départ du développement d’une offensive à travers tout le Canada contre toutes les coupes dans les dépenses sociales, les emplois, les salaires et pour le remplacement du gouvernement libéral à Québec et conservateur à Ottawa par des gouvernements ouvriers.

Une orientation vers la classe ouvrière signifie aider les travailleurs à s’affranchir de la mainmise politique et organisationnelle des syndicats et du NPD pour construire de nouvelles organisations de lutte, et avant tout un parti révolutionnaire de la classe ouvrière armé d’un programme socialiste.

(Paru en anglais le 13 juin 2012)