Murdoch et le règne de l’oligarchie

Par Chris Marsden
2 août 2011

Les révélations en cours sur le piratage systématique de milliers de téléphones et d’ordinateurs par des employés du journal de MurdochNews of the World lève le voile sur la criminalité irréfrénée de l’élite économique et politique en Angleterre et au plan international. Sept mille personnes au moins ont eu leurs téléphones piratés et vu leur vie privée forcée. Ce vaste filet à informations personnelles à visé un large évantail de victimes allant de l‘homme politique et du membre de la famille royale jusqu’à la famille de la victime d’un assassinat et du soldat tué en Afghanistan.

Ce scandale révèle au grand jour l’état de complète décomposition où se trouve la démocratie et toutes les institutions officielles de l’Angleterre: principaux partis, parlement, appareil judiciaire et médias. La plus puissante entreprise médiatique d’Angleterre, constamment en train d’insister à grand bruit sur la necessité de faire respecter Loi et Ordre, a supervisé de graves enfreintes à la loi, dont ce qu’un député a qualifié de « piratage à échelle industrielle ». Et elle l’a fait pendant des années dans une quasi impunité.

Les responsables et les journalistes de Murdoch ont aussi la réputation notoire d’utiliser les menaces et l’intimidation vis-à-vis d’hommes politiques et d’autres responsables publics qui critiquent les activités de News International ou s’attire d’une manière ou d’une autre les foudres de la famille Murdoch.

Des informations sont apparues selon lesquelles un responsable de News of the World a détruit des millions de courriels potentiellement compromettants dans l‘intention de contrecarrer d’autres enquêtes.

Les Conservateurs comme les Travaillistes sont impliqués dans ces crimes, non seulement du fait de leur refus de demander des comptes à News International, la firme associée aux instruments médiatiques de Murdoch en Angleterre, mais encore à cause de leurs rapports étroits avec l’empire médiatique de Murdoch. Ils n’ont jamais mis en cause la Metropolitan Police (police du Grand Londres, n.d.t.) pour avoir accepté l’affirmation, de toute évidence absurde, que ces pratiques illégales étaient les actes d’un journaliste présomptueux et d’un détective privé, alors même qu’on apprenait que des membres de la police avaient reçu de News of the World des dizaines de milliers de livres en pots de vin.

Ce n‘est qu’à la suite de nombreux procès intentés à ce journal par des célébrités dont les téléphones avaient été piratés que, en janvier de cette année, le ministère public annonça qu’il allait se pencher sur des pièces détenues par la police et concernant le piratage téléphonique par News of the World pour « estimer la probabilité d’une nouvelle action pénale. »

Le premier ministre David Cameron s’est vu contraint vendredi de reconnaitre la collusion officielle avec la presse de Murdoch et dit « La vérité est que nous y avons tous trempé – la presse, les hommes politiques et les dirigeants de tous les partis – et , oui, moi aussi. »

Il ajouta « Durant le dernier gouvernment, une enquête a été menée par la police, elle n’était pas adéquate et on n’a pas fait assez. Il y eut des rapports de la part du Commissaire à l’information et on n’y a pas prêté attention. Il y eut des rapports du Select Committee sur le piratage téléphonique et on n’y a pas donné suite. Face à toute cette affaire, à tous les avertissements, à toutes les inquiétudes, le gouvernement de l’époque n’a rien fait. Et à vrai dire, l’opposition non plus. »

Ce mea culpa est la tentative de Cameron de limiter les dégâts occasionnés par le scandale à son gouvernment. Il est venu le même jour que l’arrestation de l’ancien rédacteur en chef de News of the WorldAndy Coulson, qui fut Directeur des communications de Cameron jusqu’à sa démission forcée, en janvier. Ni l’admission par Cameron de sa responsabilité ni son prudent coup de patte envers l’ancien gouvernement travailliste ne rendent compte de l’étendue, sur des décennies, des relations incestueuses existant entre l’empire de Murdoch et l’élite politique britannique.

Murdoch est pour toujours associé aux gouvernments conservateurs de Margaret Thatcher et de John Major, et surout à l’assaut brutal lancé par Thatcher contre la classe ouvrière. Il applaudit à la dérèglementation de la City londonnienne, aux privatisations et aux réductions d’impôts pour les entreprises et les riches dont il a, plus que tout autre, profité. Le groupe proprétaire de News of the World, News International, a monté une infâme opération de casse contre les syndicats, licenciant 6.000 ouvriers de l’imprimerie et tranférant la production à Wapping, dans l’Est de Londres en 1986.

Puis, après avoir estimé que les Conservateurs avaient perdu leur utilité en tant que véhicule des attaques contre les ouvriers et de l’enrichissement de l’élite dirigeante, Murdoch donna son soutien aux travaillistes qui étaient plus que disposés à lui offrir leurs services. Murdoch a dicté la politique gouvernmentale à un tel degré que Lance Prince, un conseiller médiatique de l’ancien premier ministre Tony Blair, a appelé Murdoch « le 24e ministre du gouvernement », ajoutant, « sa présence se faisait sentir en permanence. »

Murdoch lui-même s’était publiquement vanté de déterminer l’ordre du jour du gouvernement travailliste sur l’Europe et sur l‘„effondrement de l’ordre public en Angleterre“. La presse de Murdoch a sans cesse fait la promotion de guerres d’agression, notamment celle de l’invasion illégale de l’Irak en 2003. Blair téléphona personnellement à Murdoch durant les jours qui ont précédé l’invasion par les Etats-Unis et l’Angleterre.

L’actuel dirigeant travailliste Ed Milliband prend à présent la pose de celui qui critique News of the World, et cherche à tirer un profit politique des relations entre Cameron, Coulson et l’ex directrice de News International, Rebekah Brooks. C’est là une évidente tromperie.

Le scandale au piratage de News of the World est apparu pour la première fois en 2006 et fut enterré par la Metropolitan police, sans mise en cause de la part du gouvernment travailliste de Blair et de son successeur Gordon Brown. Le 9 avril, un ancien ministre resté anonyme a dit au Gardian que Murdoch avait « fait passer des messages à Brown l’année dernière, passant par un tiers, le pressant de contribuer à enlever à la dispute son intensité politique, dont il pensait qu’elle allait nuire à sa société. »

Le mois dernier encore Miliband lui-même assistait à la garden party de News International à Londres en compagnie du „ministre des Finances de l’opposition“ Ed Balls, de deux de ses conseillers les plus proches, Tom Baldwin et Stewart Wood, du ‚ministre de l’Intérieur d’opposition‘ Yvette Cooper et du ‚ministre des Affaires étrangères d’opposition‘ Douglas Alexander. Le Guardian avait alors fait remarquer que les hommes en vue du Parti travailliste étient venus plus nombreux que la délégation conservatrice, menée par Cameron et sa femme Samantha.

Ces relations montrent bien la farce que constitue le processus électoral en Angleterre. La politique de l’Etat est déterminée non par le choix qu‘a la population d’élire un gouvernment conservateur ou travailliste, mais par une clique de milliardaires (dont Murdoch est un membre particulièrement influent grâce au contrôle qu’il exerce sur les médias) qui décide de l’ordre du jour de tous les grands partis.

Comment expliquer le fait que les employés de News International soient capables d’agir en toute liberté d’une facon aussi criminelle?

Les structures officielles de la politique et des médias en Angleterre, et internationalement, sont à présent entièrement divorcées des intérêts de la population en général et leur sont franchement hostiles. Elles sont devenues le domaine d’une couche sociale plutocratique qui agit sans le moindre contrôle de la loi.

Murdoch lui-même est considéré comme l’homme le plus puissant d’Angleterre et un des hommes les plus puissants du monde. Il est l’archétype du représentant d’une oligarchie financière mondiale née sur la base du parasitisme financier et d’un développement sans précédent de l’inégalité sociale.

La mince couche sociale des super riches à laquelle appartient Murdoch, dicte chaque aspect de la vie politique, économique et sociale pendant maintenant plus de trente ans. Ses quelques cent soixante quinze journaux et chaînes de télévision, dont Sky en Angleterre, sont largement considérés comme des faiseurs de rois au sein de l’establishment politique.

Murdoch est le pourvoyeur achevé d’un certain genre de journalisme de boulevard qui met l’accent sur les scandales sexuels et les bouffonneries des gens riches et fameux dans le but de divertir le public, de le rendre confus et d‘encourager les tendances les plus arriérées.

Aux Etats-Unis Fox News et le New York Post remplissent la même fonction que le Sun, News of the World (que Murdoch vient de fermer) et Sky TV en Angleterre, tandis que les éditoriaux du Wall Street Journaltraduisent l’ordre du jour politique des sections les plus réactionnaires de l’élite dirigeante américaine. Les médias de Murdoch polluent la vie sociale et politique grâce au déversement continu de leurs formules passe-partout de droite, à leur encouragement à la guerre, leur chauvinisme national, leur célébration de la“ liberté d’entreprise“, leur revendication que soient détruits les services essentiels sur lesquels s’appuye la vie de millions de gens.

On peut voir la manifestation la plus importante de la putréfaction politique et idéologique ainsi produite dans les anciens partis sociaux-démocrates tels que le Parti travailliste anglais. Ces partis se sont tous aisément adaptés au type de politique vendu par Murdoch et sont apparus comme les défenseurs sans complexes des mesures d’austérité sauvages exigées par l‘oligarchie après le crash financier de 2008.

L’échelle de l’activité criminelle révélée au journal News of the Worldexige un règlement entier et public. Toutes les principales figures associées avec News International, y compris Coulson, Brooks et Murdoch lui-même, doivent être interrogées sous serment dans le cadre d’une enquête criminelle complète. Ils devraient être rejoints dans toute enquête de ce genre par Blair, Brown, Cameron et leurs associés.

Il est déjà clair cependant qu’une telle enquête ne sera pas réalisée par la classe dirigeante britannique. Toute enquête sous le contrôle de l’establishment politique existant sera un camouflage destiné à protéger News International et ses alliés de la politique officielle et de l’appareil d’Etat.

Justice ne sera rendue et un terme ne sera mis aux activités prédatrices et socialement destructrices des barons de la presse qu‘avec le developpement d’un mouvement politique de masse de la classe ouvriere ayant pour objectif de chasser du pouvoir une élite qui a démontré qu’elle est totalement incapable de diriger.

(Article original publié le 11 juillet 2011)