L'impérialisme et l'économie politique de l’Holocauste

Par Nick Beams
16 mai 2011

Ce qui suit est un addenda à la conférence « L'Impérialisme et l'économie politique de l'Holocauste » donnée à la San Diego State University le29 avril. La conférence est disponible ici : L'impérialisme et l'économie politique de l’Holocauste.

L'effondrement des régimes staliniens est-européens et la liquidation de l'Union soviétique au début des années 1990 ont vu une vague de triomphalisme déferler sur les cercles politiques et académiques bourgeois. C'était la fin de socialisme, la mort du marxisme et même la fin de l'histoire. Que ces régimes n'aient pas été socialistes, que la bureaucratie stalinienne en URSS ait consolidé son pouvoir par le meurtre de masse de l'intelligentsia marxiste, sur une échelle bien plus vaste que celle menée par Hitler, et que les marxistes, et avant tout Léon Trotsky, aient prédit au cours des années 1930 que les staliniens rétabliraient le capitalisme en Russie à moins qu’ils ne soient renversés par la classe ouvrière, tout cela ne comptait pour rien.

Cette vague de célébration ignorante a trouvé sa transposition intellectuelle dans les cercles académiques et marxistes "de gauche", en particulier parmi ceux examinant l'Holocauste. Le marxisme, était-il affirmé, ne pouvait proposer aucune explication de cette catastrophe. Fondé comme il l’est, sur une vision du progrès humain issue des Lumières, le marxisme ne pouvait pas expliquer le meurtre de masse systématique des Juifs européens. Comment était-il possible de fournir une analyse matérialiste de ce désastre historique ? Où était la motivation économique sous-jacente “dans la solution finale” ? Il n'était pas possible d'expliquer l'Holocauste du point de vue d'une analyse de classe. Quelque chose de plus fondamental — un examen de la condition humaine et de sa capacité à faire le mal — était nécessaire et le marxisme ne pouvait pas le fournir.

Ces positions ne reflétaient moins les insuffisances du marxisme dans sa capacité à comprendre l'Holocauste que l'incapacité de leurs auteurs à comprendre le marxisme, par opposition à diverses caricatures mécanistes, et à leur abandon de convictions socialistes autrefois soutenues, pour s’orienter vers les positions politiques bourgeoises. Ce n’est pas la première fois, et sans doute pas la dernière, qu’un tournant soudain dans la situation a trouvé un certain nombre d'intellectuels faisant retraite. Le marxisme, ont-ils soutenu, n’avait pas seulement échoué à expliquer l'Holocauste, le fait même qu'il se soit produit a mis en défaut la conception marxiste selon lequel le socialisme résulterait de processus historiques et économiques fondamentaux. Le génocide mécanisé des Juifs avait montré que c'était une conception fausse — le développement même de la société moderne ne conduisait pas au socialisme, mais pouvait bien entraîner la barbarie.

Un examen des positions de deux représentants de cette école, Enzo Traverso et Norman Geras, aidera à clarifier certaines des questions fondamentales qui ont été le sujet de cette conférence. Dans un essai publié en 2001, le principal théoricien du Socialist Workers Party britannique, Alex Callinicos a cité ces deux auteurs comme ayant effectué « une contribution importante au développement d'une réponse nettement marxiste à l'Holocauste au cours de ces dernières années. » [1] En fait, c'est l'opposé est qui est vrai : plutôt que de développer le marxisme, ils cherchent à le saper.

Enzo Traverso, né en Italie en 1957, entra en politique dans sa jeunesse en tant que membre d'une soi-disant organisation politique « d'extrême gauche ». Il est devenu membre de la Ligue Communiste Révolutionnaire après son installation en France en 1985. Il était un disciple bien connu de feu Ernest Mandel, l'ancien théoricien en chef de la tendance pabliste internationale qui a rompu avec le trotskisme au début des années 1950. Dans son livre Understanding the Nazi Genocide: Marxism after Auschwitz [Comprendre le génocide Nazi : Le marxisme après Auschwitz, ouvrage non traduit, ndt], Traverso indique clairement son opposition croissante au marxisme en tant que méthode pour l'analyse historique et comme base d'une perspective politique.

Dans l'introduction il écrit : « entre l'émancipation et le génocide, l'histoire des Juifs européens, autant dans ses métamorphoses que dans ses blessures, peut être vue comme un excellent laboratoire dans lequel étudier les différents visages de la modernité : ses espoirs et aspirations à la liberté d'une part, ses forces destructrices de l'autre. Cette histoire montre tant l'ambiguïté des Lumières et de ses héritiers, en y incluant le marxisme, que les formes extrêmes de barbarie que la civilisation moderne peut prendre.” [2]

Cette approche, dans laquelle la "modernité" est rendue responsable des crimes contre le peuple juif — on pourrait dire les crimes contre l'humanité commis sur le corps du peuple juif — joue un rôle politique très important. Cette approche obscurcit les forces politiques et les classes sociales dans l’intérêt desquelles elles ont agi et qui étaient réellement responsables. La modernité est une abstraction vide. Elle est ravagée par les divisions de classe et les conflits de classe.

Pour autant qu'il s'agit de l'émancipation des juifs, l'histoire de l'Europe montre qu'à partir de la Révolution française jusqu'au trois premiers quarts du dix-neuvième siècle, les Juifs de l'Europe occidentale, à travers des tours et des détours variés, ont connu une amélioration de leurs droits civiques et démocratiques. Mais à partir du dernier quart de ce siècle, coïncidant avec le développement de la Grande Dépression qui a commencé en 1873 et avec l'augmentation de l'impérialisme et du militarisme, nous voyons un changement bien déterminé qui est le développement d'un antisémitisme nouveau et "moderne", fondé sur des doctrines raciales et nationalistes plutôt que religieuses. Dans la période précédente, l'émancipation a été liée au pouvoir grandissant de la bourgeoisie libérale au fur et à mesure qu'elle éliminait les vieilles restrictions de l'Ancien Régime. Le nouvel antisémitisme a été lié aux changements dans la situation qu'affrontait la bourgeoisie, un reflet de l'approfondissement de sa peur et de son hostilité face à l'ascension du mouvement ouvrier et au développement du marxisme. De plus en plus, la défense des droits des Juifs a été menée par le mouvement socialiste et ouvrier.

Rendre "la modernité" responsable de l'Holocauste est la pièce maîtresse de l'analyse de Traverso. Dans un article publié le 15 février 2005 dans Le Monde Diplomatique sur le 60ème anniversaire de la libération d'Auschwitz-Birkenau, il désigne le « nationalisme exacerbé et le racisme biologique » des nazis, les précédents établis dans la « culture et les pratiques de l'impérialisme », le fait que le Lebensraum était « essentiellement une transposition dans l'Ancien Monde du modèle de la domination coloniale que d'autres grandes puissances avaient poursuivi en Afrique et Asie » et que « la destruction de l'Union soviétique et l'extermination des Juifs était des buts complémentaires qui ont convergé dans une seule guerre. »

Mais, dans un essai d'environ 1 700 mots le terme "capitalisme" n'apparaît pas une seule fois. Le nazisme, écrit-il était « profondément enraciné dans l'histoire, la culture et la technologie du monde moderne et dans les formes modernes d'organisation, de production et de domination. »

Pour Traverso, n'importe quelle analyse de classe est de facto exclue dès le départ : « A Auschwitz nous voyons un génocide dans lequel la haine raciale était pratiquement le seul et unique motif, réalisé au mépris de n'importe quelle considération économique, politique ou militaire. » [3]

Traitant de la même question sous une forme plus développée dans un travail précédent, Traverso écrivait : « On devrait se souvenir que, depuis les années soixante, certains historiens marxistes avaient critiqué la notion d'une rationalité économique intrinsèque sous-tendant le système national-socialiste. Pour Tim Mason, les choix fondamentaux et le fonctionnement général du système nazi ne pouvaient être expliqués qu'en terme de "primauté du politique". Toutefois, si cette interprétation générale de la dynamique du national-socialisme semble quelque peu problématique, elle se révèle aussi être plus utile que les explications "matérialistes" comme moyen pour aller aux racines de la Shoah. L'antisémitisme économique de la variante traditionnelle, basé sur le mythe du Juif banquier, du prêteur sur gage et de l'affameur du peuple (un type d'antisémitisme qui a été exploité sur une grande échelle dans le passé par des régimes politiques différents), pouvait causer les pogroms de l'Empire tsariste mais il n'était pas sur le point de se transformer en un massacre mécanisé organisé par un Etat. Un élément qui frappe et déconcerte des historiens étudiant le génocide juif est sa nature essentiellement anti-économique. Où était la rationalité économique d'un régime qui, pour tuer six millions d'hommes, de femmes, de vieillards et d'enfants, a créé, dans les conditions de la guerre, un système administratif, un réseau de transport et des camps d'extermination, en employant des ressources humaines et matérielles qui auraient bien sûr trouvé un meilleur usage dans l'industrie et sur les fronts, de plus en plus dégarnis, de la guerre ? ” [4]

Envisagées dans un contexte très étroit de telles déclarations ont l'air d'être vraies. Mais le cadre doit être élargi. Le génocide des juifs et l'établissement d'Auschwitz ont leur origine dans la poussée du régime nazi pour établir un Empire allemand en Europe. Une composante clé de cette perspective était le retrait des Juifs des régions sous domination allemande du fait qu'ils étaient considérés, de par leur existence même, comme une source potentielle d'opposition. Auschwitz était un produit de la poussée en direction du Lebensraum autrement dit pour l'espace vital. Le Lebensraum avait des motivations économiques bien déterminées qui étaient enracinées dans la crise qu'affrontait le capitalisme allemand au moment où il cherchait à surmonter l'effondrement du marché mondial et la montée de la domination économique américaine.

En présentant son livre Comprendre le Génocide Nazi, Traverso a noté que certains de ses essais contenaient des critiques « très dures » de la tradition marxiste : « Auschwitz demeure "une épreuve de vérité" pour les théoriciens, quelle que soit leur orientation, qui s'identifient à la pensée de Marx. L'incapacité du marxisme — le corpus le plus puissant et le plus vigoureux de pensée émancipatrice du monde moderne — d'abord pour voir, ensuite pour comprendre le génocide juif soulève un doute important quant à la pertinence de ses réponses aux défis du vingtième siècle.” [5]

En premier lieu, c'est une falsification absolue. Le mouvement Marxiste, mené par Léon Trotsky, d'abord sous la forme de l'Opposition de gauche et ensuite dans la Quatrième Internationale, a prévenu des conséquences de la victoire Nazie et a lutté pour l'empêcher, en se battant pour renverser les politiques désastreuses du KPD et de l'Internationale Communiste sous contrôle stalinien. Comme l'antisémitisme du régime nazi s'approfondissait, et que les pays capitalistes les plus importants fermaient leurs portes aux réfugiés juifs, Trotsky a prévenu des dangers qui menaçaient les Juifs européens.

Dans un appel aux juifs américains de décembre 1938, il écrivait « Il est possible d'imaginer sans difficulté ce qui attend les Juifs dès le début de la future guerre mondiale. Mais, même sans guerre, le prochain développement de la réaction mondiale signifie presque avec certitude l'extermination physique des Juifs. »

Dans un de ses derniers écrits les plus importants, le Manifeste de la Quatrième internationale sur l'Impérialisme et la guerre, publié en mai de 1940, Trotsky s'est à nouveau tourné vers la terrible situation dans laquelle se trouvaient les Juifs : « A l'époque de sa montée, le capitalisme a sorti le peuple juif du ghetto et en a fait l'instrument de son expansion commerciale. Aujourd'hui, la société capitaliste en déclin essaie de presser le peuple juif par tous ses pores : dix‑sept millions d'individus sur les deux milliards qui habitent la terre, c'est‑à-dire moins de 1 %, ne peuvent plus trouver de place sur notre planète ! Au milieu des vastes étendues de terres et des merveilles de la technique qui a conquis pour l'homme le ciel comme la terre, la bourgeoisie s'est arrangée pour faire de notre planète une abominable prison. » [6]

Le point de vue de Traverso est à rattacher au cours suivi par les évènements pendant les quatre décennies passées. Il est loin d'être le seul intellectuel, radicalisé vers la fin des années 1960 et 1970 et ensuite désillusionné dans une période plus récente, à avoir découvert que la source de ses problèmes se trouvait dans "les échecs" du marxisme.

Expliquant son évolution, Traverso a écrit : « j'ai fait mes premiers pas dans le monde politique et intellectuel au début des années 1970, en Italie, quand j'ai cru que je vivais dans un temps sur lequel planait la perspective de la révolution, en Europe comme au Vietnam ou en Amérique latine. Plus récemment je suis devenu convaincu que la caractéristique dominante du vingtième siècle est la barbarie. Cela ne m'a pas amené à renoncer à mes convictions ou à abandonner mon engagement, mais plutôt à modifier leur horizon. Si la conscience de vivre dans un temps de barbarie rend la tâche de transformer le monde d'autant plus impérative, cela montre que la transformation " n'ira pas dans le sens du courant" de l'histoire, mais plutôt à contre-courant. Cette approche a changé ma lecture du passé.” [7]

Voici le point de vue du radical désillusionné : J'ai cherché la révolution mais elle n'est pas venue. Mais au lieu d'analyser pourquoi elle ne s'est pas produite — ce qui exige un examen du rôle des différentes directions de la classe ouvrière, en incluant la tendance pabliste menée par Ernest Mandel à laquelle il a appartenu —Traverso conclut que l'époque actuelle est dominée par la barbarie et que le marxisme est lui-même en cause pour ne pas avoir été capable de reconnaître cela. Il maintient son engagement envers le socialisme mais la transformation du monde peut seulement survenir “à contre-courant”. Cela signifie que la transformation socialiste est vraiment la lutte pour une perspective utopique — il n'existe aucune base objective qu'on puisse lui trouver dans le cadre du développement historique du capitalisme lui-même.

Selon Traverso les camps d'extermination étaient parfaitement "rationnels", "scientifiques" et "modernes". « Auschwitz a consommé le mariage si typique du vingtième siècle, entre la plus grande rationalité des moyens (le système de camp) et l'irrationalité complète des fins. » Auschwitz révèle les « possibilités cachées de la société moderne. »

Mais “la société moderne” a une structure sociale, c'est une société de classe. Sous les relations sociales du capitalisme — dans lequel les producteurs doivent vendre leur force de travail aux propriétaires des moyens de production pour pouvoir vivre — les êtres humains sont traités comme un moyen pour une fin qui est l'accumulation de la plus-value dans le processus de travail. Le capitalisme est fondé sur un système de relations sociales dans lesquelles la production — nécessaire pour la sauvegarde de la vie humaine et de la civilisation — n'est pas réalisée dans l’intérêt des besoins humains, mais selon la logique du capital lui-même. Le capital a la prédominance sur les êtres humains, qui sont séparés des moyens de production et, si la logique du capital devait l'exiger, de la vie elle-même. L'irrationalité est introduite dans la structure même du système de profit. Par exemple, sous ce système, une augmentation dans la productivité du travail — la base de tout le progrès humain — peut produire un déclin dans le taux de profit, qui entraîne une crise économique conduisant à la récession, au chômage et finalement à la guerre.

Comme beaucoup d'autres, Traverso insiste sur le caractère unique de l'Holocauste. Dans la mesure où il est survenu dans des circonstances qui, de par leur nature même, ne se sont pas produites auparavant et ne peuvent pas être répétées exactement sous la même forme, chaque événement historique est unique. Considérée à ce niveau l'assertion est banale. Mais les partisans de cette conception veulent dire beaucoup plus. Ils ont l'intention de suggérer que l'Holocauste est un événement si terrible qu'il est au-delà de la portée des méthodes de l'analyse historique, dont celle du marxisme.

Dans le corps de la conférence nous avons mis en évidence que la violence sans précédent de l'Holocauste a émané de la confluence de deux processus enracinés dans la crise historique du capitalisme allemand et mondial : la guerre de colonisation contre l'Union soviétique — qui est le transfert des méthodes employées jusqu'à présent en Asie et en Afrique au continent européen — et la "contre-révolution sociale" — le renversement des relations de propriété établies par la révolution d'Octobre de 1917.

Selon Traverso : « le caractère historique unique du génocide juif ne consiste pas, toutefois, dans le système des camps de concentration, mais dans l'extermination raciale : Auschwitz a été le produit de la fusion de la biologie raciale avec la technologie moderne. C'était une vraie rupture de civilisation, qui a déchiré le tissu de la solidarité humaine élémentaire sur laquelle l'existence humaine sur la planète avait jusque-là été fondée. » [8]

Traverso cherche à séparer l'Holocauste des processus historiques qui l'ont précédé et l'ont rendu possible. La fusion de la biologie raciale avec la technologie moderne, conduisant au meurtre de masse, n'a pas commencé avec Hitler et les nazis. Ses origines se trouvent dans les dernières années du Dix-neuvième siècle quand la mitrailleuse Maxim a été utilisée pour faucher des dizaines de milliers d'être humains qui résistaient à la colonisation. Où, peut-on se demander, était le "tissu de solidarité humaine élémentaire" lors de la Bataille d'Omdurman, près de Khartoum, au Soudan le 2 septembre 1898 où, à 11.30 du matin presque 11.000 mahdistes opposés aux forces britanniques avait été tués et 16 000 blessés, ce qui amena le chef des forces britanniques, le major-général Kitchener (qui plus tard fut fait Lord) à remarquer que l'on avait donné à l'ennemi "un bon coup de balai".

Winston Churchill, qui participa à cette boucherie, tant comme soldat que comme journaliste, a écrit plus tard qu'elle était « le plus magnifique triomphe jamais remporté par les armes de la science sur les barbares. » « En l'espace de cinq heures l'armée la plus forte et la mieux armée jusque-là déployée contre une puissance européenne moderne avait été détruite et dispersée, pratiquement sans la moindre difficulté et relativement très peu de risque et des pertes insignifiantes pour les vainqueurs.” [9]

Où était le "tissu de solidarité humaine élémentaire" dans la campagne meurtrière menée par l'impérialisme allemand contre le peuple Herero au Sud-Ouest de l'Afrique au début du vingtième siècle ? Le 2 octobre 1904 où, après la bataille de Waterberg, les Hereros ont tenté de fuir, le chef des forces allemandes, le général Lothar von Trotha a publié une déclaration : « Le peuple Herero doit … quitter le pays. Si le peuple ne le fait pas, je les y forcerai à coup de Groote Rohr [le canon]. A l'intérieur des frontières allemandes chaque Herero, avec ou sans son fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n'accepterai plus les femmes et les enfants, je les repousserai vers leur peuple ou je permettrai qu'on leur tire dessus. »

Ceux sur qui on n'avait pas tiré et qui n'avaient pas été tués furent conduits dans le désert où des milliers sont morts de soif. Selon le rapport officiel : « comme un animal sauvage chassé, à demi mort, l'ennemi a été conduit d'une source d'eau à la suivante, jusqu'à ce que, sa volonté l'ayant abandonné, il est finalement devenu une victime de la nature de son propre pays. Ainsi le Omaheke désertique accomplira ce que les armes allemandes ont commencé : la destruction du peuple Herero. » [10]

La réunion de l'idéologie raciste et de la bureaucratie n'a pas non plus commencé avec Hitler. Comme Hannah Arendt l'a noté : « deux nouveaux outils pour l'organisation politique et la domination des peuples étrangers ont été découverts pendant les premières décennies de l'impérialisme. L'un était la race comme principe du corps politique et l'autre la bureaucratie comme principe de domination à l'étranger. » [11] Dans le régime de Hitler, le Ministère de l'Est à Berlin est dit avoir été modelé sur le Bureau des Indes britanniques.

Pour Traverso, l'Holocauste, plutôt que de souligner la nécessité historique du renversement des relations sociales capitalistes, à la base des perspectives marxistes, met au contraire en question la viabilité du marxisme lui-même.

« Relire Marx après la catastrophe, » écrit-il, « dans l'ombre d'Auschwitz, n'est pas une tâche inutile parce que les chambres à gaz soulèvent des questions à propos de la tradition intellectuelle dont il a été le fondateur. Auschwitz met en question certains paradigmes de la pensée socialiste, certains d'entre eux contenus dans les propres textes de Marx, certains construits et développés à partir des lacunes de son travail. » [12]

Traverso est forcé de faire état de l'avertissement lancé par Rosa Luxembourg au début de la première Guerre mondiale que le futur auquel devait faire face l'humanité était celui du socialisme ou de la barbarie. Pourtant, il écarte tout de suite cette citation comme étant un « écran de fumée évasif, désorientant » parce qu'elle « agite le spectre d'un déclin de la civilisation sans admettre qu'Auschwitz était la barbarie. A peu d'exceptions, avant tout Walter Benjamin, les marxistes avaient conçu le déclin de l'humanité comme une régression, un retour aux formes sociales pré-modernes, même primitives. Cela les a laissé désarmé, désorienté et parfois aveugles face à une nouvelle et moderne "barbarie", qui s'est intégrée aux tendances fondamentales du développement historique au lieu de les dévier et de les faire reculer : autrement dit, une barbarie technologique, industrielle, organisée et dirigée par sa propre rationalité instrumentale. » [13]

Cet argument n'est tout simplement pas crédible. Les avertissements de Rosa Luxemburg étaient fondés sur une analyse des tendances au sein de l'impérialisme tels qu'ils avaient émergé à la fin du dix-neuvième siècle. En outre, deux décennies plus tôt, Frederick Engels avait montré que la technologie moderne signifiait que toute guerre future en Europe provoquerait des horreurs inimaginables. Le marxisme ne concevait pas l'humanité retournant à un stade précédent de développement, mais indiquait que l'énorme pouvoir de la technologie aurait des effets destructeurs — menaçant la continuité même de la civilisation — s'il n'était pas libéré des griffes de la classe capitaliste et utilisé pour satisfaire les besoins humains.

Traverso fait abstraction de tout cela parce que cela ne correspond pas à son argument que la barbarie d'Auschwitz et toute la barbarie moderne est finalement logée dans le processus de la raison elle-même, au moins telle qu'elle trouve son expression dans l'organisation de la technologie. L'homme lui-même est le problème, pas les relations sociales du capitalisme qui, comme Marx l'expliquait, a un moment donné a conduit au développement des forces productives, mais qui les menace maintenant de destruction, en même tant que l'humanité elle-même.

Traverso insiste sur le fait que : « En même temps que de l'idée de Progrès, Auschwitz nous a débarrassé une bonne fois pour toutes de la conception du socialisme comme le résultat naturel, automatique et inévitable de l'histoire. » [14]

Le marxisme n'a jamais eu une telle perspective. Marx lui-même a noté que le capitalisme « transforme chaque progrès économique en calamité sociale » et dans son article fameux « Les Résultats Futurs de la domination britannique en Inde » il expliquait que la conquête anglaise de l'Inde a révélé dans sa forme la plus nue « l'hypocrisie profonde et la barbarie inhérente à la civilisation bourgeoise... » C'est seulement quand les résultats de l'époque bourgeoise auront été maîtrisés par un contrôle commun que « ...le progrès humain cessera de ressembler à cette idole païenne hideuse, qui ne voulait boire le nectar que dans le crâne des victimes. »

Dans le Programme de transition, Trotsky a écrit : « Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d'être emportée dans une catastrophe. » La clé de la situation insistait-il, était la résolution de la crise de la direction de la classe ouvrière. Pour Traverso et ceux qui partagent sa perspective, cette question ne doit jamais être examinée et le problème se trouve dans le marxisme lui-même. Auschwitz signifie « Jeter par-dessus bord l'optimisme naïf d'un mode de pensée qui a prétendu être l'expression consciente du "mouvement de l'histoire", et d'un mouvement qui a cru qu'il "nageait porté par la marée". Cela veut aussi dire restaurer la dimension utopique du socialisme. » [15]

En donnant libre cours au pessimisme qui s'est emparé de sections de l'intelligentsia petite-bourgeoise à propos des échecs allégués du marxisme et de la classe ouvrière, et qui en a mené certains dans une direction très droitière, Traverso rejette la conception que le marxisme est l'expression consciente d'un processus historique inconscient. Dans le Manifeste du Parti Communiste, Marx a expliqué que les conclusions théoriques des Communistes « ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. » mais n'étaient que l'expression générale « des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. »

Cela ne veut pas dire que l'histoire est simplement “de notre côté” ou que finalement les forces historiques, en et par elles-mêmes, provoqueront la ruine de capitalisme. Tout au contraire. Comme Rosa Luxemburg l'a si bien exprimée, l'histoire est un “Via Dolorosa” [la voie douloureuse] pour la classe ouvrière. C'est seulement dans la mesure où la classe ouvrière apprend de l'histoire les leçons de ses victoires et avant tout de ses échecs amers, qu'elle peut intervenir consciemment dans le processus historique, changer le cours de l'histoire et réaliser le renversement du capitalisme.

Cette lutte, pour comprendre et donc pour faire l'histoire, est menée par le mouvement marxiste. L'histoire est à l’origine de tous les problèmes quelle rencontre. L'histoire est, en même temps, à l’origine de leur résolution. La lutte pour le socialisme ne peut pas être résolue via des projets utopiques, qui enflamment sans doute d'une manière ou d'une autre l'imagination de l'opprimé. Plutôt, le mouvement marxiste cherche à analyser les expériences historiques par lesquelles il est passé, retenant avant tout les problèmes de direction de la classe ouvrière. Traverso rejette une telle approche.

Selon lui, « Marx concevait le développement du capitalisme comme un processus dialectique, dans laquelle la "mission civilisatrice" (la croissance de forces productives) et "la régression sociale" (de classe, nationale, etc. l'oppression) étaient inextricablement reliées. Cette dichotomie était destinée à ses yeux à s’approfondir jusqu'à ce qu’elle conduise à une rupture révolutionnaire. Le vingtième siècle devait montrer, par contraste, que cette dialectique pouvait aussi avoir un caractère négatif : au lieu de briser la cage de fer des relations sociales capitalistes, la croissance des forces productives et le progrès technologique pouvaient devenir la base de Béhémoths modernes et totalitaires, comme le fascisme, le national-socialisme ou, dans une autre forme, le stalinisme. » [16]

La question de savoir pourquoi la classe ouvrière a pour l'instant été incapable d'arracher le pouvoir à la bourgeoisie est complètement absente de cette évaluation qui n’en propose aucune analyse. Ici, il est nécessaire d’examiner ce que Marx a vraiment écrit, plutôt que l'interprétation complètement unilatérale proposée par Traverso.

Dans sa fameuse Préface à la Critique de l’Économie Politique, Marx a défini la méthode d’analyse du matérialisme historique : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. »

Ayant établi les fondations objectives de la révolution sociale, Marx se tourne alors vers la façon dont la transformation s’effectue, en insistant qu'il fallait « toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout.” (souligné ajouté).

C'est là, en étudiant l'histoire du vingtième siècle — la manière dont les conflits politiques ont été menés — et en cherchant à en extraire les leçons nécessaires, que l’attention doit être dirigée. L'analyse de Traverso pourrait peut-être avoir une validité si le vingtième siècle s’était passé sans le développement d'un mouvement socialiste de masse et l'émergence de situations révolutionnaires dans lesquelles il était possible pour la classe ouvrière de renverser le capitalisme. L'histoire montre qu'il y eut de telles conditions — la période qui s’est ouverte avec la Révolution russe en 1917 et a continué jusqu'à "l’Octobre allemand" avorté de 1923, la série de bouleversements au cours des années 1930, dont le point culminant a été la Révolution espagnole de 1936-39, la poussée de l’après Seconde Guerre mondiale et la série de luttes potentiellement révolutionnaires qui ont commencé par les événements de mai-juin 1968 en France et ont continué jusqu'à 1975. Une étude de cette histoire montre que les conditions objectives ont été certainement présentes pour la prise de pouvoir par la classe ouvrière et que ce qui manquait était la direction révolutionnaire nécessaire.

Les “Béhémoths totalitaires” — le stalinisme et le nazisme — n'étaient pas le résultat d'une “dialectique négative” dont le marxisme aurait manqué de tenir compte, mais les échecs subis par la classe ouvrière. La trahison des luttes révolutionnaires de la classe ouvrière par la sociale démocratie dans la suite immédiate de la Révolution russe a laissé le premier Etat ouvrier isolé, et a créé les conditions de sa dégénérescence et finalement de l'usurpation du pouvoir politique par la bureaucratie stalinienne suite à l'échec politique de la tendance marxiste et internationaliste menée par Léon Trotsky. L'appareil stalinien, étant alors à la tête de l’Internationale Communiste, a porté la responsabilité principale d'imposer la théorie désastreuse du “fascisme social” au Parti communiste allemand. Cela a joué un rôle décisif pour ouvrir la voie de l'accession au pouvoir de Hitler, entraînant le plus grand échec historique de la classe ouvrière. Le stalinisme et le nazisme étaient tous les deux, à leur manière, une expression de la crise de direction révolutionnaire de la classe ouvrière, non du pouvoir de la technologie et des forces productives.

Traverso critique son ancien mentor Ernest Mandel pour l'insistance de ce dernier sur ce que « l'Allemagne de Hitler poussait simplement à l'extrême la violence inhérente de la société capitaliste et de l'impérialisme. » [17] Le problème avec cette conception était que Mandel « avait de la difficulté à admettre » que le génocide des Juifs « a[vait] été déterminé ‘en dernière analyse’ par l'idéologie, malgré les intérêts matériels (et les priorités militaires) de l'impérialisme allemand. » [18]

« Le génocide juif ne peut pas être compris comme une fonction des intérêts de classe du grand capital allemand ce qui est, en vérité, le critère interprétatif ‘en dernière analyse’ de toutes les théories marxistes du fascisme, il peut de cette façon seulement être caricaturé. » [19]

Ainsi à la fin, on nous laisse avec la conclusion que vraiment se sont seulement les nazis et avant tout parmi eux, Hitler, qui sont les responsables. Ici nous voyons où "en dernière analyse" nous conduit tout ce laborieux effort du post-modernisme et du post-marxisme. L'impérialisme allemand n'est pas responsable du génocide juif, tout peut être ramené aux nazis et à Hitler. Mais en fin de compte, ils ne sont pas vraiment responsables non plus parce que le génocide était inhérent à l'irrationalité destructrice de la technologie moderne et des forces productives et à la raison humaine elle-même.

Comme nous l’avons noté, si l'on considère la question dans un contexte très étroit, alors il est facile de montrer que le meurtre de masse des Juifs allait à l'encontre des intérêts économiques et militaires immédiats de l'impérialisme allemand. Mais c'est là qu'est le problème, la perspective étroite au travers de laquelle la question est envisagée. Si nous élargissons l'horizon alors les intérêts sous-jacents apparaissent. L'Holocauste est survenu du fait de la guerre contre l'Union soviétique et des plans de l'impérialisme allemand pour la domination de l'Europe. Le capital allemand avait remis les rênes du pouvoir aux nazis pour réaliser ces tâches. Certes, comme cela s'est produit avant la guerre, certaines de leurs actions ont été en conflit avec les intérêts à court terme immédiats des milieux d'affaires allemands — bien qu'il n'y ait pas de document attestant d'une opposition de l'intérieur des élites dirigeantes allemandes à l'égard du meurtre de masse des Juifs — mais il y avait une coïncidence directe entre la poussée des nazis pour le Lebensraum à l'Est et les intérêts et les besoins de l'impérialisme allemand.

Le mouvement nazi a reçu les rênes du pouvoir de la part des élites dirigeantes allemandes parce qu'il n'y avait aucun autre parti capable de mener à bien la destruction de l'organisation de la classe ouvrière et du mouvement socialiste. Elles ont bien sûr espéré qu'elles pourraient être en mesure de réduire certains des "excès" nazis. Mais à chaque étape le prix était trop élevé. Il y avait toujours le danger que tout conflit avec les nazis n'enflamment un mouvement à la base de la société, de sorte qu'à la fin "les excès" étaient un prix acceptable dont il fallait s'acquitter.

Dans les réflexions de la direction nazie, le racisme et la dynamique d'extermination des juifs peuvent certes avoir pris la priorité sur toute autre considération. Mais cela ne règle pas la question. En insistant sur le primat de l'économie, le marxisme ne prétend pas que, en fin de compte, derrière les décisions de chaque chef politique, il y a une motivation économique, que l'idéologie permet de dissimuler. Ce que cela signifie c'est que les intérêts économiques, les intérêts matériels de la classe dirigeante, déterminent l'éventail des politiques possibles. Et il n'y a aucun doute que la destruction du mouvement socialiste et ouvrier, une précondition indispensable pour l'Holocauste, et la guerre visant à la conquête et à la colonisation de l'Union soviétique, dont il est issu, ont été tous les deux déterminés par les « intérêts de classe du grand capital allemand. »

Comme Traverso, Norman Geras met en question les explications de l'Holocauste qui situent ses origines dans l'impérialisme allemand et plus généralement dans le système capitaliste. Quelque chose de plus fondamental est nécessaire pour fournir une explication et Geras la trouve dans la capacité humaine pour le mal.

L'évolution de Geras met en évidence les pressions politiques contemporaines qui trouvent chez lui leur expression dans son opposition à une analyse marxiste de l'Holocauste. Anciennement membre du conseil éditorial de la New Left Review, admirateur de Rosa Luxemburg et marxiste autoproclamé, Geras, comme un certain nombre d'autres ex-radicaux, s'est rallié à la guerre menée par les Etats-Unis en Iraq et à la "guerre contre la terreur”.

Les positions de Geras sur l'Holocauste sont exposées dans un article intitulé « Les marxistes devant l'Holocauste » publié dans l'édition de juillet - août 1997 de la New Left Review. L'article est consacré à une critique de l'analyse par Ernest Mandel de l'Holocauste. Selon Geras, « l'Holocauste est encore présenté par lui [Mandel] comme étant un effet du capitalisme ; comme le produit de son irrationalité globale, sa rationalité (fonctionnelle) partielle, et de l'idéologie raciste produite par ses formes impérialistes. » Mais aucune explication développée dans cet ordre d'idées, insiste-t-il, ne sera pas suffisante.

En abordant l'Holocauste on voit qu’« il y a là quelque chose qui ne concerne pas la modernité; quelque chose qui ne concerne pas le capitalisme non plus. Il s'agit de l'humanité.” Et les marxistes, soutient-il, ont rechigné à faire face à cette « monstruosité du mal radical. »

Cela nous ramène à l'argument de toujours que le socialisme et l'avancement de la civilisation sont, finalement, impossibles parce qu'il y a, logé au sein de l'humanité elle-même, un noyau de mal qui ne peut jamais être surmonté. Vers la conclusion de son article, Geras écrit : « Ecrivant sur la question juive, tant Mandel que Trotsky ont soutenu qu'il ne pourrait y avoir aucune résolution satisfaisante à celle-ci, sauf par la réalisation du socialisme. Tous les faits précités indiquent, j'espère, toutes les lacunes que je vois dans cette formule. »

Dans son article de la New Left Review, Geras a aussi souligné la « complicité servile et le manque de jugement critique de dizaines de milliers des gens » qui ont rendu l'Holocauste possible.

Il a approfondi plus avant cette question dans un livre publié l'année suivante, en 1998 : « C'était là un monde peuplé non pas par des monstres et des brutes — ou pas seulement par des monstres et des brutes, car dans un sens moral nécessaire et toujours utilisable il y avait un plus qu'assez grand nombre de ceux-là — mais par des êtres qui étaient précisément des êtres humains, avec des caractéristiques bien trop reconnaissables, dont les vices et les faiblesses des hommes, ces fragilités communes.

« Les plus facilement reconnaissables à cet égard sont les spectateurs : ceux-là qui ne sont pas directement actifs dans le processus du meurtre de masse, mais n'ont rien fait non plus pour essayer de l'arrêter. Ceux-ci sont les gens qui affectent de ne pas savoir, ou qui ne se donnent pas la peine de savoir et ainsi ne trouvent pas ; ou qui savent, mais ne s’en soucient pas de toute façon, ou qui sont indifférents; ou qui ont peur, pour eux-mêmes, ou pour d'autres, ou qui se sentent impuissants ; ou qui sont surchargés, ou distraits, ou sont juste occupés (comme la plupart d'entre nous) dans la poursuite des buts de leurs propres vies. De tels gens ont formé le fond à la tragédie des Juifs européens et ils continuent partout à fournir la condition de possibilité d'autres tragédies, grandes et petites, et pour de grandes mais évitables souffrances. L'omniprésence du spectateur témoigne sûrement d'une capacité remarquable des membres de notre espèce à vivre confortablement avec les énormes souffrances que subissent d'autres. » [20]

Ainsi à la fin ce sont non seulement "les monstres" qui sont responsables, l'humanité elle-même est à blâmer.

Permettez-moi d'examiner cette question de plus de près, car de cette manière nous pourrons tirer certaines des leçons politiques et historiques les plus importantes de l'Holocauste pour notre propre époque.

Nous sommes, tout à fait naturellement, remplis d'horreur et consternés, par ce qui est survenu, et notamment par l'attitude "des spectateurs" qui n'ont rien fait pour le prévenir. Mais la question clé est : quelles leçons en tirons-nous ? Notre tâche ici, comme Spinoza l’a exprimé dans une phrase souvent rappelée par Trotsky, n'est pas de rire, n’est pas de pleurer, mais de comprendre.

Pour Geras l'indifférence insensible est enracinée dans la nature humaine elle-même, et avec elle la capacité pour le mal radical.

L'analyse marxiste tire des conclusions radicalement différentes. L'indifférence consternante qui a aidé à rendre l'Holocauste possible était une des conséquences les plus tragiques de l'échec historique du mouvement ouvrier allemand qui a ouvert la voie à l'accession au pouvoir de Hitler et des nazis.

Une opinion publique critique, dans la sphère de la politique, sur les questions sociales ou d'ailleurs pour les arts, n'est pas le résultat des opinions et des décisions d'individus en tant qu’individus. La formation de la perspective des individus est un processus social. Et la question clé ici a été la destruction et l'atomisation par le nazisme du mouvement ouvrier socialiste. Ce mouvement était le porteur des plus hautes réalisations de la pensée humaine et de la culture. Avec sa destruction, d'autres processus ont façonné la société. Comme Trotsky l’a exprimé : « Tout ce qu'un développement sans obstacle de la société aurait dû rejeter de l'organisme national, sous la forme d'excréments de la culture, est maintenant vomi : la civilisation capitaliste vomit une barbarie non digérée. Telle est la physiologie du national-socialisme. » [21]

Quelles sont les leçons pour aujourd'hui ? Pouvons-nous d'une manière ou d'une autre espérer que les conditions qui ont causé l'Holocauste sont maintenant bel et bien derrière nous, qu'une telle catastrophe ne pourrait jamais se reproduire et que, quels que soit les problèmes qu'elle affronte, l'humanité se débrouillera d'une manière ou d'une autre pour y échapper ? Bien difficilement.

Les rivalités inter-impérialistes et les antagonismes qui ont causé 30 ans de guerre dans la première moitié du vingtième siècle et d’où l'Holocauste a surgi sont toujours plus apparentes. De même, les contradictions économiques du capitalisme, loin d'avoir été surmontées, ont explosé. Les vies de milliards de travailleurs, partout dans le monde, sont dominées par l'incertitude économique au fur et à mesure que l'inégalité sociale et économique grandit.

Ces contradictions produiront un mouvement de masse de la classe ouvrière — dont les signes sont déjà perceptibles. Mais en lui-même, cela seul n’est pas suffisant. La situation politique est caractérisée par l'absence d'un mouvement socialiste indépendant de masse. Plus longtemps cette situation continuera, plus la crise historique du système capitaliste prendra des formes politiques malignes.

Quelle est notre perspective ? La résolution de la crise de direction par la construction du parti mondial de révolution socialiste, le Comité international de la Quatrième internationale. Pour le dire dans les mots même du document fondateur de notre mouvement, des mots qui prennent une encore plus grande signification que quand ils ont été écrits : « La crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. »

Notes:

1. Alex Callinicos, “Plumbing the Depths: Marxism and the Holocaust” in The Yale Journal of Criticism, Vol.14, No. 2 (2001). Traduction de l'anglais. [retour]

2. Enzo Traverso, Understanding the Nazi Genocide: Marxism after Auschwitz (Pluto Press London 1999), pp.2-3. Traduction de l'anglais. [retour]

3. Ibid., p. 3. Traduction de l'anglais. [retour]

4. Enzo Traverso, The Jews and Germany (University of Nebraska Press Lincoln 1995), p. 127. [Les Juifs et l'Allemagne, de la symbiose judéo-allemande à la mémoire d'Auschwitz, La Découverte, Paris, 1992]. Traduction de l'anglais. [retour]

5. Traverso, Understanding the Nazi Genocide, p. 4. [retour]

6. Leon Trotsky, On the Jewish Question (Merit Pamphlet New York 1970), pp. 29-30. Traduction française tirée de : http://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1940/05/lt19400523b.htm [retour]

7. Traverso, Understanding the Nazi Genocide, p. 5. Traduction de l'anglais. [retour]

8. Ibid., p. 17. Traduction de l'anglais. [retour]

9. Winston Churchill, The River War (Kessinger Publishing 2004), p. 161. Ces questions n'ont perdu aucune de leur actualité. Si vous allez sur Amazon.com vous trouverez une critique du livre de Churchill par Newt Gingrich, écrite le 22 juillet 2002, c'est-à-dire entre l'invasion de l'Afghanistan et le lancement de la guerre contre l'Iraq. Gingrich écrit que c'est un “livre très utile quand nous pensons aux complexités du tiers-monde du 21e siècle et à ses problèmes de pauvreté, de violence, de désorganisation et de petits tyrans sans pitié.” Traduction de l'anglais pour le livre de Churchill. [retour]

10. Cited in Jürgen Zimmerer, “The birth of the Ostland out of the spirit of colonialism: a postcolonial perspective on the Nazi policy of conquest and extermination” in Patterns of Prejudice, Vol. 39, No. 2, 2005, pp. 209-210. [“La naissance de l'Ostland à partir de l'esprit du colonialisme : une perspective post-coloniale sur la politique Nazi de conquête et d'extermination”]. Traduction de l'anglais. [retour]

11. Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism (Harcourt Brace and Company 1979), p. 185. Traduction de l'anglais. [retour]

12. Traverso, Understanding the Nazi Genocide, p. 19. Traduction de l'anglais. [retour]

13. Ibid., p. 20. Traduction de l'anglais. [retour]

14. Ibid., p. 22. Traduction de l'anglais. [retour]

15. Ibid. Traduction de l'anglais. [retour]

16. Ibid., p. 25. Traduction de l'anglais. [retour]

17. Ibid., p. 54. Traduction de l'anglais. [retour]

18. Ibid., p. 59. Traduction de l'anglais. [retour]

19. Ibid., p. 60. Traduction de l'anglais. [retour]

20. Norman Geras, The Contract of Mutual Indifference: Political Philosophy After the Holocaust (Verso London 1998), p. 96. Traduction de l'anglais. [retour]

21. Leon Trotsky, “What is National Socialism?” in The Struggle Against Fascism in Germany (Penguin Harmondsworth 1975), p. 413. Traduction française tirée de : Qu'est-ce que le national-socialisme ? http://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/06/330610.htm [retour]