Québec: un rapport sur l'emprise du privé dans la construction ébranle le gouvernement

Par Éric Marquis
8 octobre 2011

Depuis la divulgation du rapport Duchesneau, qui a été commandé par le gouvernement du Parti libéral du Québec (PLQ), toute l'élite dirigeante du Québec est en mode gestion de crise. Des passages du rapport montrent que le secteur de la construction routière, une industrie de plusieurs milliards, a été livrée en pâture à une poignée de firmes en ingénierie, lesquelles figurent parmi les plus importants contributeurs aux caisses des deux partis de l'élite dirigeante québécoise, le PLQ et le Parti québécois (PQ).

Les liens incestueux entre le gouvernement et le milieu des affaires sont présentés dans le rapport et dans la presse comme une simple aberration. En réalité, c'est la conséquence directe d'une vaste campagne de privatisations menée autant par le PLQ que le PQ, sous les diktats d'une élite dirigeante qui exige depuis des années des coupes massives dans les services publics et un recours accru à la sous-traitance.

Le rapport explique que le ministère des Transports du Québec - officiellement responsable de la conception, de la construction et de l'entretien des infrastructures routières, conjointement avec le gouvernement fédéral - ne joue aujourd'hui plus son rôle. Le ministère est « appelé à confier toujours davantage la conception de ses plans et devis ainsi que la surveillance de ses chantiers à des firmes privées ». Il « perd de sa renommée... de sa main-d'oeuvre et même de son expertise au profit des firmes de génie-conseil qui... préparent actuellement 100 % des estimations relatives aux contrats d'infrastructure routière à Montréal et 95 % dans les autres régions. »

Le rapport souligne combien le ministère des Transports du Québec (MTQ) est dépourvu des ressources nécessaires pour évaluer les coûts ou la qualité d'un projet d'infrastructure. Un ex-employé est cité, disant que« Le MTQ ne possède aucun estimateur spécialisé en mesure d'évaluer ponctuellement le coût réel d'un projet de construction d' infrastructure routière. » Un ingénieur du gouvernement témoigne : « On déborde, on va au plus urgent, on éteint des feux. On n'est même plus en mesure de regarder les plans et devis. On les envoie directement en appels d'offres par manque de temps et d'expertise. »

La parution du rapport de Jacques Duchesneau, ancien chef du Service de police de la ville de Montréal qui dirige maintenant l'Unité anticollusion, a ébranlé le gouvernement Charest. Celui-ci a vu son appui populaire, déjà faible, chuter davantage. Selon un sondage CROP, 74 pour cent des gens se disent maintenant insatisfaits de ce gouvernement et 63 pour cent croient que le Québec « va dans la mauvaise direction ».

Ces révélations surviennent à un moment où les infrastructures au Québec se retrouvent dans un état lamentable qui pose un sérieux danger à la population. Un viaduc s'est effondré en septembre 2006, tuant cinq personnes et en blessant six autres grièvement. Depuis, les incidents se multiplient. En juillet dernier, une poutre de 25 tonnes s'est effondrée sur l'autoroute Ville-Marie, une artère cruciale du centre-ville de Montréal. Plusieurs ponts et routes doivent être temporairement fermés pour procéder à des réparations d'urgence, ce qui vient considérablement aggraver les problèmes de circulation dans la ville de Montréal et en périphérie.

Le rapport Duchesneau a été accueilli avec inquiétude dans les médias et les partis politiques, vu le discrédit que cela jette, non seulement sur le Parti libéral de Jean Charest, mais sur l'ensemble de l'élite dirigeante. Mais celle-ci n'en est pas moins résolue à profiter de la position chancelante du gouvernement pour exiger des mesures encore plus à droite.

Et comme de fait, dans les jours qui ont suivi la divulgation du rapport, le gouvernement Charest a annoncé 800 millions de dollars de coupes, principalement dans le domaine des soins de santé et de l'éducation.

Pauline Marois, la chef du Parti québécois, un parti de droite qui est tout autant impopulaire que le PLQ, a déclaré: « Le Québec est plongé dans une crise, une crise de confiance envers le gouvernement. Nous savons que le crime organisé a infiltré des pans entiers de notre économie. La population est outrée, désabusée et exaspérée. C'est la démocratie qui est actuellement touchée. »

Si Marois cherche à détourner l'attention vers le « crime organisé », les sentiments auxquels elle fait référence sont certainement répandus dans la population. Beaucoup se sentent révoltés par des infrastructures et des services publics qui tombent en lambeaux et par des inégalités sociales toujours croissantes. Ce qui manque, toutefois, c'est la compréhension qu'ils ne font pas face seulement au gouvernement Charest et à un simple problème de corruption, mais à toute une classe dirigeante qui s'enrichit en minant systématiquement les conditions de vie des travailleurs, la vaste majorité de la population.

Les partis d'opposition et la bureaucratie syndicale, qui a été un pilier du gouvernement Charest, ont lancé des appels concertés pour la tenue d'une commission d'enquête publique. Même si elle ne fait pas l'unanimité (le gouvernement Charest refuse toujours d'en tenir une sachant qu'elle pourrait complètement discréditer son parti), son objectif serait de passer sous silence les véritables causes sociales de la corruption qui gangrène le secteur de la construction et de canaliser la colère populaire vers la droite.

Il y a un parallèle à établir avec l'affaire des commandites qui a secoué le Parti libéral fédéral en 2005 et a été utilisée par l'élite dirigeante pour porter au pouvoir un gouvernement ultra-conservateur qui a camouflé son véritable programme - baisses massives d'impôts en faveur des riches, réductions drastiques des dépenses sociales et militarisme - derrière le paravent d'une croisade contre la corruption des libéraux.

La commission Gomery avait conclu, au terme d'une enquête très publicisée, que le gouvernement libéral avait octroyé de nombreux contrats de relations publiques à des agences de publicité ayant contribué dans le passé à la caisse libérale. La Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait ensuite affirmé en pleine campagne électorale qu'elle menait une enquête criminelle sur un possible transfert illicite d'informations impliquant le ministre libéral des Finances, une intervention sans précédent qui a joué un rôle majeur dans la défaite du gouvernement libéral.

Aujourd'hui, la demande pour une commission d'enquête publique est également utilisée pour renforcer les forces les plus à droite, comme l'Action démocratique du Québec. Ce parti populiste profite de la crise en amenant l'idée que la seule solution est de « faire le ménage » dans la fonction publique, une expression démagogique qui signifie de sabrer massivement dans les dépenses publiques.

Le quotidien La Presse, le journal de référence de la bourgeoisie québécoise, est très conscient de l'opportunité que cette crise offre à la bourgeoisie québécoise, à condition qu'elle sache manouvrer adéquatement. Son éditorialiste en chef, André Pratte, a écrit ceci : « M. Charest reste sans doute convaincu qu'une commission d'enquête publique serait aussi néfaste pour son parti que la commission Gomery l'a été pour le Parti libéral fédéral. Peut-être. Toutefois, réalise-t-il qu'en refusant de se plier à la volonté populaire, il court non seulement vers la défaite mais vers le discrédit? » Autrement dit, une commission d'enquête pourrait nuire au Parti libéral du Québec, mais ce ne serait que pour mieux redonner du crédit à toute l'élite dirigeante québécoise, qui cherche à se créer une base d'appui populaire pour ses politiques de droite.

La bureaucratie syndicale du Québec et Québec Solidaire (QS), un parti soi-disant de gauche, ont tous les deux fait la promotion d'une commission d'enquête, tout en s'opposant à tout mouvement politique indépendant des travailleurs.

Les syndicats ont été un allié indispensable des libéraux de Charest depuis qu'ils ont pris le pouvoir en 2003. En étouffant la résistance des travailleurs du secteur public et en torpillant les luttes des étudiants, la bureaucratie syndicale a démontré qu'elle s'oppose à tout affrontement contre le gouvernement et qu'elle soutient les mesures d'austérité au nom de la « compétitivité » de l'économie québécoise.

Quant à Québec Solidaire (QS), il a adopté une position indissociable de celle du PQ (« une commission, sa démission [Jean Charest] ou uneélection »). Et il ne voit aucun problème à partager une tribune sur cette question non seulement avec le PQ mais aussi avec des démagogues de droite comme l'ADQ et la formation de François Legault, la Coalition pour l'avenir du Québec.