Quand les États-Unis étaient en défaut de paiement : 40 ans depuis l'effondrement des accords de Bretton Woods

Par Nick Beams
16 août 2011

Cette décision unilatérale a fait éclater les accords des Bretton Woods de 1944 qui étaient à la base de la reprise du commerce et des investissements internationaux après la Deuxième Guerre mondiale. Ces accords avaient été un fondement clé du boum capitaliste d'après-guerre.

Les accords de Bretton Woods ont été le résultat de plusieurs années de négociations et de discussions entre les figures de proue en matière d'économie et de finance aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Des deux côtés, on comprenait très bien que si la base d'un nouveau système financier international n'était pas établie, l'économie d'après-guerre retournerait rapidement aux conditions des années 1930, posant ainsi la menace de révolution sociale.

Mais de profonds désaccords régnaient entre les deux parties. John Maynard Keynes, le principal négociateur britannique, qui avait bâti sa réputation par sa critique virulente du traité de Versailles de 1919 qui avait mis un terme à la Première Guerre mondiale, était préoccupé par le maintien de la position économique de la Grande-Bretagne, mais devait reconnaître la suprématie économique des États-Unis. Keynes proposa qu'une monnaie internationale, le bancor, soit établie et administrée par une Union internationale de compensation (International Clearing Union) dont le rôle eût été de réglementer le commerce.

Cette proposition fut rejetée par l'administration américaine et son principal négociateur, Harry DexterWhite. Ayant assuré leur hégémonie sur leurs rivaux capitalistes, les États-Unis n'avaient pas l'intention de se soumettre à une réglementation internationale comme celle envisagée par le plan de Keynes. Toutefois, bien que les États-Unis réussirent à faire du dollar la monnaie mondiale dominante, ils durent faire une concession en garantissant que tous les dollars à l'extérieur des États-Unis seraient convertibles en or au taux de 35 dollars l'once. Sur la base de cette relation dollar-or, toutes les grandes monnaies internationales étaient rattachées au dollar, et donc entre elles, à un taux fixe. Les relations économiques à taux de change fixes, ainsi que les efforts pour développer le libre-échange, visaient à prévenir les dévaluations destructrices des monnaies qui étaient survenues dans les années 1930.

Les accords de Bretton Woods ont joué un rôle clé dans la relance de l'économie capitaliste mondiale. Mais le succès même de ces accords a entraîné l'émergence de nouvelles contradictions.

L'expansion du commerce international et de l'investissement étranger (dont le capitalisme américain a été l'un des principaux bénéficiaires) signifiait qu'il devait y avoir une sortie de dollars continue afin de financer la croissance des besoins de liquidité internationale. Mais cela a miné la relation entre ledollar et l'or. Les dollars qui circulaient dans l'économie mondialeprogressaient à un rythme plus rapide que l'or détenu par les États-Unis qui était censé les soutenir. Ce problème a commencé à émerger au début desannées 1960 - il est dit que rien n'avait inquiété davantage le président Kennedy que la relation entre le dollar et l'or - et s'est aggravé tout au longde la décennie. La quantité de dollars à l'extérieur des États-Unis est passée de 5 milliards de dollars en 1951 à 38,5 milliards de dollars en 1968, soit quelque 23 milliards $ de plus que les réserves d'or américaines.

La balance des paiements américaine (qui mesure l'entrée et la sortie totale de fonds) était déficitaire en raison de l'investissement étranger et des dépenses gouvernementales à l'étranger, particulièrement pour les guerres de Corée et du Vietnam. Mais de déficit était couvert dans une certaine mesure par une balance commerciale excédentaire - davantage d'exportations américaines que d'importations. Toutefois, lorsque la balance commerciale est devenue négative au début des années 1970, reflétant un déclin de la position concurrentielle des États-Unis dans le marché mondial, Nixon est intervenu.

La fin du système de Bretton Woods n'était pas uniquement un produit du déclin relatif des États-Unis. Elle était aussi l'expression d'une contradiction irrémédiable du système capitaliste, soit celle entre la croissance d'une économie mondiale de plus en plus intégrée et la division du monde en États-nations rivaux.

Tout au long des années 1960, les administrations américaines successivesont tenté de maintenir le système de Bretton Woods par l'imposition derèglements limitant le flux de dollars. Mais ils étaient sans cesse contrariés par la croissance de ce qui devint connu comme le marché euro-dollar, qui comprenait les dollars qui circulaient dans le système financier européen hors du contrôle de tout gouvernement national. Reflétant la frustration croissante face à l'incapacité des gouvernements nationaux même les plus puissants pour amener ce marché sous contrôle, le premier ministretravailliste britannique Harold Wilson dénonçait régulièrement les « gnomes de Zurich », soit les banquiers suisses supposément à la base de ce marché.

Tandis que le dollar américain demeurait la monnaie de réserve mondiale après août 1971, le nouveau système de taux de change flottants a amené une instabilité croissante dans le système financier mondial. C'est à partir de ce moment que l'on a commencé à avoir recours de plus en plus aux instruments dérivés financiers, qui ont joué un rôle crucial dans l'approfondissement de la crise économique et financière actuelle.

Les produits dérivés, comme les contrats à terme standardisés, existent depuis longtemps. Mais après l'effondrement du système de Bretton Woods, l'instabilité des monnaies et des autres marchés financiers combinée à une intégration toujours plus étroite de l'économie mondiale ont nécessité le développement d'instruments financiers servant à se prémunir contre le risque. Les dérivés sont nés pour satisfaire ce besoin, mais ont vite connu une croissance explosive qui allait bien au-delà de leurs buts premiers.

En 1972, un an après la chute de Bretton Woods, un marché de contrats à terme de devises fut lancé à Chicago. L'année suivante, une formule fut développée afin de fixer le prix des options financières et un marché d'options fut établi. En 1975, la bourse de Chicago a introduit les premiers taux d'intérêt sur les contrats à terme standardisés. Selon la Banque des règlements internationaux, les produits dérivés financiers étaient pratiquement absents en 1973. En juin 2008, à la veille de l'effondrement de Lehman Brothers, les accords négociés hors cote avaient une valeur de 683,7 trillions de dollars américains, ou 10 fois la valeur de toute la production mondiale.

La croissance spectaculaire des dérivés financiers lors des quatre dernières décennies met en évidence un processus analysé par Marx concernant le crédit. Dans la première phase, écrit-il, le crédit « qui à ses origines s'introduit sournoisement comme une aide modeste de l'accumulation », finit par devenir un mécanisme social et financier énorme. De même, les dérivés entrent en scène en tant que serviteur du capital afin de le protéger contre le risque, mais finissent par contribuer à créer le plus grand désastre financier de l'histoire.

L'effondrement du système de Bretton Woods et la turbulence que cela a produite ont joué un rôle significatif en alimentant les explosives luttes de classe et luttes sociales au début des années 1970. Cependant, la classe ouvrière fut bloquée et défaite par les trahisons de sa propre direction.

Mais ces défaites n'ont pas résolu les contradictions de l'économie capitaliste mondiale qui a démoli le système de Bretton Woods. Plutôt, elles se sont intensifiées. Le déclin historique des États-Unis se poursuit et est maintenant le facteur le plus déstabilisateur de la politique et de l'économie mondiale, au même moment où la contradiction entre l'économie mondiale et le système d'État-nation a éclaté sous la forme d'un écroulement du système financier international.

Cela signifie l'émergence de luttes révolutionnaires, d'une importance qui va dépasser de loin celles d'il y a quatre décennies. Les leçons des défaites passées doivent être tirées et la crise de direction de la classe ouvrière doit être résolue. Cela signifie avant tout de construire le Comité international de la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.